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I. Sur la route de Vale

I. — À Faustus.

Quand je ferme les yeux, la Singularité écrase mes ténèbres ; elle les déchire en mille nuances de noir. Quand je ferme les yeux, la Singularité m’envoûte ; pareille à une sirène, son chant subjugue mes sens. Quand je ferme les yeux, la Singularité m’appelle ; elle me somme de la rejoindre en son sein.

Pathie m’a formellement défendu d’une telle folie. Un sort pire que la mort m’attend si je réponds à l’Appel de la Singularité.

La Singularité me harcèle le jour et la nuit ; sous le soleil, le vent et la pluie ; tout le temps, sans répit. La Singularité bourdonne à mon oreille et écarte le bon sommeil. Ma santé se ruine, nostalgique d’une longue et paisible nuit. Si je ne trouve pas un remède, la vie risque de m’échapper. Sa fuite a déjà commencé.

Je suis malade Faustus, comprends-le bien. La Singularité m’empoisonne, corps et esprit. Une folle agonie me guette si je ne m'engage pas dans cette quête. Mon voyage constitue un espoir solide. Vale, la cité-monde, détient le savoir universel. Mon nouveau statut de citoyen m’en ouvrira les portes et derrière elles, la promesse de faire taire ce maudit Appel.

Mon départ n’a pas d’autre ambition que la survie.

Je comprends ta surprise et ta colère. J’excuse l’insulte et la dispute, les esprits échauffés de passion. Tout ce temps, je t’ai caché la vérité et, alors que le deuil nous frappait, j’ai choisi de te la révéler. Je ne souhaitais pas disparaître sans un mot. Je te devais cette vérité. Toi le premier tu le sais, j’ai toujours cultivé le secret. Je suis ainsi fait. J’aime errer dans le silence et la quiétude des ombres, de crainte que la furieuse lumière ne me brûle. Parfois, à trop m’empêtrer dans cette solitude, la maladresse me gagne quand la nécessité impose de parler vrai.

Je te prie de me pardonner. Pour cet amour déraisonnable du secret. Pour mon départ au lendemain de notre perte, le chagrin vivace et profond. Pour être un bien mauvais frère.

Si je m’y confie tout entier, cette lettre réparera peut-être mes torts ; du moins apaisera les passions qui nous ont animés hier. J’espère que ces humbles mots me donneront raison.

Il m’en coûte de t’abandonner à notre cité endeuillée, notre tendre Arpa, orpheline de Pathie, sa plus belle âme. Comprends bien, la volonté de l’imperator balaye sous un revers d’indifférence la moindre peine. Un tel feu ne se nourrit point des émois communs à la plèbe. Encore moins s’ils fleurissent en province. Cet homme, Titus Livius, ne souffre pas l’attente. Alors, ne juge pas trop sévèrement ma prompte obéissance. Je craignais de mettre au défi la patience patricienne. « Vite » a répété l’imperator tout au long de son billet. Vite, ai-je voulu agir.

Toutefois, malgré la brutalité de l’injonction et la précipitation, mes pensées n’ont cessé de s’inquiéter pour toi et les nôtres. Ainsi, il m’est apparu que je te devais la vérité. La pudeur et la timidité ont fait de moi un piètre orateur. Maladresse après maladresse, je t’ai révélé une volonté confuse et embrouillée. Tu ne comprenais pas pourquoi je te quittais. Ta colère et ton chagrin avaient raison de se plaindre d’un frère dénué de vertu.

Aujourd’hui, l’écriture a clarifié ma parole. Elle y est plus sobre et limpide. J’espère que tu partageras mon avis. Le temps me manque. Je ne puis me confier davantage dans ce billet. Le ciel rosit déjà à l’horizon.

Je ne t’abandonne pas, mon frère. Chaque jour, je t’écrirai. Je te ferai le récit de mon voyage à Vale ; de mes autres vagabondages, peut-être, si la destinée en décide ainsi. Ma correspondance sera ta nouvelle compagne, le souvenir de ma personne, de notre amitié, de notre vie passée.

Mes lettres transformeront cet amer adieu en un tendre au revoir.

Bien à toi, mon frère.

Arpa.

IV, Solstice Doré, matin.

II. — À Faustus.

Je suis parti à l’heure la plus fraîche, la rosée pointait à peine. Le soleil ne dépassait pas encore de moitié l’horizon que je rejoignais la caravane de Caecilia Pomponia près de la porte Montagne. Sur le pied de guerre bien avant la rumeur solaire, la cheffe marchande m’a accueilli avec son excentricité habituelle et sa gestuelle à suer au cœur de l’hiver. En pareil instant, elle rendait le temps coupable d’un bien mauvais mensonge quant aux malheurs inhérents à l’âge. Cette chaleur humaine m’a arraché un franc sourire. La marchande a profité de ma lenteur matinale pour me moquer gentiment des bons mots que nous lui connaissons depuis toujours. Joueur, je lui ai rétorqué plusieurs piques sur sa longévité ; et après une fausse moue boudeuse partagée, nous avons ri de concert. L’œil chagrin, elle m’a présenté ses condoléances et m’a embrassé comme un fils. Elle regrettait de n’avoir pu assister à la cérémonie. Je l’en ai remerciée en notre nom à tous.

D’une bien étrange façon, j’ai franchi l’enceinte d’Arpa d’un pas plus léger que je ne l’imaginais. Toutefois, l’émotion était présente, palpable. Dès les premiers milles, notre enfance m’a accaparé l’esprit ; joies, peines et mystères emmêlés. Cette nostalgie étreint encore mon cœur. Pour tout t’avouer, ma vue se brouille à la rédaction de cette lettre. Mes larmes attisent et apaisent à la fois, la douce mélancolie propre à la rupture ; une rupture aux mille visages. Cependant, une curieuse excitation s’y dispute en plus d’une solitude. Mes émotions tourbillonnent ; je les laisse m’emporter, car à la fin des fins, elles se contredisent et se conjurent. Ainsi que Pathie nous l’a enseigné, « l’esprit s’équilibre au terme ».

Je ne suis pas le seul à profiter du confort et de la sécurité vendus par Caecilia. En tout, nous sommes trois voyageurs à louer ses services. Philos, un vieil homme taciturne, un Rhocque d’après son nom et son accent ; Lucius Strabo, un garçon de notre âge, citoyen de Vale par la naissance, qui rêve de poésie et d’une renommée dorée ; et bien sûr, moi-même.

Notre trio s’accompagne d’un second à l’allure plus orageuse. Pour ces hommes, les pièces de cuivre cheminent en sens inverse, car Titus, Volus et Quintus sont mercenaires de métier. À leur parler, ils appartiennent à des provinces situées au nord de Vale. Titus et Volus, compagnons inséparables, m’ont paru fort sympathiques au premier abord. Durant les milles avalés sous nos pieds aujourd’hui, ils n’ont pas caché leur curiosité quant aux raisons de notre voyage à Philos, Lucius et moi-même. Le vieux Rhocque les a ignorés de façon fort impolie en marmonnant pour lui-même quelques durs phrasés dans sa langue natale. Cependant, avec Lucius qui déborde d’enthousiasme, nous avons abondamment échangé tous les quatre. Notre troisième et dernier homme d’armes, Quintus, s’est révélé insaisissable. Discret dans son pas, il partait souvent en reconnaissance pour vérifier la route, que l’on ne tombe pas dans quelques pièges tenus par des bandits ou un pauvre hère gagné de folie.

Bien sûr, à nous six, il faut ajouter Vala Pomponia, la petite-fille de Caecilia. Je ne doute pas un instant de ta surprise, car la mienne a été totale. La cheffe marchande n’a pas manqué un fin trait d’humour pour décrire ma bouche béante. L’illusion du savoir est une rude leçon d’humilité, cher frère. En tous les cas, Vala s’illustre en digne héritière de sa parente, tant par ses qualités évidentes propres à son métier, qu’à ce talent familial pour amorcer un rire sans que celui-ci effrite trop l’égo du sujet. Enfin, notre compagnie se clôture par Caecilia elle-même, un robuste bœuf et une carriole pleine à craquer de généreux produits nés dans notre province d’Olrinie.

Je souhaiterais t’en raconter davantage, la matière ne manque pas ; mais la fatigue alourdit déjà mes sens. Mes muscles, tout endoloris de notre marche sous le soleil impitoyable, me rappellent la quotidienne promesse faite dans ma lettre précédente. Il est plus que temps de contraindre l’esprit aux besoins du corps.

Il me faudra atteindre la cité d’Imnos pour t’envoyer ce billet, si bien qu’il ne t’arrivera pas seul. Ainsi, tu n’auras pas la frustration de patienter une journée entière entre chaque lettre. Le récit de mon périple devrait en être que plus appréciable.

J’emporte dans mon bagage l’Histoire Valaine de Temezos. Cette œuvre a souvent réconforté mes insomnies par le passé. Imaginer les derniers Sang-d’Or de Lyor débarquer sur les côtes de la Péninsule et fonder les premières cités de l’Altium m’apaise. Comme à mon habitude, je pleure à la lecture de l’épopée des Jumelles Fondatrices de Vale, Valia et Velia ; leur ultime querelle, animée d’un coup de sang, m’émeut autant qu’elle m'effraie.

Les sirènes de la Singularité perdent de leur charme lancinant quand mon esprit vagabonde d’épopée en épopée. Leur chant se délite sous les promesses de mon imagination. Il m’est ainsi plus aisé de l’ignorer ; je profite pleinement de ce bref instant où s’allège mon tourment.

Et puis, il y a aussi ma Nuit. Bien sûr.

Bien à toi, mon frère.

Route du Couchant.

IV, Solstice Doré, soir.

III. — À Faustus.

Ce matin, un naïf orgueil me trompait. Mes cuisses et leurs maux toujours endormis, je m’imaginais aussi frais et fort que la veille. La deuxième étape de mon voyage a balayé cette fière présomption. Désormais, je mesure la pleine dimension du défi imposé par mes lettres promises. L’usage du stylet, la main indécise de fatigue, se révèle pénible ; l’ordonnance et la cohérence de mes pensées, l’esprit enfiévré par l’effort, plus encore. Je le reconnais, non sans un léger froissement à l’égo, je paye le tribut de mon infidélité au gymnase. Je t’en prie, ne te moque point ; mais qu’y puis-je, soulignerais-tu ? À travers l’espace et le temps, je ressens la douce chaleur de ton rire.

Malgré tout, je tiendrai parole ; et pour t’en convaincre, il me faut continuer ma tâche entamée la veille sous les étoiles.

Jamais je n’aurais cru le soleil si traître. Ici, sur une route cahoteuse qui fuit l’océan en longs lacets lancinants, les rayons de l’astre marquent la peau. Pas après pas, l’ombre s’est raréfiée. Les feuillages se sont éclaircis et le fardeau d’absorber la radiance céleste nous est revenu, à nous seuls, petits voyageurs au regard de la Nature. L’air iodé nous a abandonnés en chemin, alors que la lumière montait dans notre dos. Toutefois, le sel a laissé cette désagréable empreinte qui rend ma bouche pâteuse sous l’effort.

La fraîcheur de la brise marine me manque déjà. Nous ne nous situons qu’à deux journées d’Arpa, et pourtant, plus rien n’a son pareil. Nulle oliveraie ne dessine le paysage. Les cyprès ont fui, supplantés par une maigre végétation à hauteur de genou. Le murmure des vagues s’est tu au profit de curieux vents étrangers à mes oreilles. L’espace se distord sous mon regard et ainsi ma cité se retrouve loin ; plus loin que je ne l’ai jamais connue.

Pardonne-moi cette soudaine mélancolie que je n’ai pas su prévenir. La fatigue sape mes meilleures pensées et attriste à tort une journée qui, mis à part l’omniprésence solaire, s’est révélée simplement éprouvante. Ne prends donc pas l’ombre de l’inquiétude, je me porte bien. Toutefois, il est possible que mon verbe divague sous mon stylet, alors je te saurais gré de lire mon témoignage avec un œil à la fois attentif et attendri.

Caecilia, notre marchande favorite, comme l’appelle mon compagnon et poète Lucius, se félicite de notre avancée. Nous cheminons d’un bon pas, plus vite qu’elle ne l’escomptait. Dans sa franchise toute coutumière, elle nous a avoué craindre la charge de voyageurs inexpérimentés ; tel qu’un vieux philosophe Rhocque, un frêle poète Valain et un malingre myste de la Nuit. Désormais, sa confiance en matière d’endurance nous est acquise. Toutefois, d’un ton sérieux que je ne lui connaissais pas, elle a précisé que nous avions parcouru les milles les plus aisés. L’œil assombri par le souci, elle a déclaré que notre voyage se corserait à notre entrée dans le massif des Dorsales. Au cœur de ces montagnes, la sécheresse et les bandits se révéleront nos principaux maux selon elle.

Caecilia relie Vale à Arpa depuis notre enfance, au moins. La route que nous allons suivre lui appartient ; le secret de l’itinéraire est sien, à l’en croire. Cela nous garantit une certaine sécurité et de fait, le succès de la traversée.

Seule sa modeste caravane affronte les Dorsales, d’Imnos à Arpa. La plupart de ces confrères et consœurs trouvent le risque trop élevé à bien des égards et choisissent la voie maritime, qui longe le Talon puis la Pointe au nord de la Péninsule. « En cela, je suis très célèbre parmi ma guilde », m’a-t-elle affirmé. Je l’imagine bien. Elle est en mesure de joindre Imnos et Arpa en toute saison et en un temps trois à cinq fois moindre que le plus rapide des navires sous la bénédiction d’un bon vent.

Je ne doute pas de sa parole. Après tant d’années à côtoyer ce personnage épisodique de notre vie, elle ne m’en a jamais donné raison. De plus, nos trois mercenaires se montrent confiants. L’optimisme de Titus et Volus me rassure. Et je dois l’avouer, savoir le muet Quintus à l’affût me conforte d’autant plus. Celui-ci a encore passé la majorité de la journée en amont de notre compagnie, à veiller sur notre chemin.

Lucius s’est révélé moins bavard que la veille. L’éclat du soleil a asséché le puits de son inspiration, puis le zénith a achevé de tarir les eaux de sa conscience. Il a manqué d’un rien une mauvaise chute, l’espace d’un égarement. Caecilia l’a alors allongé dans sa carriole et a pris soin de le rafraîchir d’un linge humide sur le front. Elle l’a veillé le reste de la journée. Vala, en digne héritière marchande, s’est chargée de mener leur bœuf, celui-ci indifférent à la main tenant la baguette. Titus et Volus n’ont pas manqué de taquiner le pauvre poète, non sans une certaine gentillesse. La délicate constitution (paraît-il) des citoyens valains, trop habitués au luxe de leur chère cité, a ainsi été sujette à d’amusants commentaires.

Curieusement, le Rhocque, Philos, s’est montré le plus prompt à parler après le malaise de Lucius. Mais cela a été dans sa propre langue et s’adressant à lui-même en des grognements mêlés de murmures cryptiques. Dans un clin d’œil entendu, Titus m’a assuré que le vieil homme comprenait parfaitement le valain et jouait juste une mauvaise comédie. Me trouvant peu avancé sur la raison du comportement bourru de Philos, je n’ai pas su quoi répondre, alors je me suis tu.

Le reste de la journée, j’ai conservé mes forces pour l’effort du corps et lâché bride à l’esprit, le laissant libre de dériver sur les flots de mon imaginaire.

Lucius nous a rejoints au souper autour du feu. Son visage paraissait encore pâle à la lueur des flammes, mais une énergie nouvelle courait dans ses veines. Il nous a même fait cadeau de quelques vers en l’honneur de la bienveillance de Caecilia. Malgré tout, il ne s’est pas éternisé dans son lyrisme et s’est assis parmi nous sous nos applaudissements. Son poème, fruit de son art si je ne m’abuse, reprenait à son compte le troisième chant de l’Initialide, l’enfance des Jumelles Fondatrices de Vale. Notre poète a conclu sa performance sur une note solaire, quand Valia et Velia s’en vont fonder la Ville sous les hourras des peuples de l’Altium. Tu t’en douteras, j’ai grandement apprécié cette variation personnelle. Elle m’a fait l’effet d’un filet de miel ajouté à un repas rendu fade par la fatigue et une nostalgie déjà présente. Lucius a bien fait d’arrêter son récit avant que ses vers ne virent au tragique. Il est préférable de s’endormir le cœur léger. Cependant, son effort a été vain.

Caecilia a saisi l’occasion pour prendre la parole. « Profitez de votre bouillie chaude. Demain, nous pénètrerons dans le massif des Dorsales. Nous n’y allumerons plus aucun feu jusqu’au sortir. Cela ne garantira pas notre sécurité pour autant, mais contribuera à l’améliorer grandement. ».

Malgré la confiance affichée par nos protecteurs, il me tarde de laisser ces montagnes derrière nous. Le portrait qui nous en a été fait ne m’inspire rien qui vaille. La confrontation avec les bandits me semble inévitable tant leur présence est récurrente dans les conversations entre les mercenaires. Titus et Volus ont hâte d’en découdre. Ils se querellent gentiment en joute de mots vulgaires, la pierre ponce à la main, courant le long du fil de leur glaive.

Dans ces instants, je peine à me les représenter en simples fermiers, propriétaires d’un vaste domaine au cœur de la Pointe. Pourtant, cette traversée est leur dernière m’ont-ils avoué. Heureux élus d’une loi agraire, leurs présentes économies suffiront pour démarrer une exploitation rentable ; et pourquoi pas, si la chance et le ciel leur sont bons, récolter fortune. Imagines-tu, Faustus, des êtres capables d’arracher la vie d’une main et la semer de l’autre ? D’ailleurs, combien de ces vies ont-ils arraché à la terre ? Quels sentiments ont-ils éprouvés à cela ? Les morts les hantent-ils au cœur de leurs rêves ? Je n’ose soulever de questions aussi intimes. Cela ne me regarde en rien. À chacun son fardeau ; je porte déjà le mien.

Ma torpeur se heurte à la Singularité. Mes oreilles bourdonnent fort de son Appel. Ses sirènes forment un chœur terriblement séduisant aujourd’hui. Une pénible nuit s’annonce ; le royaume des songes hors de ma portée. Je me réconforte auprès des dernières flammes qui vacillent, de ma lecture de l’Histoire Valaine, et un peu plus tard, ma Nuit se substituera à ce sommeil qui m’est interdit.

Je t’abandonne sur ces mots amers. Je t’en promets des plus enjoués pour le lendemain.

Bien à toi, mon frère.

Route du Couchant.

V, Solstice Doré, soir.

IV. — À Faustus.

Véritables murailles dressées à l’attention des Titans d’une épopée, les Dorsales s’élèvent plus hautes que je ne l’aurais imaginé. Je me rends compte de cela seulement ici, à leurs pieds. Des collines d’Arpa, ces montagnes me paraissaient petites et vulnérables, une frêle dentition qui décorait notre horizon crépusculaire. Aujourd’hui, je me présente à elles plein d’humilité. Je m’incline devant leur majesté et leur allure d’éternité. Le temps semble se figer le long des corniches, comme agrippé à l’ardoise pourtant lisse.

Jamais je n’ai autant porté le fardeau de ma mortalité.

Je te souhaite de découvrir un jour les Dorsales, de poser ta main sur leur pierre inerte, de coller ton oreille sur l’ancestral silence minéral. Toutefois, mon cher frère, je te mets en garde ; car ces géantes dissimulent en leur sein, un être, une force, que ne sais-je, qui dans une subtilité toute mystérieuse étend son influence bien au-delà des sommets et autres pentes raides, jusque dans la vallée que nous empruntons.

Pardonne-moi cet écart à la chronologie, le souvenir encore rouge de l’émotion a guidé mon stylet plus que ma patiente raison. Pour mieux t’y retrouver, je te propose de revenir au lever du soleil, quand les couleurs se montrent si inventives.

Alors que l’orient chassait les étoiles, nous avons franchi l’arche en décrépitude des portes de la montagne. Puis chemin faisant, une vieille route caillouteuse s’est ouverte devant nous. Vers la fin de la matinée, le vent a rugi d’une drôle de voix, comme un cri d’agonie rapporté du lointain. Aux premières rafales, des frissons me sont montés le long de l’échine. Attentif à toute chose, le muet Quintus l’a remarqué. Fidèle à sa discrétion, ses petits yeux se sont arrondis à la place de ses lèvres. Aussi, ils se sont allumés un court instant d’une lueur plus chaude que de coutume. Il n’y avait là aucun jugement. Peut-être était-il même satisfait que l’un d’entre nous ressente le changement d’atmosphère, car dans le reste de notre compagnie, personne n’a pris garde à ce vent si singulier.

Plusieurs milles plus avant, j’ai compris la raison de ma gêne.

Sans ce vent à la voix d’autre nature, le silence serait total. Implacable. Immuable.

Le sens de la vie semble se perdre dans les Dorsales, aspiré par ces géantes de roche au mal d’éternité. À cette idée, j’ai dégluti, soudain figé sur la route. L’éphémère, le vain, l’inévitable terme me frappaient une nouvelle fois. Une main s’est posée sur mon épaule. C’était Quintus. Nous avons alors échangé quelques phrases que je te rapporte sous la forme classique d’un dialogue.

Il a entamé la conversation dans son parler bien à lui, comme suit :

— Curieux qu’t’y sois si sensible. Une première. Qu’j’accompagne un gars comme toi. Ça m’change. La cheffe l’sent aussi. Mais pas tant. Et elle dit rien.

Sans comprendre, j’ai répondu du bout des lèvres, encore hébété par cette sensation d’insignifiance.

— Je me sens prostré, courbé en permanence. Qu’est-ce donc que cette présence imprégnant la montagne ? Elle brille de mille feux de l’absence de toute chose.

— J’sais pas vraiment. Un jour j’ai entendu un gars dire qu’c’était l’imperium d’la montagne. J’aime l’idée qu’la vieille roche ait sa part de mystique. Pas qu’nous autres.

— L’imperium… ai-je répété comme un âne à mi-voix.

— Un p’tit gars qui titille les étoiles dans sa tête, tu dois en connaître un sacré morceau sur l’imperium, les fractures, l’orage et tout ça. Pt’être bien même la sophia aussi. Pas si différents toutes ces choses. Pas si différents de ta Nuit.

— Un peu… Enfin, je ne sais pas… ai-je hésité.

— Tu sais pas ?

Chose singulière, le visage de Quintus s’est fendu d’un léger sourire. Il paraissait comprendre un bon mot prononcé à mon insu. Il m’a planté là, m’a dépassé pour repartir à l’avant du groupe. Je l’ai suivi avec un temps de retard, l’esprit engourdi de notre nébuleux échange.

Sous la lune haute et radieuse, avant de t’écrire, j’ai repensé aux leçons de Pathie, aux mystiques que sont la Nuit, la sophia et l’imperium. Ne nous a-t-elle jamais enseigné que les mystiques imprègnent d’autres matières que celle douée de conscience ? Te souviens-tu, Faustus ?

Plus tard, Caecilia a senti une tension s’installer. Afin de remédier à ce désagrément, elle a engagé la conversation, le ton naïf et léger. Taquine, elle a révélé certains méfaits dont nous nous étions fait les auteurs, toi et moi. Vols à l’étalage sur le marché portuaire ; espionnage au profit de personnages peu recommandables ; « emprunt » malencontreux des sceaux du gouverneur. La liste est restée non-exhaustive, mais force est de constater qu’elle a raconté nos meilleurs coups d’éclat. La vieille marchande a la mémoire bien ancrée. Elle se rappelait de menus détails dont je ne gardais aucun souvenir. À l’écoute de ce florilège, fort bien narré, je le lui concède, mes compagnons m’ont regardé d’un air drôle, mi-amusé, mi-dubitatif. Fort heureusement, Caecilia a affirmé que ces mauvais excès relevaient de notre enfance révolue. Une école de pensées, « dirigée par une femme exceptionnelle », a-t-elle jugé bon de préciser, nous avait fait tourner le dos à cette vie de maigres brigandages. Une conclusion somme toute honnête, presque honorable. Qu’en dis-tu, mon cher Faustus ?

Malgré les rires de Vala qui l’encourageait à poursuivre l’énumération de nos méfaits, Caecilia a préféré digresser. Elle a choisi Vale pour nouvelle cible, et armée des nouvelles fraîches, où se mêlaient aussi les rumeurs, la cheffe marchande a continué d’animer notre traversée des Dorsales.

Elle nous a appris, notamment, le résultat des dernières élections consulaires. Une certaine Mucia Pompeia a été élue, forte de sa popularité auprès de la plèbe. À ce nom, notre ami et poète Lucius s’est emporté dans une envolée lyrique, délivrant un bel hommage à cette patricienne, de haute renommée selon ses propres vers. À l’en croire, Mucia Pompeia ne démérite en rien le siège curule, tant sur le plan politique que militaire.

Née dans la modeste cité de Kos, Mucia Pompeia a suivi la carrière des honneurs dans la plus stricte tradition de Vale. Malgré son statut de femme nouvelle, elle a su s’imposer au Sénat par sa fine maîtrise de la sophia et de l’imperium. Selon la rumeur, on parle du Cercle de Kos pour désigner la sphère d’influence dont elle est l’origine. Caecilia affirme que cette influence s’étend bien au-delà de la Ville, jusque dans les royaumes clients. La marchande a même raillé que ces rois étrangers avaient une bien mauvaise influence, attisant chez la consule des ambitions royalistes pour Vale. Pour une cité dont l’histoire tient en horreur toute notion de royauté, la chose est particulièrement incongrue ; du moins, si cette rumeur colportée détient un rien de vérité.

Une figure valaine fascinante cette Mucia Pompeia. J’espère avoir l’honneur de la rencontrer et d’approcher son Cercle. Certains de ses membres sauront peut-être m’aider à tempérer la Singularité ; ou mieux, la réduire au silence comme je l’ambitionne. D’ailleurs, l’imperator Titus Livius possède certainement ses entrées au Cercle. Après tout, il appartient à l’une des familles les plus anciennes et prestigieuses de la Ville.

Toutes ces histoires et mentions de Vale ont ravivé le souvenir de notre tendre Pathie, enfant de la Ville en un temps pas si lointain. La nostalgie me serre le cœur depuis lors, et plus particulièrement en cet instant, sous une voûte plus étoilée que jamais. Je me surprends à entendre son souffle disparu, ses doux mots à peine murmurés dans le creux de mon oreille. Depuis mon départ, la pratique assidue de ses enseignements me réconforte. Je me récite et médite la sagesse de la Nuit, au travers de ses épopées célestes et autres mythes aux constellations embrasées.

Aujourd’hui, je n’y ai pas manqué. Comme à mon habitude, le soir venu je me suis isolé et j’ai rejoint mon kosmos. Selon les préceptes de Pathie, j’ai invoqué sous mon regard mes étoiles ; je les ai nourries de ma substance ; j’ai contemplé leur danse, hypnotique et régulière, cadencée à la mesure de mon cœur. Puis, j’ai répété certains exercices qu’elle nous inculquait. Sous l’action de ma volonté, mon Petit Marteau s’est libéré de sa prison d’éther et s’en est allé battre le Fer sur l’Enclume à l’autre bout de mon ciel. L’étude de mon kosmos m’est toujours aussi grisante.

Sous la lumière bienveillante de mes étoiles, je pleure. Mon chagrin s’apaise au fil de mes larmes. Mon deuil se fait à mesure que ma peine s’adoucit, le visage solaire de Pathie logé dans un recoin de ma mémoire.

La pratique de la Nuit, les visions de beauté stellaire, ainsi que les échos de Pathie, tout cela m’aide à surmonter mes troubles. Cette nuit, les montagnes me paraissent davantage faites de pierre et de roc qu’elles ne l’étaient au matin. Le phare qui pulse en leur sein semble maintenant endormi. La Singularité, elle, se montre toujours aussi vivace, vorace. Parfois, mes étoiles vibrent sous ses ondes charmeuses. Je l’ignore de mon mieux et focalise ma pensée sur mon désir de liberté.

Ce soir, Quintus m’a arraché à ma Nuit avant que je ne termine la naissance d’une étoile. Il a eu un regard étrange, presque coupable. Il ne fait aucun doute qu’il connaisse notre mystique et ses pratiques, ou du moins une partie. L’esprit encore fixé à l’éther, j’ai manqué de le questionner, d’éclaircir son propos sur la montagne et l’imperium formulé plus tôt en journée. Face à mon silence et à ma mollesse de l’instant, il a marmonné quelque chose avec un sourire en coin, puis m’a enjoint de retrouver nos compagnons pour le souper.

Aucune flambée ne nous a réchauffé le cœur ce soir. Le gruau froid a eu l’effet d’une double peine. Jusqu’au sortir de la vallée, il faudra s’en accoutumer.

La nuit est chaude. Les bandits demeurent chimères, mais Titus et Volus veillent aux alentours. Ils se relaieront avec Quintus jusqu’au point du jour. Malgré les insistances de Caecilia, j’ai préféré dormir sous la protection des étoiles comme Pathie nous l’a enseigné. La cheffe marchande a tout de même gagné le fait que je m’allonge le long de la carriole, afin que nous restions groupés. J’entends Lucius improviser vers et rimes dans un murmure tel, que je suspecte son inconscient de travailler son art sous la garde du sommeil. Philos ronfle à ses côtés. Des bribes de sa langue rhocque s’échappent. Je constate cela pour la première fois. Est-il plus nerveux depuis notre entrée dans les montagnes ?

La lune est belle et entière. Elle veille, plus haute que les cimes des géantes de pierre. Sous son regard, je suis en quête d’une mer où écument les songes. Mon esprit y voguera-t-il enfin ? Mes oreilles bourdonnent du chant des sirènes. Je crains d’errer sur un récif en vain.

Je te retrouve sous peu pour te conter mon lendemain.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

VI, Solstice Doré, soir.

V. — À Faustus.

L’air a ondulé tout au long de la journée. Ma gorge sèche m’a dérangé à chaque pas. Je me suis retenu de boire d’un seul trait mon eau, l’esprit encore vif de ma raison. Caecilia n’avait point menti. Elle avait énoncé une vérité simple et brute. Nous avons débuté la partie la plus pénible de notre voyage.

Ici-bas, les reliefs se perdent dans l’uniformité. La roche, la poussière, la terre, tout se colore de ce beige rendu agressif sous l’éclat solaire. Seuls les sommets et l’azur céleste déchirent la monotonie du paysage, à mesure que notre regard se porte vers les hauteurs. Cependant, pour nous, pauvres hères sans ailes, ces lieux de diversité demeurent inatteignables.

Aujourd’hui, notre compagnie a englouti les milles arides. Pourtant le souci planait au-dessus de chacun, et cette fois-ci Caecilia n’a pas trouvé l’énergie nécessaire pour rafraîchir nos esprits d’un bon mot. Elle a beau être une habituée de ces sentiers rocheux, elle n’y reste pas moins toute aussi vulnérable que nous. Et par ailleurs, l’âge passant, la chance s’émoussant, il devient toujours probable que le prochain voyage se révèle être le dernier. Ou bien qu’elle en revienne amputée de sa petite-fille, riche d’un pécule et d’un fardeau indifférent aux lois du marché.

Mon humeur est morose. Le danger, la soif, la fatigue, tout cela me conduit à douter de mes décisions, des raisons de mon départ. Je n’ai cessé de ruminer cette mauvaise matière devenue indigeste. L’imperator Titus Livius m’offre la citoyenneté, la protection de son nom et sous Serment, il a juré de m’aider à me libérer de la Singularité. En échange, je dois fidélité à ma nouvelle patrie et loyauté envers ce père et sa gens. Pourtant, je m’interroge. N’existait-il pas une alternative à cette adoption ? Ne pouvais-je poursuivre ma quête sans renoncer à tant de liberté ? Pathie m’a incité à prendre ce chemin. Elle m’y a poussé, comme un oiseau pousse son poussin hors du nid pour lui apprendre à voler.

Qu’importe, le sort en est jeté.

Je me suis exilé, loin de toi, loin des cendres de notre bien-aimée Pathie. Vivante, elle aurait trouvé les mots justes pour m’apaiser ; après tout, c’est elle qui m’a convaincu, elle ne manquait pas d’arguments.

Pardonne-moi, je radote comme un vieillard incapable de dépasser l’horizon de ses préoccupations. Ce soir, la Nuit ne m’a été d’aucun réconfort ; mon humeur s’en fait ressentir. Ne t’inquiète pas, mes états d’âme passeront une fois la force et la vigueur retrouvées.

Un seul personnage de notre troupe garde son humeur habituelle. Après lecture de mes premières lettres, j’imagine que tu as deviné de qui il s’agissait. En tous les cas, je te prête volontiers cette intelligence.

En effet, Quintus conserve sa présence, son assurance et son entrain du premier jour. À la différence, l’allure de Titus et Volus s’affaisse un peu plus à chaque pas, plus voûtée et traînant davantage. Toutefois, ils ne rechignent pas à accomplir la tâche qui est la leur. Nos trois hommes d’armes remplissent plus qu’une mission de mercenariat traditionnelle. Ils sont guetteurs et protecteurs à la fois, et fort de leur savoir-faire, ils participent à conseiller Caecilia dans ses décisions. Et il est clair que notre cheffe marchande fait grand cas de leurs avis. Tout particulièrement Quintus qui se distingue de ses compagnons par un esprit pratique des plus remarquables.

Avec Lucius et Philos, nous suivons le rythme de notre mieux. Parfois, notre inexpérience se fait sentir le long des pentes les plus escarpées. Le vertige de Philos nous a conduits une fois à le brusquer, l’obligeant à affronter sa terreur. Néanmoins, dans la majorité des cas, nous nous en tirons sans grande pénalité de temps, à la satisfaction de Caecilia. De son côté, la cheffe marchande a toujours de l’énergie à revendre, bien qu’elle économise davantage ses gestes. À tour de rôle avec Vala, elles commandent au bœuf et décident avec les mercenaires.

Notre dîner s’est déroulé une fois de plus sous un voile scintillant d’étoiles. Dominant les cimes montagneuses, la lune a retrouvé un brin de timidité et se réserve donc une part de sa douce lumière argentée. La bouillie de blé froide a été d’un maigre réconfort après une journée éprouvante telle que celle-ci. Néanmoins, Vala, dans un élan d’enthousiasme soudain, a débouché une bouteille d’hydromel. Chacun a bu sa lampée. La liqueur m’a brûlé si fort les entrailles, qu’à l’instant j’ai pris conscience de la forme pleine et entière de mon estomac. Nous avons partagé un rire gentillet en entendant Philos tousser à pleins poumons, tant la force du breuvage l’a surpris. Sous les effets de la fatigue et sans doute peu habitué aux influences de la boisson, Lucius a improvisé quelques vers maladroits en l’honneur de Vala. Celle-ci a répondu d’un sourire généreux à la candeur de la jeunesse.

Nos peines et nos soucis se sont enfin apaisés. Nos visages se sont déridés. Une lumière nouvelle s’est installée entre nous malgré l’épaisseur des ombres. Elle émanait de nos esprits et de nos corps. Née de cette chaleur humaine, je la voyais flotter dans l’éther à la manière des constellations embrasées de la Nuit. Sous les effets de la liqueur sans doute, mon œil imaginait cela. Nous avons alors échangé de brefs rires timides, quelques mots, puis enfin des phrases pleines et entières. Et finalement, à la surprise générale, Philos, dans un valain fleuri de sa langue rhocque, nous a offert le récit d’une épopée de ses ancêtres. L’instant a été une douce suspension dans notre existence. Dans un parler archaïque où se mêlaient la prose et le vers, le vieil homme nous a conté la légendaire cité de Lyor, la Grande Vague et l’exil des Sang-d’Or.

Un peu plus tard, quand le silence s’est à nouveau imposé lourd de sa présence, la tension s’est ravivée. Quintus a annoncé qu’il prenait le premier tour de garde. Et sans un mot de plus, chacun a rejoint son coin et s’y est allongé en quête de ses songes.

J’imagine les miens. On y devine l’odeur des embruns salins, le parfum printanier des oliviers, la fraîcheur de la brise et les gouttes rosées du couchant. Tu y figures aux côtés de notre mère Pathie. Jeunes et éternels, vous bavardez tous deux, la paix aux lèvres, les traits lisses, sans âge, pareils à des dieux. Assis sur le grès côtier, au plus près des écumes, vous égalez la grandeur de toute créature née.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

VII, Solstice Doré, soir.

VI. — À Faustus.

Je tenais à te rappeler toute la tendresse, tout l’amour que j’éprouve envers ta haute personne. Je ne doute pas que tu cueilleras volontiers la sincérité de mes mots et que sur l’instant, par les fils invisibles de la pensée, tu me répondras semblables sentiments.

C’est le cœur plus léger que je poursuis, car il s’en est fallu de peu pour que jamais ces mots ne te parviennent. Je souhaite, contre la convention, prendre quelques détours dans le récit de cette journée. Toutefois, il est de mon devoir de te rassurer dans cette prémisse. Sache donc qu’une pleine santé m’anime et que ma peau reste vierge de la moindre entaille.

Aujourd’hui, une peur viscérale m’a saisi. Et sous les sévices de cette maligne, il m’est apparu une vérité. Je t’oubliais peu à peu pour ce que tu es. Non pas un destinataire figé dans le passé, un dessin ancien où le lichen l’emporte sur le fusain ; mais bien un homme vrai, un cœur valeureux et généreux, un compagnon de toutes les loyautés.

Cette révélation a, je le crois intimement, contribué à préserver mon corps du fer.

Nos peines et nos joies, notre enfance dans les rues d’Arpa pour s’assurer un simple lendemain, toute cette mosaïque de jeunesse s’est ravivée d’un coup, d’un seul, lors de ma prise de conscience. Sous la pression de l’instant, elle s’est dressée tel un rempart contre le danger mortel. Des réflexes familiers se sont ainsi réveillés. Les souvenirs fusaient en image. Nous, courant hors d’haleine, les fers de lance aux talons, les invectives miliciennes dans le sillage. Nous, malins et affamés, ignorant tout de la sagesse de la Nuit. Nous, sauvages, prêts à tout pour notre survie.

Je t’écris le cœur chahuté. La sueur glace ma peau et imbibe ma tunique de son ombre abstraite. Le sang court mes veines au galop. Son battement sourd résonne dans mes oreilles et concurrence l’Appel de la Singularité. Mes tempes se tendent plus que le possible de mon imagination. Bien que l’heure soit tardive, loin des rugissements du fer, je serre toujours les dents.

Tu l’auras deviné depuis bien des lignes, les bandits se sont révélés être plus que de simples chimères. Alors que le couchant composait sa palette céleste, ils ont jailli et déchiré la monotonie du paysage. Ils se sont jetés sur notre troupe par l’avant et l’arrière. Sous des cris enragés, l’écarlate n’a pas tardé à teinter le monochrome montagneux. Une flèche a sifflé. Le fer a crissé. Puis, ce fut le chaos dans la mêlée.

Il m’est difficile de te rapporter l’ensemble des évènements dans leurs détails. Tout s’est déroulé si vite. Toutefois, je te fais le récit de ce que j’ai pu conserver inaltéré dans ma mémoire.

Titus et Volus fermaient la marche lors de l’embuscade. Ils protégèrent ainsi nos arrières avec vaillance. Ils se mesurèrent à quatre hommes armés de glaive et de pique. Avec Lucius, confiants en nos solides bâtons, nous les épaulâmes de notre mieux. La fièvre s’empara de mon esprit pendant les premières passes avec un colosse. Mon sang s’embrasa sous l’impulsion de mon cœur étreint par la peur animale. C’est à cet instant que mes vieux instincts s’exprimèrent. Sous leur influence, mes gestes devinrent plus fluides, plus précis, plus certains de leur but. D’une feinte, la pointe de mon bâton éborgna mon adversaire, d’une autre, je lui perçais la gorge au creux du cou. N’attendant pas qu’il chût à terre, je me portai au secours de Lucius, menacé par un bandit enhardi de la faiblesse du poète. Je lui réservai le même sort qu’à son compagnon quand une lame traversa sa bouche. La silhouette de Volus se révéla derrière le corps stupéfié par le glaive. Il nous adressa un clin d’œil et nous ordonna de retourner prêter main-forte à Caecilia. Tandis que je me tournais en direction de la caravane, il y eut comme un éclair. Le visage de Volus se figea soudain. Un étrange rictus déforma son expression résolue, un aigre mélange de surprise et de douleur. Il s’effondra dans un gémissement, révélant le trait planté dans son dos. « Volus à terre ! » hurlai-je jusqu’à m’en briser la voix. Je pointai de mon bâton un escarpement plongé dans les ombres, un peu plus loin.

Du coin de l’œil, j’aperçus Quintus, le glaive empourpré, l’allure infernale. Poussant un cri de rage, il s’empara d’une pique orpheline et la lança. La force et la précision du geste auraient fait pâlir un athlète. Dans la direction supposée de l’archer, il y eut un bruit étouffé. Malgré le chaos et la distance, Quintus avait fait mouche. J’ignore si mon œil me trompa, mais quand mon regard croisa le sien, je crus y entrevoir de parfaites demi-lunes en suspension dans des blancs veinés par l’effort. Mais l’instant fut trop bref pour que je puisse en avoir la certitude.

Après cela, le combat ne dura guère. Quintus terrassa le dernier bandit, puis partit à la poursuite des fuyards. Mercenaire infatigable, personne ne semblait être en mesure de le défaire. Il a mené la bataille sur le front avant de la caravane, soutenu par les frondes des marchandes. J’ignore comment il a tenu tête à cinq hommes d’armes. Trop occupé à mon propre combat, je n’ai pu le voir accomplir cet exploit. Je me rappelle seulement la puissance de son jet et de sa précision inouïe.

Nous campons désormais sur des hauteurs, le long du même escarpement d’où est parti le trait mortel. Volus a rendu son dernier souffle peu après notre installation. Vala et Caecilia ont déployé tout leur savoir-faire médicinal pendant l’ascension, mais la flèche maligne, logée dans le poumon, avait crevé tout espoir depuis longtemps. Cette tragédie mise à part, nous pouvons nous estimer chanceux. Personne ne ressort blessé de cette rude épreuve, à l’exception d’entailles bénignes et de quelques hématomes pour Lucius et Philos.

Aucun de mes compagnons ne souhaite s’abandonner au sommeil, endeuillé et inquiet de songer pour l’éternité. Ce soir, mon insomnie s’allégera de leur veille nocturne. La présence de Quintus m’apaise. Je sais qu’il guette non loin, ses yeux en demi-lune à l’affût de la moindre ondulation dans les ténèbres. Du moins, je l’imagine tel quel, si mes propres yeux ne m’ont point trahi lors de la bataille.

Prends soin de toi, tendre frère. Tu accompagnes mes pensées. Tu réchauffes mon cœur en ces moments d’épreuve.

Bien à toi, mon frère.

VIII, Solstice Doré, soir.

VII. — À Faustus.

Cette nuit, l’Œil Stellaire a vogué sur la voûte étoilée.

À Arpa, de notre terrasse faisant face à la mer poissonneuse, le spectacle céleste a certainement comblé tes yeux. Ici, au cœur des mutiques Dorsales, il a émerveillé les miens. Une fois encore, le temps s’est incliné devant la majesté cyclopéenne de l’astre imprévisible. La lourdeur de son passage a ressuscité le silence primordial. Un silence plus profond que celui imprégnant la montagne. Chacun d’entre nous avait le regard rivé sur cette démesure pourpre. Ses sillons nous hypnotisaient de leurs lentes danses brumeuses. Plus rien ne comptait. Seule la magnificence de l’Œil prévalait.

Une légère mélancolie a étreint mon cœur alors que l’astre fendait le ciel noir, les étoiles s’effaçant devant son aura nébuleuse. D’ordinaire, nous partagions ces instants suspendus ensemble. Pathie prédisait la venue de l’Œil, puis nous courrions trouver la plus belle vue pour ne pas rater l’imminent spectacle. J’ai donc éprouvé une émotion singulière à contempler l’Œil loin de toi et d’Arpa. Là où Pathie ne subsiste qu’à la lumière de mes seuls souvenirs.

La dernière courbe sanguine coulée sous l’horizon, le paisible sort s’est brisé. Le temps a repris son cours et sous son influence, nos esprits sont descendus du ciel, à nouveau ancrés par nos préoccupations terrestres.

Comme tu peux l’imaginer, cette journée a été pénible ; plus que les précédentes, sans conteste. Le deuil a pesé dans chacun de nos pas et le souvenir de Volus a accompagné toutes nos pensées. L’ambiance était morose. Personne ne prononçait un mot de trop. Le strict nécessaire. Rien de plus. La pudeur du malheur nous rendait clairs et concis. Drôle de conséquence. Ni Lucius, ni Caecilia, tous deux pourtant à même d’animer la troupe en pareille circonstance, n’ont eu le cœur de s’y essayer.

L’ami poète a cheminé à mes côtés, le regard vague, muré dans le silence, la stature misérable. Malgré quelques maladroites tentatives, je n’ai pu lui arracher plus d’un soupir. La vision de mort le hante ; cette cruelle image où le sang s’éveille sous le fer. J’en ai la certitude. Le voile sur ses yeux trahit la malsaine obsession. Le choc s’estompera. L’équilibre se rétablira, il en est toujours ainsi. Pour le meilleur ? Je ne le sais pas. Qu’en adviendra-t-il de sa poésie ?

Quant à notre cheffe, elle n’a pas décoléré de tout le règne solaire. Elle porte le fardeau d’une lourde défaite ; et à bien l’observer, cette amertume ne lui est pas familière. Cependant, son regard gris garde un éclat vif, plus vif qu’il ne l’a jamais été. J’entends presque les engrenages tourner derrière sa mine orageuse. Sans relâche, elle cherche l’erreur, le faux pas, la suite des causes et conséquences qui nous ont menés à la tragédie.

La colère ne se ravive-t-elle pas des braises de l’ignorance ?

Vala a tenté, en vain, de tempérer les humeurs de sa grand-mère. Elle a dû battre en retraite sous les injustes invectives de l’ancêtre. La jeune femme nous a alors rejoints, Lucius et moi. Nous avons conclu cette étrange journée ensemble. Philos est resté en retrait, la silhouette sombre, plus mutique que jamais.

Je m’égare. Je divague en tout sens sur nos états d’âme, si bien que mon récit n’a plus aucune temporalité. Je ne doute pas que tu comprendras mon trouble et ses mauvaises influences. Permets-moi donc d’en revenir au cruel matin, quand la pénible vérité s’est définitivement gravée dans nos cœurs.

Devant la précarité de notre situation, nous avons décidé d’un commun accord de ne pas célébrer notre compagnon sur un bûcher. Nous nous sommes contentés d’ensevelir son corps froid sous les pierres. Toutefois, Caecilia a tenu à débourser l’obole du Passeur. Elle a ainsi déposé le denier d’argent sur les lèvres violacées de Volus. Après quelques prières intimes, nous avons repris notre chemin, le cœur lourd de chagrin.

Je me demande si Volus trouvera la route pavée d’opale où l’attend le Passeur. Rien n’est moins certain. Il payera peut-être notre manquement aux rites. Il ne franchira jamais le Fleuve pour se présenter devant les Portes d’Argent. Son âme dépérira alors, gangrenée par une éternité d’errance sur ces berges de l’entre-deux-mondes, jusqu’à ce qu’il perde toute sa conscience d’être. Il mourra une seconde fois sous le joug de la folie. Seul. Abandonné. Cette terrible idée me glace les sangs.

Mais… existe-t-il une route pavée d’opale ? Un Passeur ? Un Fleuve ? Où voguent donc les âmes Faustus, si tout ceci n’appartient qu’au théâtre, si les dieux ne sont que les engrenages et les artifices d’une mise en scène ? S’il en est ainsi, j’aime croire que les âmes attendent aux pieds de leur chair morte, jusqu’à rejoindre les tourbillons empourprés de l’imprévisible Œil Stellaire. Et là, au cœur de cette tempête, elles se célèbrent les unes avec les autres. Voilà une croyance plus agréable à porter au cœur.

Ces réflexions m’ont accompagné tout le long de la journée, alors que nous avons emprunté détour sur détour afin de couvrir nos traces. Des bandits se tapissaient à l’abri de quelques endroits à la toiture rocailleuse selon Quintus. Au cours de ses reconnaissances, il a surpris plusieurs filets de fumée. La nouvelle, vérité implacable, a ajouté un terrible poids à notre malaise. Néanmoins, nul ne s’est plaint et nous avons poursuivi notre chemin jusqu’à ce que la montagne dévore le soleil dans une formidable flambée rose orangé.

Afin de garantir notre sécurité au mieux, nous participons désormais tous aux tours de garde. Les relais sont ainsi plus fréquents pour maintenir vifs veilleurs et veilleuses, et pallient aussi la béante absence de Volus. J’ai partagé le premier quart avec Quintus. J’en ai profité pour échanger avec lui. Je l’ai questionné sur l’attaque, sur ses incroyables aptitudes guerrières et ses yeux étranges que j’avais vu brisés en demi-lune.

« Rien d’grand à tuer comme j’le fais. » m’a-t-il répondu, la mine modeste, presque désintéressée. « J’suis pas l’seul comme ça. On est beaucoup même. Tous les grands d’Vale sont pareils. Des bandits aussi. Ici dans la montagne. Peuvent être plus forts même. Pour certains chefs d’clans. C’est juste que d’là d’où tu viens, c’est rare. L’imperium vient de Vale. L’imperium nous fait faire ses trucs. Mes yeux font ce truc bizarre. Y s’fracturent à ma demande et ça affute mes sens. Y a une odeur d’orage aussi. J’sais pas pourquoi. Juste comme ça. Curieux qu’t’y connaisses peu à l’imperium. Les mystiques tu connais non ? Tu fais c’truc dans ta tête avec les étoiles. Vous avez c’drôle d’regard aussi quand vous l’faites. Pas l’même sûr, mais ça r’semble. J’me souviens d’une gamine qui f’sait pareil à Vale. A pas fait longtemps. Faisait peur. C’y a longtemps. Longtemps. »

Après cette longue réponse, il s’est tu tout le reste de notre quart, perdu dans le silence de ses souvenirs. Je n’ai pas osé le relancer, de peur de perturber quelque chose de trop intime. Je me suis moi-même enfoncé dans les remous de ma mémoire, mais l’œil toujours veilleur, alerte à la moindre ondulation sous la garde lunaire.

Nous venons d’être relevés par Titus et Lucius. Le pauvre poète avait encore le visage tout engourdi de sommeil. Le mercenaire quant à lui semblait impassible. Il n’a pas prononcé un mot depuis la mort de Volus. Au matin, il l’avait pleuré à chaudes larmes, les larmes d’un amour perdu. Et après avoir séché ses yeux rougis par le chagrin, il avait prêté un serment connu de lui seul. Son attitude m’inquiète.

Je m’apprête à me coucher, aux côtés de Caecilia, Vala et Philos. Quintus poursuit malgré tout la veille. Je te retrouve sous peu. Je garde l’espoir fou de t’écrire des mots plus réconfortants dans les prochains jours.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

IX, Solstice Doré, soir.

VIII. — À Faustus.

Je croyais le mauvais sort repu de malheurs ; lassé de la tourmente contre laquelle nous avons bataillé. Naïveté de ma part, car il n’avait pas encore eu son content. Loin de là. La peine subsiste, mais surtout, s’est aggravée. Le silence s’est approfondi d’une nouvelle strate. Le coup porté à notre compagnie a été rude, bien que le procédé se soit révélé bien différent d’un compagnon tombé au combat. Le mal a revêtu l’apparence d’un mystère, dont la nature évanescente ne trouvera jamais la certitude d’une clé.

Titus a disparu.

Il s’en est allé, sans un mot, sans un bruit ; englouti par les ombres de la montagne, emporté par la tourmente d’un mauvais vent.

Comme il est difficile de conserver constance et rigueur pour cette promesse de correspondance. Pardonne la maladresse d’un esprit las et apeuré. Aujourd’hui, je me sens si impuissant, si vulnérable. Les larmes me gagnent.

Je t’écris d’un lieu des plus surprenants ; un endroit que je n’aurais jamais pensé un jour fouler de mes propres pieds. Grâce à Caecilia, des portes protectrices et inattendues se dressent devant nous, la promesse d’un solide rempart contre boisseaux et semences. J’espère que tu ne m’en voudras pas de jouer ainsi, de traîner en longueur une maigre révélation. Voilà, tout ce qu’il me reste d’amusement et de légèreté à fournir en ces heures sombres.

Toutefois, je ne suis plus le vaurien de notre amitié naissante. Je compte bien tout te relater, des prémices solaires à la conclusion étoilée ; le tout en ordre et à la mesure de mon esprit sclérosé.

Ce matin, la vigoureuse poigne de Quintus m’a arraché au sommeil. Un sommeil rare et précieux que j’avais tardé à trouver sous la constance de la Singularité et de son Appel. La lumière pointait à peine. Le mercenaire semblait en transe, le visage rougi, le contour des lèvres fleuri d’écume. Dans son parler, plus haché qu’à l’accoutumée, il m’a demandé si je n’avais pas aperçu Titus au cours de la nuit passée. La tête encore pleine de rêves, je suis parvenu à lui expliquer que ma dernière vision de Titus remontait à la relève de notre quart. Lucius devait certainement en savoir plus, ai-je ajouté, me rappelant soudain qu’ils avaient partagé leur garde ensemble. Quintus a grimacé et juré, avant de se détourner pour rapporter mon maigre témoignage à Caecilia.

Une perverse morosité s’est nichée dans le cœur de chacun, le mettant à vif, suppurant de crainte. Vala avait abandonné une fois de plus sa grand-mère dont le verbe blessait sous l’étendard de colère. Nous nous sommes réconfortés de notre mieux, Lucius, Vala et moi-même. Nous avons mis en commun nos informations, et tenté de résoudre l’insoluble mystère. Titus avait-il été enlevé, trop imprudent en s’aventurant à l’écart du campement ? Ou bien avait-il choisi de quérir vengeance par la seule force de sa volonté rendue furieuse d’un amour perdu ?

Vala nous a révélé combien ils s’étaient aimés avec Volus, un amour éprouvé par la guerre, les tourments de chair et de fer. Ils touchaient au but, m’avaient-ils appris quelques jours plus tôt, c’est vrai. Un dernier voyage avant de s’en aller monter une exploitation agricole, sur un lopin de terre promis de longue date. Titus a-t-il cédé à quelques éclats de folie vengeresse, dévasté par la perte de l’être aimé ? J’y vois l’hypothèse la plus probable. Son comportement taciturne de la veille l’appuie.

Néanmoins, la vérité nous est-elle d’une quelconque utilité ? Offre-t-elle le moindre réconfort ? Je ne le pense pas. Titus est parti. Il nous a abandonnés à notre sort ; en cela, il a scellé le sien. Et pourtant, je ne puis lui en vouloir, car je comprends sa peine d’amour. Nous vivons aussi la nôtre, nous, les orphelins d’Arpa.

La vérité n’intéressait en rien Caecilia et Quintus. Pragmatiques de nature et forts de leur expérience, ils ont été capables d’ignorer leur trop-plein d’émotions pour délibérer sur la marche à suivre. À la mi-journée, il a été décidé de poursuivre vers l’ouest. Toutefois, nous avons emprunté un chemin s’élevant sur un flanc de montagne. La cheffe marchande nous a indiqué qu’il nous fallait rejoindre un abri sûr et espérer pouvoir consolider notre compagnie avant d’entamer la seconde moitié du massif des Dorsales. Autrement, a-t-elle conclu d’un ton maussade, l’issue du voyage s’avérerait peu avenante.

Drapée dans le secret de son dessein, elle a refusé de nous en révéler plus. Elle s’est contentée de nous mener à une cadence de légionnaire tout le reste de la journée, jusqu’à ce que sous l’ombre de la nuit naissante, se dessinent sur un sommet les contours dentelés d’un village.

— Des bandits ? ai-je demandé.

— Des amis, a répondu la cheffe marchande, un maigre sourire satisfait aux lèvres.

Une fois encore, je démontrais l’étendue de mon ignorance, et cette fois-ci, je la mêlais de ma suffisance et de mon arrogance citadine. Naïvement, à mes yeux, un habitant de ces montagnes ressemblait en tout point à son voisin ; un sauvage, ni plus ni moins. Je les imaginais nés d’un moule vulgaire, miroir l’un de l’autre. Je les résumais à la même somme de volontés, additionnant les désirs primitifs faits de sang et de rapines.

Désormais, la vérité m’apparaît évidente. Il n’en est rien ; il ne pouvait en être autrement. Les Dorsales abritent une diversité de peuples et de tributs aussi riche que les côtes de la Grande Rhoce. Quelques-unes de ces tribus montagnardes se montrent ouvertes à l’égard des rares voyageurs ; surtout des marchands avec qui ils font du troc. Les Dorsales, tu t’en douteras, offrent une terre et un relief impropres aux larges cultures céréalières. À l’occasion, Caecilia échange plusieurs mesures d’entre-elles contre des minerais ; seulement quand la nécessité l’y pousse. Ailleurs, on ne verra jamais le prix du blé talonné de si près par celui du cuivre.

Influencés par l’hostilité de leur environnement, les peuples de la montagne se montrent méfiants, et parfois dans des excès de prudence, ils frappent avant toute autre formalité. Comment leur donner tort ? Il peut en aller de la survie de leur tribu tout entière après tout. Pour ces raisons, Caecilia a ordonné de s’arrêter en vue du village et de dresser un camp rudimentaire. Elle a ajouté qu’une bonne flambée était la bienvenue pour nous annoncer. Les flammes ne manqueront pas d’attiser la curiosité, et de cette manière, la tribu pourra s’approcher avec toute la prudence qu’elle jugera nécessaire. De notre côté, nous montrerons qu’ils n’ont rien à craindre de nous, bien au contraire.

Voilà plusieurs heures que nous les attendons dans un épais silence, ponctué par quelques recommandations de Caecilia délivrées à la volée. La morosité n’a pas été abandonnée dans notre sillage. Elle est toujours là, implacable, pesante contre notre souhait. Il en est ainsi quand chacun s’interroge : « Goûterai-je encore la vie demain ? »

Lucius et Vala se frictionnent l’un contre l’autre, presque enlacés. Philos se mure dans son habituel mutisme. De-ci de-là des grognements franchissent ses lèvres, mais rien de bien intelligible. Quintus et Pomponia devisent à voix basse, tournée vers le village.

Pour ma part, je m’en remets à la Nuit. Je me berce l’esprit d’un œil, plongé dans la danse hypnotique de mes enfants stellaires. Ma Nuit gagne en familiarité jour après jour. Les promesses de Pathie se réalisent ainsi comme convenu, sous une pratique régulière et rigoureuse de la mystique. Toutefois, je reste encore qu’un pâle éclat devant notre mère. Je ne suis pas en mesure de confondre la Nature et d’invoquer mes propres étoiles en son sein. Au terme de mon périple peut-être y parviendrai-je ? Pathie soupçonnait que ce voyage catalyserait l’expansion de ma Nuit. L’imperator Titus Livius fait grand cas de cette intuition de notre mère.

Après tout, n’est-ce pas la raison fondatrice à l’initiative de toute cette entreprise ? Ma Nuit et ses promesses de pouvoir ?

Quelle lassitude ; quelle lassitude, mon frère. Je te souhaite de goûter à de meilleurs instants de vie, que ton esprit tendre en reconnaisse la chance et s’y trouve comblé.

Je t’abandonne. Je retourne nourrir les étoiles de mon kosmos et me perdre dans leur danse.

Fais grand cas de ta santé, promets-le-moi.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

X, Solstice Doré, soir.

IX. — À Faustus.

Qu’il est bon de goûter à nouveau les plaisirs simples. Un profond sommeil à l’abri de rempart hérissé de fer, la graisse animale qui grésille sous la flamme, un air calme, presque frais dans ces hauteurs, où la vie s’anime en tout point de mon regard. Un contraste saisissant.

Ces femmes et ces hommes habitent véritablement la montagne ; ils l’imprègnent ; ils y cultivent cette vie, de quelques bêtes et semences bien sûr, mais surtout de leurs voix, de leurs rires, de leur parler caverneux, apparenté à un mélange de rhoque et de valain ancien. Les enfants constituent le pinacle de cette flambée d’existence nichée au cœur de ces Dorsales ternes, figées partout ailleurs. Ils vont et viennent alentour, à courir, crier et chanter ; à nous asticoter aussi, curieux de découvrir des étrangers ; et à protester quand leurs parents ordonnent de ne pas nous approcher.

Malgré l’apparat de paix, le mal humain universel, gangrène de toute terre, sévit dans cette oasis de sérénité. La peur se tapit toujours dans le recoin d’un regard, passé l’âge de l’innocence. Ils nous craignent ; pas tant pour ce que nous représentons comme menace physique, mais pour les conséquences de notre présence, vis-à-vis des autres tribus. Et tout particulièrement, celle qui nous a meurtris quelques jours plus tôt.

Caecilia nous a obtenu une retraite chez les Lubres. Elle nous a enjoint de nous reposer du mieux possible, nous répétant une fois encore que la seconde partie du voyage nous éprouverait davantage. La cheffe marchande a conclu qu’elle tenterait d’enrôler des Lubres pour remplacer Titus et Volus, mais qu’elle ne s’illusionnait guère sur le succès de sa requête. Même contre les précieux boisseaux de blé, qu’ils appréciaient tant, il était peu probable que des montagnards vendent ce genre de service à des étrangers.

Une douce quiétude imprègne de nouveau mon cœur. Toutefois, elle ne se suffit pas à elle-même pour chasser complètement la peur ; elle ne fait que la refouler. Le danger demeure, bien présent en dehors de ces remparts. Que va-t-il nous arriver si personne ne souhaite nous prêter le concours de sa force ? Jamais je n’ai vu la cheffe marchande si désespérée. Un voile trouble son regard quand celui-ci s’attarde sur Vala. L’inquiétude la ronge, il n’en fait aucun doute. La mort guette.

Vala et Lucius ont passé la journée à visiter le village. Je les ai accompagnés pendant un temps jusqu’à ce qu’une corniche reculée, précieux refuge de solitude, m’appelle. De cette modeste hauteur, je toisais ce qui m’était permis des Dorsales. En vérité, pas grand-chose. Je me suis perdu dans la danse nuageuse. J’ai joué de ma Nuit, mon regard vagabondait entre ce ciel azur et solaire, et le mien peint de constellations sur fond de ténèbres.

À la mi-journée, Caecilia m’a rejoint, un bol de gruau à la main. Elle s’est assise à mes côtés. Elle était plus âgée qu’elle ne l’avait jamais été. Le temps, épaulé par le souci, avait rattrapé son retard pendant notre malheureuse aventure. J’ai remarqué des rides plus profondes qu’à l’accoutumée, une maigreur que je qualifiais de simple minceur, il y a peu. Comment un tel changement advient-il si vite ? Est-ce le seul mauvais esprit qui pousse le corps à capituler si promptement ? Après avoir défié si longtemps l’ordre naturel, je lui trouve, à cette vieillesse spontanée, une odeur amère de défaite.

Dans un élan d’énergie retrouvé, nous avons conversé ainsi.

— Savais-tu qu’elle te considérait comme son propre fils ? Bien sûr, il y avait les autres enfants, mais tu as toujours eu une place particulière dans son cœur.

— Elle ne s’en est jamais ouverte à moi. Mais, je m’en suis toujours douté. Avec Faustus aussi, nous possédions un lien fort tous les trois.

— Comment ça s’appelle votre mystique déjà ? La Nuit ? C’est ça ?

— Oui.

— Je crois qu’elle retrouvait une part d’elle en toi. À tes côtés, le poids de la solitude s’effaçait. Elle reconnaissait la même sorte d’affinité qu’elle possédait avec votre Nuit.

— Comment savez-vous cela ?

— Elle me l’a confié un jour. Un échange bien ironique, car à l’origine, je venais demander ses conseils avant de prendre une décision. Et de fil en aiguille, la conversation a tant dévié que les rôles se sont inversés. Sans y prendre garde, je la quittais après un conseil sur ton éducation.

— Chose bien incongrue !

— Et voilà que je me retrouve responsable de toi aujourd’hui. Au vu de notre misérable situation, j’ai l’impression de l’avoir trahie.

— Jamais Pathie ne penserait une telle chose.

— Je le sais bien. Bien que je ne l’ai que peu connue, il ne m’en a pas fallu beaucoup pour découvrir la matière de son cœur. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’éprouver une once de culpabilité. Presque une décennie que je pratique cette route. J’ai bravé bien des épreuves lors de certaines traversées. Mais jamais, je n’ai subi une telle déroute. Deux mercenaires morts et enterrés.

— Comment expliquez-vous ce malheureux hasard ?

— Il y a le hasard, comme tu dis. Mais mon rationalisme penche davantage pour des faits concrets. Les montagnards sont agités, bien plus que de coutume. Et en particulier les Syrtes, la tribu qui nous a attaqués, paraîtrait-il. Selon nos hôtes, ils sont à la recherche de quelque chose, un trésor de pouvoir, enfoui ici au cœur des Dorsales. Ils pensent que celui-ci leur offrira la puissance nécessaire pour verdir les vallées, boiser les flancs rocailleux et ainsi fuir leur vie de misère. A-t-on jamais entendu parler de pareille puissance ?

— En dehors des croyances divines ? Jamais. La Nuit ne saurait prétendre à de tels miracles. L’imperium, trop enchâssé dans les tumultes de la guerre, ne répand que la mort. Et pour la sophia, et bien, qui pourrait se targuer de comprendre la sophia ?

La cheffe marchande éclata d’un rire aussi franc que soudain, une fraîcheur bienvenue.

— Il est vrai que la sophia pourrait prétendre au titre. Enfin, du peu que j’en sais. La mystique n’a jamais été mon affaire. Le concret et le factuel mènent ma caravane. Les choses sont plus simples ainsi. Enfin, d’ordinaire elles le sont. Ces derniers jours font exception.

Nous n’avons pas discuté beaucoup plus. Le silence nous a embaumé de sa présence, réconfortant d’une certaine manière ; car, nous partagions un précieux instant d’humanité. Peut-il se concevoir de partager sa solitude ? N’est-ce pas là un paradoxe de pensée ? Je l’ignore. Néanmoins, à ce moment précis, il me semblait être seul en bonne compagnie. Je souriais au ciel, malgré moi, malgré les peines passées et à venir.

Avant de me quitter, Caecilia m’a adressé une requête qui m’a saisi le cœur ; car entre ses mots, j’entrevoyais un abandon ; l’acceptation d’une défaite.

— Tu garderas un œil sur Vala pour moi ?

Puis, elle m’a embrassé sur le front. Une tendresse sincère.

— Tu as été un bon fils, Scaevius. Continue. Sois bon et fier.

Je l’ai fixée, muet, le regard embué, un sanglot noué dans la gorge. Me faisait-elle ses adieux ?

La cheffe marchande a décidé de repartir dès demain, à l’aurore. Les Lubres ont formellement refusé de nous prêter assistance pour la traversée. La crainte des conséquences l’a emporté sur l’amour du blé. Chacun se sent suffisamment reposé, alors il n’y a aucune raison de s’éterniser.

Adieu mon frère. Je m’en vais profiter de ma seconde nuit sous l’ombre réconfortante des remparts. J’espère que cette lettre ne sera pas la dernière, qu’une foultitude lui fera suite. Pourtant, je ne puis m’empêcher d’imaginer mes feuillets s’envoler sous le vent des cruelles Dorsales, et tourbillonner entre les charognards, bien hauts, au-dessus de notre sang libéré.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

XI, Beau Doré, soir.

X. — À Faustus.

Malgré les avertissements répétés de Caecilia, j’espérais un meilleur dénouement aux malheureux présages annoncés. Un effort d’âme vain, soufflé par une cruauté animale et le mauvais sort.

Ma présente chronique ne te tiendra pas lieu de réconfort ou du moindre émerveillement. Bien au contraire. Je souhaiterais ne pas t’inquiéter, te rassurer quant à ma situation, mais cela m’est impossible. Mon imagination ne saurait tisser un mensonge capable de dissimuler l’ampleur de mon malheur. Aujourd’hui, tout a volé en éclats. Aujourd’hui, mes pieds effleurent l’ultime précipice et mon regard lorgne ses profondeurs insondables.

Je me retrouve confronté à un dilemme. D’un côté, je puis choisir de ne rien écrire jusqu’à ce que des vents nouveaux soufflent en ma faveur. Alors je pourrai, d’un esprit plus léger, te conter les péripéties de mon voyage, délivré de mes présents malheurs. De l’autre, je puis poursuivre mon témoignage quotidien, imprégné de l’émotion de l’instant. Le récit n’en sera que plus vrai, mais t’éprouvera davantage. Toutefois, me dis-je, si mes lettres te parviennent, elles devraient être le gage de ma survie à ces épreuves. Alors sachant cela, ce second choix ne devrait pas tant obscurcir ta pensée. De plus, je crois, au plus profond de moi, qu’écrire me soulagera d’un poids. Ma vision s’en retrouvera éclaircie et qui sait, peut-être découvrirai-je une pointe d’espoir luire au loin.

Mes malheurs, que dis-je, nos malheurs, car ils l’ont été tout autant pour mes compagnons, se résument en deux mots.

Tempête et Syrtes.

Après des adieux brefs et peu sincères avec nos hôtes Lubres, nous avons repris notre route sous le regard des hautes cimes embrasées par l’aube. Alertes, depuis notre escarmouche, nous avons cheminé en toute prudence ; nous avons emprunté des détours commodes à la dissimulation de notre présence. Selon les recommandations de Quintus et de Caecilia, nous sommes restés constamment sur nos gardes, l’œil vif, la poigne solide autour de notre bâton.

Pour la première fois, le divin soleil s’est montré bon envers nous. L’éclat de sa lumière avait la douceur d’une caresse, si bien que la fraîcheur matinale se devinait encore au seuil du zénith. Toutefois, la bienveillance solaire n’a pas su inspirer la clémence aux autres œuvres de la Nature. Comme pour combler un vide, il en est une, qui dans une fureur née d’une mystérieuse volonté maligne, a déchaîné les éléments contre nous.

Peu après notre déjeuner à l’ombre de puissants rocs, le vent de la montagne, cet étrange souffle d’autre nature dont je te faisais état il y a quelques jours, s’est éveillé de sa torpeur habituelle. Caecilia et Vala lui connaissaient quelques soubresauts échauffés, mais rien qui laissait présager d’un caractère si sauvage. C’est pourquoi notre désarroi a été total quand il s’est révélé dans une splendeur toute chaotique.

Alors que nous serpentions sur un étroit lacet, le paysage monolithique, jusque-là figé comme une gravure, s’est animé sous l’impulsion de la volonté criante. Des vagues de poussière ont roulé et se sont écrasées contre nos corps. Rapidement, la tourmente s’est épaissie et les alentours se sont effacés sous un rideau brun enfiévré. D’interminables colonnes tourbillonnaient vers le ciel. Chacun a lutté pour maintenir position et équilibre. Quintus a aboyé des ordres qui se sont envolés au vent. Toutefois, quelques bribes ont trouvé refuge dans mes oreilles. Se protéger le visage d’un linge. Assurer ses appuis. Resserrer notre formation. Nous n’avions d’autre choix que d’affronter cette nouvelle épreuve.

Malgré la tempête, nous avons continué d’avancer, pas après pas. Cela a duré un temps, mais la fureur des éléments, plus endurante que la volonté des simples mortels, a fini par l’emporter. Le vent a soudain redoublé de force à l’approche d’un tourbillon. Le bœuf de Caecilia, pris de terreur, s’est tant affolé qu’il a renversé la caravane. Je revois la grand-mère et sa petite-fille tomber de côté, puis disparaître derrière un voile de sable et de fine terre qui ne cessait d’enfler.

Après ce premier malheur, j’ai entendu des cris, une agitation qui semblaient provenir de l’avant, au-delà de la caravane. Nous fermions la marche avec Lucius et notre cécité, née de la tempête, nous empêchait d’être témoins des évènements qui se déroulaient à plus d’une coudée de distance. Nous nous apprêtions à rejoindre nos camarades quand une flèche a sifflé et percé la gorge de Lucius. Le malheureux s’est effondré sur le coup. Déstabilisé par l’horreur et la surprise, mes jambes m’ont trahi sous l’impulsion d’une forte bourrasque et j’ai chu la tête la première à la rencontre d’un rocher. Le choc a été rude, car j’ai perdu connaissance sur l’instant, abandonnant mes compagnons à leur sinistre sort.

Combien de temps suis-je resté dans cet état d’inconscience ? Je l’ignore. Pour tout te dire, cela constitue le moindre de mes soucis, car de plus épais mystères viennent maintenant tournoyer autour de ma personne. Je me suis éveillé, il y a peu, au cœur d’une caverne. Une profonde cavité creusée dans le flanc de la montagne, il me semble. Je suis seul et je n’ai remarqué nulle trace de vie en ces lieux.

Ma surprise est totale, comme tu peux te l’imaginer. Et la peur rôde non loin. Passé mon état d’hébétude, je crains qu’elle ne se fasse maîtresse de mon esprit.

Au-dehors, la tempête sévit toujours dans la plus impériale des fureurs.

J’ignore ce qu’il est advenu de mes compagnons. Je ne puis que pleurer la perte de Lucius et espérer que les autres soient restés sains et saufs sous le glaive protecteur de Quintus. Quand je repense à la chute de la caravane de Caecilia, cet espoir me semble bien vain.

Privé des vertus d’un ciel étoilé, je t’écris cette lettre à la lueur d’une de mes flammes stellaires. La nécessité a fait voler en éclats le verrou d’une telle épreuve. Je devrais exulter d’être parvenu à invoquer ce fragment de mon kosmos ; tu imagines bien qu’il n’en est rien en pareilles circonstances.

Cette douceur dorée constitue désormais mon unique compagnonnage et réconfort.

Que vais-je devenir ?

Je suis seul.

XI. — À Faustus.

Une telle rage.

Une telle rage tempête au-dehors. Je n’en ai jamais vu de pareille, pas même quand le désert d’Arpa s’empourpre de colère à la veille du Solstice Doré. Le vent déchaîne sa fureur, sans jamais faiblir. Il emporte la poussière, le sable et la terre. Il les sculpte, leur insuffle force et résistance. Ainsi la matière éparse se mue en une chose pleine et entière. Elle s’étend et s’éternise aux infinis du regard ; elle masque le pauvre horizon, joint terre et ciel, tantôt colonne, tantôt voile. L’air se charge, toujours plus, sans cesse. Sa densité s’apparente à la pesanteur du plomb. Seul un dieu saurait se dresser contre cette ire de la Nature.

Mon regard empli d’étoiles se vide inexorablement devant cette vision, mon unique fenêtre sur le monde.

Je suis seul, prisonnier d’une maigre caverne ; incapable de braver le geôlier au-dehors, mon corps mortel bien trop frêle.

Les jours s’écoulent sous le joug de cette tourmente, ou bien sont-ce là des semaines ? La furie des Dorsales assombrit tant les traits du ciel, qu’il me peine à deviner la course du soleil. Je note bien la présence de la nuit, quand elle s’affirme pleine et entière de son voile d’ombre. En revanche, les subtilités de sa naissance et de la chute solaire m’échappent. Mon regard se retrouve piégé dans une sorte de manteau grisâtre, fade de ces couleurs sans vie.

J’en ai oublié de compter.

Ce gris infuse mon âme. Il y distille un bien mauvais trouble. Dépourvu de repère, l’esprit agité, ancré par une terreur de mort, je tourne en rond devant le spectacle céleste. Je guette une éclaircie, une note de clémence dans les vents, le frisson d’une brise, qui contaminerait de sa douceur les tourbillons en fureur ; et rendrait comme de juste, la terre à la terre.

Il n’en est rien. Jamais. À l’image des Dorsales, la tempête est figée dans sa colère et refuse de déroger à ce qu’elle est, de muer et de céder place à quelque autre œuvre de la Nature.

Malgré l’interminable mouvement, le temps se suspend.

Une cruelle ironie.

N’as-tu jamais, Faustus, contemplé impuissant l’évanescence de tes sens ?

L’éternelle litanie céleste trompe l’esprit et prive de la moindre familiarité physique. L’instant devient moment, parfois l’inverse. On se doute de la confusion, sans en acquérir la certitude. On s’acharne en vains décomptes, dont l’origine est de toutes les manières perdue.

Je me répète, maladroit, atteint par mes maux.

Je suis seul, abandonné des miens que le cruel sort m’a arraché. Regrets et ennui comblent à demi ce vide ; et je ne puis rien faire d’autre qu’écrire, encore et encore les phrases qui me traversent l’esprit.

Pathie m’a déclaré un jour : « Je ne me sens jamais moins seule que dans la solitude ».

La maxime ne cesse de tourner dans mon esprit, comme agitée par les vents furieux du dehors. Parfois, je lui trouve un sens profond, une justesse presque parfaite. Puis, je la considère hypocrite ; une confortable pensée formulée par une personne libre de ses faits et gestes. Enfin, je me ravise de nouveau, confus de ma propre arrogance dans la dureté de mon jugement et de mon ignorance. Qui détient toutes les clés de sa liberté ? Même les dieux ne peuvent se targuer d’un tel privilège de l’existence.

La solitude, à l’image de bien des choses, n’est appréciable que dans le désir de s’y nicher. Et bien que je l’ai toujours chérie de bien des manières, aujourd’hui ce sentiment vicié de peur et de mort me pèse plus que jamais.

Les mots de Pathie ne me sont d’aucun réconfort, car la solitude qu’elle mentionnait était d’une tout autre nature, loin des tourments du sang, du fer et des impitoyables vents. Et pourtant, alors même que j’écris ces mots, les paroles de la cheffe marchande me reviennent en mémoire. Pathie disait retrouver une partie d’elle en moi, un fragment de miroir. Cela ne sous-entend-il pas qu’elle a porté son propre fardeau de solitude, peut-être tout aussi peu enviable que le mien ?

Je ne devrais pas me montrer prompt à dispenser de si piètres jugements. En quelle qualité, tout d’abord, puis-je improviser et définir l’éthique ou la morale ? Sur quels fondements ma primitive sagesse s’érige-t-elle ?

La lassitude avive mes plus mauvais esprits ; et je faute un peu plus à chaque mot. J’espère, si je survis, que tu pardonneras ces vaines divagations.

Existe-t-il quelques moyens d’échapper à ma solitude ? De l’y substituer par une chaleur, un réconfort où une lumière me bercerait ? Ainsi, il ne me resterait plus qu’à somnoler sur ce délicieux songe.

Maintenant que mon esprit s’éveille pleinement à l’écriture de cette lettre, l’évidence me frappe.

La réponse est oui.

La Nuit.

Une Nuit longue et profonde.

* * *

La rédaction de cette lettre s’est arrêtée. Là n’était pas mon intention première. Cependant, je me suis laissé emporter par ma Nuit, jusqu’à en oublier ma geôle privée d’étoiles. En toute vérité, je t’ai abandonné deux jours entiers. Peut-être trois. Désormais ma promesse d’une correspondance quotidienne est brisée. Au vu des circonstances, je n’éprouve aucune honte à te l’avouer. Et il ne me fait aucun doute que tu sauras me pardonner.

Je n’ai pas fermé l’œil depuis que je me suis éveillé dans cette caverne. La Singularité chante son Appel qui s’amplifie sous la générosité de l’écho. Afin d’adoucir ma condition, je me suis abandonné tout entier à la Nuit, sans commune mesure. À force de persévérance, je suis parvenu à reconstruire ma voûte céleste sur les parois rocheuses. Mes constellations y ont scintillé entre les mousses et les lichens. J’ai cultivé mes précieux astres à l’aide d’un terreau de pensée, comme Pathie nous l’a si bien enseigné. Sous mon attention redoublée, mes merveilles célestes ont prospéré sur fond de pierre noire.

Gagné par une faiblesse du corps, je me suis retiré de la Nuit afin de me nourrir. Dans mon sac de toile, je possède encore quelques maigres provisions : lanières de viande salée, fruits secs, une bolée de farine, un peu d’eau.

Et me voici donc, une nouvelle fois à la lueur d’une flamme d’étoile, le stylet à la main, te rapportant tout cela. La solitude amère revient à nouveau étreindre mon cœur, mais je sais désormais, avec une absolue certitude, que mon champ céleste m’en protégera.

Combien de temps survivrais-je ainsi ? Mes modestes provisions ne tiendront guère longtemps. Et ma pratique de la Nuit ne saurait reporter que de peu la fatale échéance.

Que faire alors ?

XII. — À Faustus.

Je te propose une lettre d’errance, de pensées éparses, des allées et venues entre ma triste caverne et le refuge de mon kosmos.

Une nouvelle étoile est née, une fière lumière opale, rare en nos contrées célestes. Elle prend sa source d’un souvenir, un écho de ma première rencontre avec Pathie. Toi et moi, tous deux aussi gredins qu’orphelins, étions perchés sur les sommets du théâtre, à écouter cette mystérieuse femme venue de Vale, parler de choses étranges. J’ai teint la matière échauffée d’azur et d’or, dérobés à ses yeux et à sa chevelure. J’y ai insufflé le souvenir de mon émerveillement, et alors le cœur stellaire s’est embrasé.

La Nuit est une curieuse forme d’art et de mystique entremêlés. Sa raison d’être fuit l’évidence ; une jolie formule pour ne pas s’avouer qu’elle nous échappe. Ou bien, serait-ce simplement que nous n’en avons jamais trouvé un usage concret, utile à la cité, à l’image de l’imperium et de la sophia ? Ces derniers renforcent la volonté de l’être en manières diverses. La Nuit, quant à elle, ne sublime en rien ce désir de laisser une empreinte sur le monde. Tout au plus, elle adoucit l’esprit. Les échos de mon kosmos, que j’invoque à souhait depuis peu, n’ont rien à offrir de plus qu’un lumineux réconfort dans les affres de la solitude. Ils flottent çà et là, suspendus à leur toile d’éther, attendant un maître ordre connu d’aucune âme vivante. Pas encore.

Sommes-nous censés découvrir plus que de tels tours ? Les possibles de la Nuit s’étendent-ils au-delà ? J’ignore si Pathie détenait le secret d’arcanes plus matériels. La Nuit constitue un savoir fragmentaire, perdu pour l’essentiel. Pathie nous avait avoué un jour que, malgré ces longs voyages, elle restait une simple myste ; que son savoir-faire ne rivalisait en rien avec celui des Sang-d’Or de la lointaine Lyor.

Le temps s’efface devant l’espace constellé d’une myriade d’étoiles ; mes étoiles, des cœurs battant de ma substance d’âme ; mes pensées, présentes et passées, mes émotions, des fragments de mon être et autre parcelle sans nom qui constitue mon « moi ».

Je m’éloigne et me rapproche à mon gré. Je suis le maître de l’espace et du temps de ma Nuit. J’ordonne l’harmonie des astres, je rythme la danse céleste de mes multiples facettes, du témoignage de mon être, de ce que j’ai été, de ce que je suis. J’anime mes échos dans une formidable valse stellaire, où jaillissent une multitude d’explosions de lumière. Je suis avec moi-même.

Ainsi, je ne suis jamais moins seul que dans ma solitude.

J’émerge peu de la Nuit, trop terrifié de constater l’inertie de la tempête, toujours fidèle à sa furieuse nature. Combien de jours ? Je ne le sais pas, mais le vent continue de crier, sans perdre un soupçon de puissance dans sa voix. Je préfère me calfeutrer dans ma contrée hospitalière. Le réconfort y est grand. Je construis ma mystique de la Nuit. Je l’invoque, la renvoie, la retrouve, et petit à petit les fragments étoilés se muent en sphère incandescente entre mes mains décharnées. Mes talents s’affinent en cela, soumis à une pratique quotidienne, pour ne pas dire permanente.

La mort m’attend sûrement au lever d’un jour prochain ; je pourrai toujours me targuer devant les dieux d’une maîtrise d’un art oublié par eux. Pathie devinait-elle le chemin que j’emprunte, malgré moi ? Jamais elle n’a promis de telle compétence aux jeunes initiés que nous étions. Trop rare et futile à la fois, disait-elle. La Nuit se devait avant tout d’être une mystique personnelle et un refuge pour l’âme. Un mémorial à soi-même, pour soi. Un essentiel de sa propre essence.

Je dérive en de bien curieux courants ; les a-t-elle pratiqués aussi ? Saurais-tu me répondre mon bon Faustus ?

Parfois, je devine une forme ; elle se dessine à l’horizon de mon kosmos. L’espace ondule tout autour de sa présence, si bien qu’elle ne passe pas inaperçue. Je la juge grande, immense même, sans pour autant s’avérer menaçante. Elle n’en arbore pas les couleurs. De plus, une étrange mélancolie l’enveloppe, un chant solitaire, empreint d’une tristesse divine. Je ne puis en deviner davantage, car au premier pas vers elle, cette curieuse entité invitée se volatilise. Néanmoins, elle revient toujours. Perchée sur l’horizon, elle veille un quelconque inconnu, nimbé de sa timidité stellaire.

N’a-t-on jamais entendu souffler mot d’une constellation vagabonde ?

XIII. — À Faustus.

J’ai manqué à ma parole une nouvelle fois ; à de multiples reprises en vérité.

Plusieurs jours se sont écoulés sans que je t’écrive. Je crois bien qu’il me faille faire définitivement le deuil d’une chronique quotidienne. Dans mon orgueil, je ne mesurais pas la difficulté de la tâche. Toutefois, ce malin sentiment s’est retrouvé quelque peu tari ces derniers temps. Sous l’influence de mes constellations murmurantes, je l’ai troqué contre un brin de sagesse sur ce sujet. Ne t’attends donc plus à découvrir chacune de mes journées aventureuses, page après page. Désormais, je te partagerai ce voyage seulement quand mon esprit et mon corps s’y prêteront, sans chercher à m’y forcer sous le poids d’une maladroite promesse. J’ai l’assurance de pouvoir tenir cette parole-ci, du moins si les dieux m’accordent un quelconque avenir à vivre.

Ce n’est pas la première fois que mon préambule se pare d’excuses ou que je m'étends sur mes difficultés relatives à l’écriture de ces lettres. Mon sang-froid en partie retrouvé, elles me paraissaient nécessaires. Sans rien te promettre, je m’essayerai à moins verser dans ce semblant de misérabilisme. Toi, qui as l’âme forte en toute circonstance et qui inclines à attendre de même de tes parents, tu ne pourras qu’approuver ma volonté.

Ces choses d’importance ainsi dites, il m’est possible de commencer mon récit ; un texte à nouveau ancré dans le réel et les faits, loin de mes récentes errances tourmentées. Il était temps, tu en conviendras.

En cette douce nuit à la quiétude retrouvée, à la faveur d’une étoile argentée façonnée par mes soins, je te propose une lecture plus enjouée, plus optimiste qu’à mon habitude, car comme tu l’y découvriras, les vents funestes, qui soufflaient contre moi, se sont quelque peu atténués, emportés par les relents de la tempête mourante.

Plusieurs évènements majeurs sont advenus ces derniers jours. Il y a tant à dire que j’ignore par lequel commencer. Cependant, m’adressant à un myste de la Nuit, je crois qu’il y aurait un point d’honneur à débuter par mes découvertes concernant Celle-ci. Je te soupçonne bien plus curieux à ce sujet qu’à tout autre. Je ne saurais t’en tenir rigueur, car à ta place, je brûlerais d’en apprendre plus.

Dans ma lettre précédente, je t’avais fait part, de manière fort brouillonne d’une étrange entité perchée sur l’horizon de mon kosmos. Pour cela, il faut pardonner mon esprit trop en prise avec l’émotion. Aujourd’hui maître de celle-ci, et surtout enrichi d’une rencontre plus intime avec la Voilée (ainsi l’ai-je nommée), je puis te rapporter distinctement cet instant suspendu où culminent les mystères de la Nuit.

J’ai longtemps erré dans mon kosmos, sans approcher cette constellation lointaine que j’avais entraperçue au loin. Préoccupé par ma situation, cherchant à substituer l’écrasante solitude par ma propre compagnie céleste, je ne me suis pas davantage inquiété de ce phénomène impromptu, que peut-être dans un accès de folie, je fabriquais de toute pièce. Puis, quand plus aucune de mes pensées ne s’éclairait à son sujet, la Voilée est venue à moi et s’est révélée, cette fois-ci, dans toute sa splendeur étoilée.

L’âme suspendue à la toile infinie de l’éther, j’y appliquais le baume réconfortant du murmure de mes astres, quand soudain s’est dessinée sa large silhouette d’ombre. Ses dimensions dépassaient de loin la plus fière de mes créations célestes. Devant ce gigantisme à faire pâlir les dieux, j’étais subjugué. Il m’est difficile de te rapporter une description précise, car comme tu le sais, dans notre kosmos, nos sens se confondent. Il me semblait être en présence d’une créature cousine de notre espèce, mais d’une tout autre envergure. L’ombre et les lumières dansaient en nébuleuses agitées sur son visage voilé. Alors que mon esprit se perdait devant cette vision d’infini, je me suis découvert dans le creux d’une main. J’ai pris conscience de la petitesse de ma personne, d’Arpa, de Vale, du monde et de toute chose imaginable. Il me semblait me trouver en présence d’un être au cœur nourri par l’éternité.

Dans un mouvement lent, mais à la pesanteur certaine, la Voilée s’est inclinée. Une étrange chaleur m’a enveloppé, comme si mon corps se retrouvait enlacé d’une étreinte sincère. Quand la créature s’est redressée, j’ai ressenti une onde d’approbation caresser mon esprit. Je me savais accepté, sans que je comprenne de quoi il en retournait. Cette intuition, à la frontière de la certitude, a fleuri dans ma conscience. Pourquoi ?

Puis, sans plus de civilité cosmique, la Voilée s’est volatilisée dans une myriade d’éclairs. Face à une telle intensité de lueurs et de couleurs, j’ai été projeté hors de mon kosmos, mes sens à nouveau éveillés à la pénible réalité caverneuse qu’était la mienne.

Du riche enseignement de Pathie, jamais pareille connaissance ne nous a été transmise, ni même évoquée d’une quelconque manière. De quoi ai-je été le témoin en mon propre kosmos ? N’a-t-on jamais vu un myste de la Nuit privé ainsi de la maîtrise de son kosmos ? Qui est cette Voilée ? Quelle est-elle ? Âme tourmentée, créature dépouillée de volonté ou divinité ?

Depuis lors, je possède en mon cœur cette inexplicable certitude d’appartenir à quelque chose, de prendre part à une histoire, un héritage ancestral, qui transcende les âges. Je ne saurais énoncer clairement ce sentiment. Me crois-tu doué de folie pour penser ainsi ? Le suis-je peut-être ?

Il me tarde de connaître tes avis sur ces mystères. Je ne doute pas que ton esprit éclairé chassera leurs ombres pour y dessiner la réconfortante silhouette d’une raison.

La Voilée ne s’est plus imposée à moi depuis ce crucial instant cérémoniel. Toute recherche s’est révélée vaine errance jusqu’aux confins bordés de néant ; et après un temps indéfinissable, il m’a fallu reprendre pied dans notre monde matériel, car le ciel se lassait enfin de sa monotonie furieuse.

En effet, j’ai constaté avec un soulagement immense que la tempête s’était apaisée, ne laissant en héritage qu’une fine brise. Depuis quand en était-il ainsi ? Je l’ignorais, trop accaparé à sonder les profondeurs de mon kosmos, en quête de ma mystérieuse visiteuse.

Après quelques instants à débattre du probable danger me guettant à l’extérieur, je me suis résolu à fouler un terrain moins rocheux. Toutefois, à peine ma décision prise, j’ai vu se dessiner dans l’embrasure de la caverne des silhouettes familières.

Quintus, Vala et Philos se tenaient là.

Que dire de l’émotion ressentie en cet instant ? Quand nos regards se sont croisés, le temps s’est suspendu dans un élan de générosité et de tendresse. Mes compagnons retrouvés faisaient peine à voir. Le mercenaire, un bras en écharpe, s’appuyait lourdement sur un bâton, la peau apparente couturée de cicatrices encore vives. Il me paraissait vieilli de plusieurs années. Je ne me rappelais plus que ses cheveux coiffés à la mode nordique tiraient tant sur le blanc. Vala aussi me semblait avoir traversé les âges. Les vêtements en lambeaux, le visage tuméfié, l’œil hagard, cette vision, si étrangère à mon souvenir, m’a arraché une bouffée d’angoisse. Philos complétait le malheureux trio. Courbé sur une lance brisée, son bras libre se concluait prématurément à hauteur de coude, le moignon emmailloté dans des tissus crasseux.

Nous sommes restés immobiles à nous fixer dans le blanc des yeux, incapables du moindre geste. Je devais aussi me trouver dans un triste état, amaigri, le teint blafard et couvert de poussière. Dans un élan spontané, je les ai rejoints. Nous n’avons échangé aucun mot. Nul n’en avait la force. L’éclat dans notre regard en disait suffisamment. Nous nous sommes enlacés et nous avons laissé libre cours à nos larmes. Je garderai à jamais en mémoire les sanglots de Vala, les gémissements de Quintus et les plaintes de Philos. Quel territoire des enfers avaient-ils donc traversé ?

Je ne les ai nullement pressés sur le sujet. Je ne voulais pas noircir de quelque façon la grâce de l’instant. Et puis à les voir, je comprenais bien qu’aucun d’eux n’aurait eu la force de s’atteler à une telle tâche. Brisés par la fatigue, ils dorment de tout leur soûl depuis leur arrivée. Nous aurons amplement le temps de partager nos expériences plus tard.

C’est donc une lettre en demi-teinte qui se termine sur ces lignes. Nous voilà à nouveau rassemblés, du moins en partie. Je présume que Caecilia a rejoint l’autre rive sous le fer des bandits Syrtes ou sous l’impulsion divine de cette maligne tempête. Son optimisme, sa joie et ses manières me manqueront beaucoup. J’espère que son âme trouvera la paix et le réconfort où qu’elle demeure. Je l’ai longuement pleurée, notre dernière conversation encore vive à l’esprit.

La Singularité n’a pas été emportée par la tempête. Son Appel bourdonne toujours, intransigeant et charmeur à la fois. Je le fuis au cœur de ma Nuit. Elle se fait rempart contre lui ; mais il s’infiltre, bien qu’affaibli, et résonne aux frontières de mon kosmos. Depuis combien de jours n’ai-je pas fermé l’œil ? Je l’ignore. Bien que je ressente mon corps s’alourdir et quémander le repos dû, mon esprit craint de se heurter à l’Appel et voir le bon sommeil capturé derrière une porte verrouillée.

Alors, de manière à goûter une autre forme de torpeur, bien que précaire, je regagne mon kosmos et me réconforte dans les trames de l’éther, à la chaleur de mes étoiles soupirantes.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

XIX, Solstice Doré, soir.

XIV. — À Faustus.

Jusqu’alors, j’ignorais la somme des mystères à laquelle les dieux allaient me soumettre ; aujourd’hui, une singulière rencontre me laisse présager de l’immensité dissimulée derrière le voile. Toutefois, il me faut remonter quelque peu le temps, car plusieurs nuits sans sommeil se sont écoulées depuis ma dernière lettre.

Mes retrouvailles impromptues avec Philos, Quintus et Vala se sont éternisées dans le mutisme de nos traumatismes. Nous n’avons, pour ainsi dire, que bien peu échangé ces jours-ci. Riches des vivres qu’ils avaient rapportés, nous étions libres de nous livrer à ce comportement des plus singuliers, mélangeant grognements taciturnes et simples hochements de tête. Nul d’entre nous n’osait s’aventurer trop loin de ses pensées.

Cela doit te paraître fort curieux ; et à bien des égards, maintenant que l’ombre enveloppant mon esprit s’est quelque peu dissipée, je te rejoins sur ce sentiment. Toutefois, il faut mettre un point d’honneur à l’épuisement moral et physique de chacun. Mes compagnons venaient d’échapper, d’une manière encore inconnue de moi, à de terribles maux ; et notre caravane avait été réduite de moitié à l’issue de tous les malheurs infligés par la montagne. L’absence de Caecilia ne me laissait guère l’espoir de présager le contraire. Alors, assommés par cette perfide fatalité, nous ruminions à longueur de journée, englués dans l’apathie.

En journée, Quintus partait cultiver quelques regrets sous le sévère regard solaire. Il peinait à se pardonner sa défaite face aux bandits Syrtes ; il cherchait à reconstruire son égo martial, éparpillé aux quatre coins de son esprit vaincu. Philos desserrait les dents pour ne laisser s’échapper que des mots crus dans sa langue natale. Il faisait les cent pas dans la caverne, son pauvre moignon collé contre la poitrine. Il y avait quelque chose de misérable dans son maintien ; son dos restait voûté, plié sous le poids de sa douleur fantôme. Vala demeurait assise, immobile et muette, pareille à une sculpture des jardins d’Escalandre. Un point fixe et invisible lui tenait lieu d’unique perspective. Je n’osais imaginer la tempête dont son âme était le siège. Parfois, ses poings se crispaient. Elle se trouvait à un tournant. D’ailleurs, ils l’étaient tous trois, chacun à leur manière.

Pour ma part, je ne me portais guère mieux. L’esprit desséché par l’insomnie et la solitude, je peinais à m’ouvrir à l’autre, à formuler le moindre mot. À l’image de mes compagnons, je restais muet et taciturne. Je préférais me réfugier parmi mes astres de la Nuit, me réconforter auprès de leurs murmures célestes. Là, calfeutré dans leurs éruptions stellaires, je continuais à les cultiver de mes pensées.

Cela a duré un temps. Le soleil a dansé sa ronde à plusieurs reprises. Encore une fois, la Nuit m’a arraché la certitude du temps.

Puis un jour (enfin, devrais-je écrire), cette malheureuse monotonie, où les solitudes de chacun s’évitaient, a trouvé son terme. Alors que la lumière crépusculaire fondait sous les cimes, Quintus n’est pas revenu seul de son excursion quotidienne. Un petit personnage, tout enroulé d’un épais tissu sablonneux, l’accompagnait. Sur le seuil caverneux, l’inconnu a découvert sa tête encapuchonnée d’un geste tout en délicatesse. À la vue de ce nouveau visage, mon état général d’hébétude s’est brisé, comme une bulle d’écume qui, soudain, éclate en surface.

Ses yeux Faustus.

Ses yeux.

Ses yeux se remplissaient d’un épais noir de Nuit, où scintillaient mille fragments d’étoiles. Je rencontrais un myste de la Nuit pour la première fois de ma vie en dehors d’Arpa. Je suis resté interdit, décontenancé par cette vision à la fois familière et étrangère.

Je me suis aperçu que mes compagnons connaissaient le nouveau venu, car Philos et Vala se sont approchés de ce petit homme au regard de Nuit. Ils l’ont salué avec une déférence que je leur ignorais. La mine soudain déridée, ils se sont éveillés comme d’un mauvais rêve, soulagés de cette arrivée. Quintus lui-même esquissait un sourire à leurs côtés. Les langues se déliaient, m’abandonnant seul à la geôle du silence. J’ai manqué le sens de leurs amabilités, l’esprit entravé par les émotions qui l’étiraient de tous côtés.

Je me sentais perdu plus que jamais. Qui était-il ? La moitié d’un homme à la robe sablée. Le teint olivâtre, tout son corps dégageait une incroyable prestance. Je n’étais pas certain qu’il soit simple mortel ou créature de toute autre race ; l’un de ses derniers descendants des faunes d’antan peut-être. Deux petites oreilles aiguisées ornaient un visage rond et lisse, presque enfantin. Plus étranges encore, deux cornes mates et zébrées de blanc s’érigeaient sur son crâne nu de toute chevelure. Comme les faunes, elles se taillaient tout en finesse et se concluaient en un tardif enroulement pointu.

Me crois-tu seulement Faustus ? Peut-être penses-tu que tout ceci n’est que délires grotesques. Je ne saurais te convaincre davantage par plus de détails. Toutefois, à la réflexion, n’y a-t-il pas plus à s’étonner de la Voilée et de ses mystères liés que de ce personnage à l’allure mythique ?

L’inconnu cornu a pris le temps d’échanger avec chacun de mes compagnons. Il leur a accordé des paroles réconfortantes d’une voix chaude et profonde. Il me semblait appliquer un baume, dont la douceur apaisait les tourments de l’esprit. Puis, quand tout a été dit entre eux, il m’a porté toute son attention. J’étais resté en retrait, toujours assujetti à ma stupéfaction. Il s’est avancé vers moi, l’expression ouverte et amicale. Il m’a salué comme suit :

— Salut à toi Marcus Noxius Scaevius d’Arpa. Je suis Oléastre d’Imnos, astronome de la Passe. Il est bon de te retrouver. Dans la tempête et la bataille, il s’en est fallu de peu pour que ta vie m’échappe. Heureusement, ma mystique t’a protégé à temps.

Dans un court silence, ses yeux noirs de Nuit m’ont parcouru des pieds à la tête. Puis, il m’a déclaré :

— Je suis ravi de ne pas m’être trompé dans la précipitation. Tu es bien celui que je recherchais, l’un des nôtres. Un myste de la Nuit. Un astronome, comme nous avons coutume de nous appeler à Imnos. Nous avons beaucoup à nous dire, mais cela attendra le levé des étoiles.

À la suite de ces mystérieux mots, il nous a proposé de dîner. Rassemblés en un cercle intimiste, nous avons partagé quelques lanières de viande séchée et un gruau froid. Sous le bruit de nos mastications, Oléastre s’est présenté plus en détails et a répondu à certaines de nos questions.

Oléastre appelle « Passe » une vallée particulière des Dorsales, que nous avons en partie empruntée. Elle constitue, entre autres choses, le chemin le plus direct entre notre bonne Arpa et sa cité d’Imnos. Il se nomme lui-même astronome de la Passe et appartient à un genre d’ordre, chargé d’en protéger les voies. D’ordinaire, il assure cette mission dans l’ombre, bien à l’abri des regards. Ainsi en va la coutume de son ordre d’Imnos. Toutefois, ces derniers temps, les Syrtes se montrent de plus en plus agressifs et fertiles d’imagination dans leurs attaques. Dans le cadre de notre seconde escarmouche, il n’a eu d’autre choix que de se révéler pour intervenir.

Il est resté volontairement flou en matière de détails quant à la nature et la manière de son sauvetage. D’un regard entendu, il a souligné la valeur qu’il accordait à ses secrets. Chacun d’entre nous a respecté sa volonté. D’un ton plus léger, il a conclu en nous intimant de nous satisfaire d’avoir été sauvés d’une malheureuse fin.

Il m’est difficile d’imaginer un personnage cornu de si petite taille affronter une horde de montagnards. Il me paraît plus obscur encore de le savoir victorieux, immaculé du sang inhérent au triomphe et vierge de toute plaie. Pourquoi mes compagnons n’ont-ils pas profité d’un sort aussi heureux ?

Une multitude de pourquoi chuchotait à mes oreilles quand Oléastre nous a enjoint à nous reposer. Demain, il nous guidera vers les portes ouest des Dorsales ; et par le seuil de la Passe, nous rejoindrons la cité d’Imnos.

Le sommeil s’est emparé des esprits désormais. Je t’écris à la lueur d’un réel croissant de lune, toujours impuissant à ignorer la Singularité dont l’Appel ne cesse de me tourmenter.

Oléastre, qui fait exception à mes compagnons rêveurs, me propose de l’accompagner dans sa veille.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

XXII, Solstice Doré, soir.

XV. — À Faustus.

La Nuit hérite de la Tradition Mère, la mystique originelle autrefois pratiquée à Lyor. Avant que la Grande Vague ne submerge la cité des Sang-d’Or, les disciples de la Tradition Mère sublimaient leurs actes de ses miracles. Ils dominaient la matière ; toute sorte de matière vivante et inerte. Il la sculptait, lui insufflait une volonté nouvelle et l’offrait au monde. Malgré ce pouvoir, la Nature a soumis ces mystes Sang d’Or grâce à son gardien omnipotent, l’insatiable temps. Après la chute de Lyor, la Tradition Mère a dépéri, mais des fragments ont perduré et mué en de multiples formes fantômes, boiteuses et incomprises. L’une d’elles, à peine plus vivace qu’une braise au matin, est celle que nous appelons nous, héritiers de cette tradition, la Nuit. Elle est une ruine tapie sous les fougères voraces, vestiges d’une gloire et d’un orgueil trop lointain pour la mémoire mortelle.

La Nuit ne s’enseigne pas. Tout n’est qu’intuition et échanges nébuleux entre les mystes initiés ; les astronomes selon le parler d’Imnos. Nul ne sait comment procéder pour s’approcher des sommets de jadis, ou même plus sobrement apprendre et transmettre, la certitude à l’esprit. Toutefois, un maigre espoir persiste. Les kosmos orphelins. Ces héritages des brillants esprits d’antan errent en quelques lieux méconnus du monde. Ils contiennent en leur sein une Nuit plus jeune, dont la forme tend vers celle de la Tradition Mère. Les astronomes d’Imnos recherchent avidement les kosmos orphelins, les découvrent parfois ; mais trop rarement.

Croirais-tu tout cela, Faustus ?

Oléastre, astronome de la Passe, me l’affirme.

Ses dires résonnent en harmonie avec mon expérience de la Nuit. Il est vrai que celle-ci ne s’enseigne pas, au sens traditionnel du terme du moins. Pathie nous guidait plus qu’elle ne nous faisait la leçon à la façon d’une rhéteuse. À Arpa, les véritables mystes de la Nuit, les astronomes comme les appellent Oléastre, se comptaient sur les doigts d’une main. Nous n’étions que trois, plus Pathie. La sensibilité à la Nuit semble effectivement constituer un privilège rare et précieux. En revanche, j’ignorais que la Nuit s’inscrivait dans le lignage de la Tradition Mère, de Lyor et de ses Sang-d’Or. Pathie ne nous a jamais appris cela. D’ailleurs, elle ne sait jamais attardé sur cette question des origines de la Nuit. Qu’en penses-tu ? Pour ma part, j’incline à croire mon sauveur, car le reste de son discours ne me donne pas raison de le remettre en doute. Sa parole est sincère.

Oléastre s’est aussi étendu sur d’autres sujets, avec le même aplomb, la même résolution dans sa certitude de la vérité. Chaque jour de notre périple, il a pris soin de me partager son savoir, non sans une douceur attentionnée. Il me le distillait un fragment à la fois. De cette manière, j’avais tout loisir de questionner, comprendre et accepter (ou non) le trésor qu’il m’offrait, épargné d’un brusque déluge émotionnel malvenu.

J’avoue ne pas être en mesure de procéder ainsi à ton égard. Je le regrette.

La cité d’Imnos regroupe un petit nombre d’astronomes, organisé sous l’égide d’une secte philosophique, l’Astronomïsme. Ils y cultivent un fort esprit de sauvegarde de la Nuit. Ils consignent ce qu’ils jugent intelligible pour la postérité. L’épaisseur des index demeure bien maigre, tu t’en douteras. Tout de même, au fil des ans, ils parviennent à trouver des mots justes, quelques phrases au sens universel pour décrire cette nébuleuse contrée que constitue la Nuit.

Les astronomes d’Imnos chérissent toute personne liée de près ou de loin à la Nuit. Selon Oléastre, ma pratique quotidienne, et maladroite a-t-il jugé bon de préciser, a brillé tel un phare dans les kosmos d’autrui, une radiance agressive difficile à ignorer. Sur ordre de sa secte étoilée, il est parti à ma recherche, avec la mission de me ramener sain et sauf. Il devait aussi arracher Vala et Quintus des mains Syrtes. Pour la première, les astronomes lui devinaient un potentiel pour la Nuit. Pour le second, ils craignaient le vol de son imperium.

L’astronome d’Imnos a suivi la lumière, en quelque sorte, pour nous retrouver ; de même que les Syrtes nous ont traqués par ce même biais. Ces bandits souhaitent plus que tout mon kosmos, dérober mes constellations, s’accaparer mes étoiles et ainsi s’enrichir de mes émotions, présentes et passées, de mes souvenirs, d’un savoir éparpillé en bribe stellaire. Ils prisent toute chose relative à la Nuit, l’imperium ou la sophia, bien qu’ils leur confèrent d’autres noms.

Pardonne-moi de t’assommer d’une telle quantité d’informations, mais après avoir pris le temps de les méditer, il me paraît crucial de te les transmettre.

J’ai plus encore à te dévoiler.

Toujours selon Oléastre, notre regrettée Pathie, à un très jeune âge, a vécu dans la cité d’Imnos ; là, elle a embrassé la Nuit pour la première fois. Et sous la bienveillance de l’Astronomïsme, elle l’a cultivée. Enfant troublée au talent inégalé, elle a quitté la cité à la dérobée, sans un mot. Après un long séjour à Vale et maints voyages par delà la Mer Intérieure, elle est revenue à Imnos, changée, transformée, transcendée. Toujours est-il qu’elle ne s’est pas attardée à Imnos et a traversé, seule, les Dorsales jusqu’à Arpa. C’était juste avant qu’elle ne nous prenne sous son aile.

Oléastre m’a étrangement décrit Pathie lors de leur dernière rencontre.

— Elle avait dépassé l’Horizon de la Singularité.

Son regard étoilé me jaugeait, comme s’il essayait de deviner si ces mots m’étaient familiers. Je n’ai pas osé le questionner sur leur sens que je n’étais pas certain de comprendre. La Singularité est un sujet qui m’est particulièrement délicat. Je ne me sentais pas suffisamment confiant pour l’aborder avec un inconnu, tout aussi salvateur et bienveillant qu’il paraissait. Je préfère d’abord m’assurer de sa personne. Je me suis promis d’interroger Oléastre une fois arrivé à Imnos, si d’aventure ma confiance continuait à être séduite par sa conduite.

Il est frustrant de constater que ces éléments amènent bien plus de questions que de réponses. Oléastre ne m’en a pas appris davantage, car notre voyage touche à sa fin. Néanmoins, il m’a proposé de rester à Imnos pour un temps, afin de compléter ses récits et de m’initier à certaines pratiques de l’Astronomïsme. Ma curiosité piquée à vif, j’ai malgré tout répondu en demi-teinte.

— Je ne suis pas en voyage de plaisance à mon grand regret. Je m’en vais à la Ville officialiser mon adoption par Titus Livius, un haut personnage de Vale, et rejoindre sa gens. Toutefois, je puis séjourner quelques jours dans ta cité, afin de prendre le repos nécessaire à la poursuite de mon voyage. Nous pourrons profiter de cet espace pour converser et échanger, avec toi et les tiens.

Mon compagnon cornu ne m’a pas caché sa déception. Je lui ai alors partagé mon désir intime de découvrir Imnos et d’en apprendre plus sur la Nuit et l’Astronomïsme. Dans l’engouement et la fébrilité de l’instant, je lui ai promis de revenir au plus tôt, libéré de mes engagements. Voilà bien une parole, qui dans la clarté de mon esprit reposé, me semble désormais bien difficile à tenir.

Comme il me tarde d’avoir de tes nouvelles, de profiter de tes avis aiguisés à la bonne critique pour démêler ce tourbillon d’éléments concernant la Nuit et Pathie. Fort heureusement, ma volonté sera exaucée sous peu, car nous nous trouvons en bordure d’Imnos. La première partie de mon voyage jusqu’à Vale touche à son terme.

Sous la protection d’Oléastre, nous avons repris notre périple à travers les Dorsales. Par sa simple présence, l’effort m’a paru plus aisé qu’il n’avait pu l’être auparavant. Nous avons cheminé à bon train, sans hésitation, à la poursuite du couchant. Selon Oléastre, il n’était pas nécessaire à Quintus d’aller inspecter la route en amont. L’astronome de la Passe avait recours à ses propres artifices pour assurer notre sécurité.

Après quatre journées de marche haletante, nos pas nous ont portés jusqu’au versant ouest des Dorsales. Passé le dernier col, la cité d’Imnos s’est révélée à nous, dressée à même les contreforts de la montagne. Nous avons fait halte à l’écart, encore perchés sur les hauteurs.

Malgré la présence de mes compagnons, et tout particulièrement celle d’Oléastre, la solitude continue d’irradier en mon sein. Voilà une forme de solitude peu désirable, la solitude parmi les siens. Les jours passant, j’ai eu l’impression que mon âme s’écaillait ou s’effritait, que sais-je. Mes insomnies redoublent d’ardeur. L’Appel les entretient. La Singularité chante au loin. Parfois diffuse, parfois pleine. Toujours bien présente. Incessante.

Une peur se dessine.

Peut-être… Jamais plus, je ne goûterai la saveur paisible des songes. Jamais plus… Qu’est-ce que cela ferait-il de moi, Faustus, si d’aventure je ne rêvais plus ? Que me restera-t-il d’humanité quand l’idée même de rêver rejoindra l’oubli ?

Pardonne la tristesse de mes mots. Afin de t’épargner, je verserai mes larmes parmi mes turbulentes étoiles.

Malgré ce trouble, mon cœur s’égaille d’un solide réconfort. Enfin, je vais être en mesure de t’envoyer mes lettres. La présente conclut l’épais paquet que je te prépare. Oléastre m’a confirmé que les bureaux de poste d’Imnos utilisent des aigles pour assurer la correspondance d’un bout à l’autre des Dorsales. J’espère que ma bourse ne s’allégera pas trop ; mon voyage jusqu’à Vale n’est pas encore terminé. Je profiterai de l’occasion pour informer Titus Livius de ma progression et des circonstances malheureuses qui m’ont ralenti. Il ne devrait pas en prendre trop ombrage. Toutefois, j’ai bien conscience que mon adoption s’inscrit dans le subtil jeu politique de la Ville. Rejoindre Vale au plus tôt demeure important.

Sur ces derniers mots plus enjoués, je te souhaite la plus agréable des lectures. Porte-toi bien. J’attends de tes nouvelles.

Bien à toi, mon frère.

Dorsales.

XXVI, Solstice Doré, soir.

XVI. — À Titus Livius.

Marcus Scaevius salue Titus Livius, imperator

Père (permettez-moi de vous appeler ainsi, bien que mon adoption n’ait pas encore reçu l’approbation des dieux), j’ai quitté ma cité d’Arpa à l’aube du IVe jour après le Solstice Doré. Suivant vos recommandations, j’ai voyagé au sein de la compagnie de Caecilia Pomponia, assuré de réaliser cette traversée des Dorsales rapidement et en toute quiétude.

Par un malin jeu du destin, il n’en a rien été. La tranquillité ne nous a accompagnés que les premiers jours. Pour le reste, la montagne nous a infligé de tragiques épreuves. Pris entre une tempête et la sauvagerie de bandits Syrtes, nous avons essuyé de lourdes pertes. Deux des trois mercenaires qui garantissaient notre sécurité sont tombés sous les coups de l’ennemi. Ajouté à cela, l’un des voyageurs, ainsi que Caecilia Pomponia elle-même, ont rejoint à leur suite la route pavée d’opale.

Nous étions huit aux portes d’Arpa ; nous ne sommes plus que quatre aux abords d’Imnos. Il s’en est fallu d’un rien pour que je périsse aux côtés de mes compagnons. Je dois mon salut à un certain Oléastre d’Imnos, astronome de la Passe. Ainsi s’est-il présenté à nous. Il déclare appartenir à l’Astronomïsme, une secte de la Nuit. Je n’ose vous en dire davantage dans cette missive. Je crains trop qu’elle ne tombe entre de mauvaises mains de ce côté-ci des montagnes. Je préfère vous informer de vive voix de ces sujets-là, à l’abri de toute indiscrétion postale.

Toutes ces péripéties ont quelque peu retardé mon arrivée à la Ville. De plus, je prévois une semaine de repos dans la cité d’Imnos. La traversée des Dorsales s’est révélée trop éprouvante pour que j’ignore l’opportunité d’un tel refuge. Ceci compté, je devrais être en mesure d’atteindre Vale au matin du Xe jour après l’Équinoxe Rouge.

Je rejoindrai la grande route pour trouver la côte. Je la longerai jusqu’au delta du Tubirio. Je vous donnerai de mes nouvelles au port de Tubirie. Les routes sont connues et sûres. Aucune embûche ne devrait se dresser en travers de mon chemin. J’ignore si je voyagerai seul. La tourmente des Dorsales a, comme vous pouvez l’imaginer, bousculé les perspectives de notre malheureuse compagnie. Si Quintus, le dernier mercenaire nous accompagnant, choisit de poursuivre, je souhaiterais lui proposer de rentrer à mon service. C’est un homme d’armes loyal et vaillant, pourvu d’un esprit fort et initié à l’imperium. Vous, fin connaisseur de cette mystique selon vos propres dires, devrez y trouver source de force et d’utilité pour notre famille.

Vous devinerez que je n’ai pas encore eu de nouvelles de mon frère. Toutefois, je puis vous confier qu’à mon départ, il désirait poursuivre la carrière des honneurs à Arpa. Vos conseils semblent avoir porté leurs fruits. J’espère qu’il en sera pour le mieux.

Aux abords de la cité d’Imnos.

XXVI, Solstice Doré, nuit.

XVII. — De Titus Livius.

Titus Livius, imperator, salue Marcus Scaevius

S’il t’est donné l’opportunité de lire ces mots alors tu as gagné Imnos et rencontré Gaius Balbus qui t’a remis ce courrier en mains propres. Ainsi, tu m’auras démontré ta valeur une première fois.

Envoie-moi immédiatement un rapport de ton voyage jusqu’à la cité. Sois succinct et tais toute information que tu juges sensible. Balbus est un homme fidèle à notre famille ; toutefois, il reste soumis à la loi du fer. En ces temps troublés, la prudence et le secret demeurent notre meilleure arme contre les ennemis de notre famille. Si mon souvenir de l’esprit intuitif, qui est le tien, est juste, tu auras déjà pris l’initiative de ma demande et de mes recommandations.

Beaucoup de choses se sont produites depuis la fin de mon mandat de gouverneur d’Olrinie. Je te mettrai au courant du détail de mes affaires en temps voulu. Sache simplement ceci : aujourd’hui, ma position n’est pas idéale à Vale. Je paye le prix d’insuccès et d’une absence prolongée. Le Sénat me demande des comptes sur ma gestion des troubles et le rétablissement de la paix en Grande Rhoce. J’en reviens à peine. Afin de conserver l’immunité judiciaire que me confère mon imperium militaire, je me vois contraint et forcé de camper dans l’arrière-pays valain. Franchir la limite sacrée de Vale signifierait l’abandon de ces attributs. Je m’y refuse, soucieux de ne pas me rendre vulnérable à mes adversaires. Néanmoins, ces derniers ne sont pas en reste et s’efforcent de réunir le plus souvent possible le Sénat en Ville, réduisant ainsi mes marges de manœuvre. Malgré tout, j’entrevois le chemin de la victoire par l’entremise d’amis bien placés.

Peut-être ai-je tardé à te convoquer. Cependant, il est inutile de s’attarder en vain regret et conjecture. Contente-toi de parvenir à Vale au plus vite. Ta présence et ta mystique nous permettront de sortir de cette ornière.

Signale-toi une fois arrivé au port de Tubirie, car je présume que le littoral sera ta route après Imnos. Là-bas, tu retrouveras ta sœur d’adoption Maria Livia et la décurie qui l’accompagne. Vous prendrez dès lors la route ensemble pour me rejoindre.

Il ne m’est pas nécessaire de t’en dire davantage. Nous nous entretiendrons à nos retrouvailles.

XVIII. — De Faustus.

Ô, mon cher frère, mon esprit a sombré au cœur d’une tourmente particulière ; celle dont nous avons partagé les maux avec une fraternelle équité, jusqu’à nos adieux échauffés. À court de repos, je me suis rendu aux Chutes Noires, comme nous l’aurions fait ensemble ; mais ce fut peine perdue. Parmi les échos aqueux des innombrables voix suicidaires, celle de Pathie m’est restée inaudible. Seul, sans personne pour me mener à ce dernier fragment d’elle, mes oreilles ont souffert du cruel déluge d’ultimes pensées noires.

Malgré la honte, je le confesse. Il s’en est fallu d’un rien, un simple pas à dire vrai, pour que je bascule dans le précipice. Quelle pitoyable fin cela aurait été ! Une mauvaise chute à travers les embruns de la cascade et une vulgaire offrande à l’essence de peur et de surprise de ma propre bêtise.

Fort heureusement, notre bon Mëdus m’a arraché juste à temps de ma morbide contemplation. Il se rendait lui aussi aux Chutes Noires pour de communes raisons. Nous nous sentons toutes et tous orphelins, et ce pour la seconde fois. Voilà neuf jours que Pathie s’est dérobée à ses obligations terrestres. Ô ! Comme elle me manque. Mes yeux se gonflent de larmes à la plus fragile illusion de sa présence ; un éclat de voix semblable, une simple odeur de sel féminin où le lilas se dispute au cèdre. Lorsque mes paupières s’avachissent dans la torpeur de mes insomnies, je la revois s’immerger sous les écumes d’Arpa, pareille à une nymphe, habitée par une splendeur héritée de ses étoiles.

Pathie représentait tout ce que mon cœur n’avait jamais osé imaginer de l’amour. La gangrène du chagrin le ronge si fort désormais. Je me console dans ma Nuit, où mes étoiles murmurent les frêles échos de mes sanglots. Une lugubre complainte s’élève au travers de leurs éruptions arquées. Elles rayonnent ainsi dans les ténèbres de mon kosmos, de cette pâleur indigne du bleu des rois d’antan.

Je pensais toujours à la rejoindre ; qu’importe les promesses, me disais-je. Qui pourrait me faire payer le prix de ma traîtrise ? Certainement pas un imperator taciturne trop avide de l’existence terrestre. Les dieux ? Faudrait-il encore qu’une seule prière sincère alimente le feu de leur âme et ravive leurs aveugles pierres. De marbre, de cuivre, de terre, le bon trait d’un artiste n’a jamais suffi à s’arroger le destin.

Et puis, peu après cette interminable descente dans le maelstrom de mes angoisses, un rêve infusé de sophia m’a saisi et emporté à l’abri de son œil dévoreur. Au plus profond d’un sommeil inopiné, sa mystique prescience m’a cueilli. De sa torpeur faite de faux-semblants sans pareil, il a assiégé mon esprit à la garde assoupie, le chemin de ronde vide de toute milice. Ma conscience ainsi aveuglée, voilà mes sens approuvant le veto sur la vigilance, voilant la vision de tout bon sens ; mais malgré sa trahison à la rude réalité, il m’a révélé l’indicible derrière le voile du temps, un précieux fragment au-delà du présent.

Tout n’était que ruines et flammes. Arpa agonisait sous un ciel charbon aux épaisses volutes déchirées d’éclairs. L’œil sang, les corbeaux festoyaient des nôtres tombés, le teint déjà gris d’une pellicule de cendre. Une lave paresseuse coulait dans les artères de la cité. Des météores traversaient la voûte céleste d’un bout à l’autre et frappaient l’horizon d’une myriade de couleurs dans un grondement semblable au tonnerre. Le temple de la Solitude s’érigeait en ruines fumantes, les marches recouvertes de bronze fondu. C’est là que je l’ai vue, une créature à l’allure divine, le visage voilé d’un tissu d’étoiles, le teint scintillant d’un kosmos ancien. Malgré son immensité, sa grandeur pareille aux Titans des épopées, elle hurlait. Elle hurlait un désespoir plus noir que l’abîme des océans.

L’inspiration de la sophia m’a abandonné à ce terrible instant et m’a renvoyé à la banalité présente, l’esprit en proie à une nouvelle détresse, que je n’aurais su imaginer. Je me suis réveillé plus fébrile qu’un vieillard, incapable de quitter ma couche. Des spasmes secouaient tout mon corps à la moindre souvenance de cette vision infernale, de cette constellation étoilée, qui implorait la vaine clémence d’un cruel ciel guerrier.

Fort heureusement, une fois encore, Mëdus a pris soin de moi. Il m’a nourri et veillé jusqu’à ce que des forces me reviennent. Et pendant que mon corps récupérait, mon esprit s’est convaincu des mots du mauvais imperator.

Je poursuivrai la carrière des honneurs à Arpa sous son parrainage, comme nous en avons convenu avant qu’il ne quitte ses fonctions. Je deviendrai consul et protégerai notre cité des malheurs à venir.

XIX. — De Faustus.

J’ignore si tu as déjà lu ma première lettre. Je ne sais pas si je dois l’espérer ou non. Je l’ai écrite sous l’influence d’une colère déplacée et d’une tristesse encore vivace. J’y ai partagé mes plaies au cœur que je n’aurai su te confier autrement ; mais dans le même temps, je continuais de te reprocher ton départ. À la réflexion, j’ai été très injuste. Tu avais été convoqué par l’imperator. Il te fallait obéir. Cette race d’être ne souffre pas de nos états d’âme. Le suicide de Pathie ne pouvait rien y changer. Les impératifs politiques et militaires ne s’adoucissent pas sous nos peines. Et les créatures sénatoriales, qui nous les imposent et les agitent sous notre nez comme la carotte à un âne, sont bien trop fières de leur lignée patricienne pour s’abaisser à la moindre délicatesse humaine.

Je redeviens médisant à demi-mots malgré moi. Je désespère de mon cynisme. Sache seulement que je ne t’en veux plus ; que l’amour, que je te porte, demeure intact, aussi vivace qu’au premier jour de notre rencontre. Par le cœur, nous resterons à jamais plus que de simples frères. Les liens de l’esprit prospèrent lorsque ceux de la chair se délitent.

Tu as éprouvé le deuil de Pathie avec tant de grandeur. Tu as pleuré le nécessaire à ta douleur, puis tu t’en es allé, tu t’es arraché à ta cité avec une telle force de conviction, avec une telle acceptation du devoir. Aucun d’entre nous, resté orphelin au sein des remparts d’Arpa, n’aurait eu cette puissance d’âme. Tu as toujours été le meilleur d’entre nous. Pathie parlait de ton kosmos comme aucun autre. L’imperator a aussi vu en toi ces germes de puissance. J’ignore ce que nos malins dieux ont écrit sur la poursuite de ta destinée, mais je ne doute pas que la grandeur en fera partie.

Pour revenir à des éléments terrestres, nous nous sommes mis en campagne. Les élections approchent à grands pas. Les augures ont décrété qu’elles auront lieu à l’Équinoxe Rouge. Nous avons donc une vingtaine de jours pour convaincre nos concitoyens de ma candidature. Nous nous organisons au mieux dans la maison pour recevoir doléances et échanger promesses. Par ailleurs, le courrier d’un certain Gaius Balbus nous est parvenu, accompagné du soutien financier promis. Remercie-le de notre part si les ombres qui l’enveloppent t’en laissent le loisir.

Il n’est rien d’autre que je souhaitais te transmettre. Te rassurer sur le contenu de ma précédente lettre et t’informer de l’avancement de nos travaux politiques sont désormais chose faite.

J’espère obtenir rapidement de tes nouvelles. Si ton voyage se déroule comme prévu, tu devrais te trouver aux abords de la cité d’Imnos dans quelques jours.

Il est un point sur lequel je souhaite revenir. Ce rêve infusé de sophia que je t’ai décrit ; des échos ont résonné. Des images, comme une mosaïque d’écailles calcinées d’une Arpa aux prises dans cette tourmente infernale. Toujours ces mêmes coulées de lave flegmatiques, pâteuses de paresse, mais insatiables de leur feu. Et au cœur du temple de la Solitude, cernée par des flammes aux mille éclats d’or et de sang, cette créature voilée, cette démesure tout étoilée, la peau en nuances de nébuleuses poussiéreuses, qui implore de son ultime râle la vaine clémence des cieux.

J’ignore quels sont les contours de vérité dissimulés dans cette prescience offerte par ma sophia. Peut-être qu’à l’avenir, nous éclaircirons ce mystère.

Prends soin de toi, mon cher Scaevius.

XX. — De Maria Livia.

J’espère que tu pardonneras ma familiarité, mais puisque nous allons appartenir à la même famille, me perdre en formules me semble déplacé. Et puis, ces mots te sont seul adressés, et partageant l’âge de la jeunesse, nous nous comprendrons par ce simple langage.

Je t’écris sous l’injonction de notre tendre père Titus Livius, mais sache qu’il n’avait pas besoin de m’y soumettre. J’ai toujours été favorable à ton adoption ; non sans un certain opportunisme déplacé, je te l’accorde. Moi-même adoptée il y a cinq années de cela, me retrouver épaulée par un nouveau frère me ravit. Nous ne serons pas trop de deux pour démontrer la valeur du cœur sur celle du sang.

Si tu lis cette lettre, alors tu as traversé les Dorsales. Bien peu s’y aventurent, à l’exception de rares caravanes marchandes, si je ne me trompe pas. On dit que les dangers y sont nombreux. Ils ne se présentent pas toujours sous la forme humaine d’ailleurs. Beaucoup en sont revenus changés. J’ai entendu une multitude de rumeurs ; certaines sont grotesques bien sûr, mais pour d’autres, je ne saurais pas dire si elles prennent racine dans la vérité. Ayant été témoin de l’imperium et de la sophia sur un champ de bataille, le possible m’apparaît vaste. J’imagine qu’un myste de la Nuit, tel que toi, ne me contredira pas quand j’affirme que la frontière avec le divin s’effrite contre la grandeur des mystiques.

Orgueil, orgueil et encore orgueil.

Je ne te retiens pas davantage, le temps t’est précieux, car Titus Livius souhaite te voir au plus vite aux portes de Vale. Bientôt, nous aurons le loisir de discuter de ces choses et d’autres de vive voix. Voilà qui sera bien plus sympathique.

Sous peu, aussi, nous brandirons le glaive côte à côte et partagerons la fièvre de la bataille. Je compte sur ta loyauté et une dévotion sans faille à notre famille et à notre belle Ville.

Retrouve-moi à l’arsenal de Tubirie. Je t’y attendrai en compagnie de ma décurie.

Si tu en as l’occasion, salue Faustus de ma part dans un billet. À sa manière, il est aussi un membre de la famille.

Je te souhaite le meilleur pour ta route jusqu’à Tubirie.

XXI. — À Faustus.

Je me dois de te partager ma pensée, mon émotion et l’élan de mes sens, de la même manière dont tu m’as transmis bruits et fureurs à travers tes lettres.

J’en ai reçu deux à Imnos. J’ignore si d’autres n’ont pu atteindre leur destination, mais la conclusion de la seconde n’appelait pas une troisième. Tu pourras me le confirmer dans une prochaine.

Tes premiers mots ont été durs et pénibles à lire. Par la suite, ta passion s’est atténuée sous l’influence de la raison, et j’y ai retrouvé une chaleur bienveillante et familière. Au regard de notre dispute, je soupçonnais bien que mon départ entraînerait certains maux, mais j’ai manqué d’en prédire la profondeur. Il est vrai, comme tu l’as justement mentionné, qu’il fait suite, à quelques jours près, au décès de Pathie. Si la liberté m’en avait été offerte, je t’aurai accompagné aux Chutes Noires et guidé vers l’écho de sa voix ; jusqu’à ce que ta peine desserre son emprise sur ton cœur et s’y fonde, moins amère.

Il n’y a nulle honte à éprouver ce que tu ressens, malgré les jours écoulés. Le deuil n’a d’universel que sa sinistre filiation avec le trépas d’un être cher. De forme, il est aussi multiple que les fleurs ornant la porte des tombeaux. Je porte encore le mien à ma façon, intime et réservé ; mais sache que je la pleure toujours, niché dans le cocon choral de mes étoiles. Sous leurs éruptions et leurs protubérances me parviennent les échos de sa tendresse.

J’espère que tu trouveras un remède à ton mal ; non pas qu’il puisse t’apporter une complète guérison, mais qu’il te donne la force nécessaire pour le supporter. Entoure-toi des meilleures âmes de notre maisonnée. Surtout, n’hésite pas à t’ouvrir à moi, même d’un verbe vif et passionné comme tu l’as déjà fait. Je ne t’en tiendrai jamais rigueur. Je suis bien trop conscient de la profondeur de ta peine. Je suis heureux que Mëdus veille sur toi. Il s’est toujours révélé être un ami fidèle et sincère. C’est le cœur léger que je le sais à tes côtés.

Ton rêve infusé de sophia me laisse perplexe. À la lecture de mes propres lettres, tu en comprendras aisément la raison. Ta description de cette créature fait écho en de nombreux points à la Voilée. Est-ce elle que tu as entrevue dans ta vision d’avenir ? Ou bien est-il possible que d’autres entités de sa stature arpentent les kosmos ? Je l’ignore, mais ce mystère me donne matière à réfléchir.

Nous avons franchi l’enceinte d’Imnos à l’aube. Oléastre nous a offert le logement dans une bonne auberge de la ville haute. Le reste de la journée a été consacré au repos. Notre bienfaiteur nous a conviés aux thermes, afin que nous puissions laver notre corps des maux du voyage. J’ai profité des bains longuement. Les vapeurs et l’eau parfumée m’ont engourdi l’esprit d’une délicieuse façon, si bien que le sommeil a manqué d’un rien pour me ravir la conscience. À défaut, je suis parvenu à somnoler et cela était déjà bien assez. Mes nerfs se relâchaient. Mes pensées faisaient silence. Même la Singularité s’est montrée discrète, son Appel comme étouffé dans le lointain. J’ai embrassé un sentiment de quiétude que je n’avais pas connu depuis longtemps.

Mes compagnons sont ressortis satisfaits des bienfaits des bains, le pas chancelant sous l’ivresse prodiguée par les vapeurs. Moi, j’ai prolongé l’expérience en la seule compagnie de Vala, qui elle aussi se découvrait trop de plaisir pour abandonner si tôt ces ablutions paresseuses. Nous avons profité ensemble des bains jusqu’au coucher du soleil. Silencieux, notre esprit vide flottait dans ce merveilleux nuage aux senteurs de cèdre et de myrte. L’espace d’un instant, rien d’autre que ce privilège du repos n’existait.

Quand la fraîcheur de la nuit s’est invitée à nos rêveries, nous avons quitté les thermes d’un commun accord. Propres de corps comme d’esprit, nous nous sommes aventurés dans les rues d’Imnos pour rejoindre l’auberge. Sur le chemin, nos langues se sont déliées. Vala m’a confié sa peine et ses sentiments. Caecilia lui manque cruellement. Jusqu’alors son avenir était tout tracé. Aucune question ne se posait. Elle reprendrait la suite de sa grand-mère en tant que marchande, profiterait de sa clientèle et de ses secrets, puis la remplacerait au sein de la guilde. Aujourd’hui, Vala a tout perdu. Bien sûr, elle s’est déjà acquis une solide expérience en accompagnant Caecilia à diverses reprises. Néanmoins, sa flamme de volonté s’est éteinte. Elle aspire à autre chose. À quoi ? Elle l’ignore encore.

Je l’ai assurée de ma peine partagée, bien qu’elle se révèle moindre. Aussi, je me suis ouvert à elle, inspiré par sa propre franchise. Je lui ai parlé de Pathie et de sa disparition soudaine. Je lui ai parlé de mon chagrin, de mes larmes et de mes peurs. Aventureux, je suis allé jusqu’à évoquer les raisons de mon voyage, Titus Livius, l’adoption, l’obsession de liberté qui m’anime. Je lui ai aussi fait part du paradoxe de ma situation, l’espoir de briser une chaîne en m’y attachant une autre. Servir l’imperator pour un remède contre l’Appel de la Singularité. Néanmoins, je suis resté vague au sujet de ce dernier. À son tour, elle m’a réconforté. Dans la chaleur d’un sourire, elle m’a dit qu’il n’existe pas un unique chemin menant à nos rêves ; qu’ils sont multiples et sur certains, le rêve n’est qu’une étape.

Après un dîner frugal, nous avons gagné notre couche. Nous nous sommes quittés au terme d’une longue embrassade, gage d’une belle amitié naissante.

Je suis heureux qu’au cœur de nos malheurs Vala se fasse mon amie.

La Singularité est curieusement muette. Je sens le sommeil poindre. Je m’en vais en profiter. Je t’envoie ce billet demain au matin.

Bien à toi, mon frère.

Imnos.

XXVII, Solstice Doré, soir.

XXII. — À Faustus.

Ce matin, Oléastre m’a emmené à la Voûte, la maison de l’Astronomïsme.

Cet ancien temple rhocque se dessine en rondeur sous les lignes arquées de ses épais blocs de grès. Malgré sa taille modeste, l’orgueil du monument se niche dans sa large coupole, ornée de constellations et d’étoiles sculptées. À l’intérieur, il y règne une atmosphère suspendue entre le passé et le présent. Les statues délabrées côtoient des mosaïques encore vives de leurs couleurs. Les fresques, inégales dans leur sauvegarde, interrompent parfois leur récit, condamnant les plus anciens à l’oubli. Certains coins de l’édifice sont abandonnés à la poussière et aux gravats. Personne n’a le temps ou l’énergie de les entretenir, de leur offrir une seconde vie. Ces endroits attendent en silence. En tendant l’oreille, on pourrait s’imaginer les échos d’une grandeur révolue. Ailleurs, la Voûte bouillonne d’activités et s’enivre de voix, de cris et de rires. Les sculptures y ont gardé leur visage, les fresques leur histoire. Bien que composé d’un nombre restreint de mystes, l’Astronomïsme constitue une école de la Nuit vivace.

Après une courte visite des lieux, Oléastre m’a mené au cœur de la coupole. À l’intérieur, le dôme dominait une modeste assemblée d’astronomes, sobrement vêtue et les pieds nus. Ils siégeaient dans des gradins en bois, à la manière des théâtres éphémères de Vale. Là, à la source de l’Astronomïsme, j’ai écouté Oléastre narrer aux siens le récit de sa périlleuse mission. Il a pris soin de détailler le sauvetage, partiel, de notre compagnie, ainsi que l’escarmouche personnelle qu’il a menée chez les Syrtes. Aujourd’hui, je comprends sans peine pourquoi il ne m’en a pas fait le récit plus tôt. Je n’en aurais pas cru un seul mot.

Devant les mines graves et sérieuses des astronomes d’Imnos, je ne pouvais pas douter de la véracité de chaque mot prononcé.

L’astronome de la Passe nous a, pour la première fois, entraperçu peu avant le soulèvement de la tempête. À ses sens, les vents se jouaient d’une drôle de danse ; il devinait un imperium Syrte infuser dans l’air, prêt à dompter, pendant un court moment, les éléments. Oléastre craignait les conséquences de cette folie. À imposer une volonté sur la Nature, ses lois immuables ont coutume d’appliquer un terrible revers contre un tel affront. Du moins, chaque astronome d’Imnos a pleinement conscience de cette vérité ; et à n’en point douter, tout habitant des Dorsales aussi. L’extrémité à laquelle sont parvenus les Syrtes démontre à la fois la crainte que notre caravane leur provoquait, mais aussi leur désir de nous frapper. La tempête et son illusion d’éternité illustrent en tout point les hypothèses d’Oléastre. Je les approuve.

Malgré ses pressentiments, notre bienfaiteur a été surpris par les puissances mises en œuvre, si bien qu’il ne nous a pas rejoints à temps. L’escarmouche avait déjà débuté lorsqu’il avait atteint notre caravane. Au cœur de la mêlée, aveuglé et quelque peu confus, il a choisi de rendre mon sauvetage prioritaire. Après un court tâtonnement sous la bienveillance du hasard, il m’a découvert couché et inconscient. Il m’a porté, et nous avons traversé l’un de ses trous creusés par sa Nuit, une déchirure de l’espace qui nous a permis de rejoindre un abri lointain en moins d’un instant.

Je confesse ne pas avoir compris de quoi il en retournait au sujet de ces trous. À mon grand regret, je n’ai pas encore eu l’occasion de le questionner à ce sujet ; je n’y manquerais pas lorsque celle-ci se présentera. Dans la suite de son récit, il y a quelques détails supplémentaires décrivant l’usage de son arcane, sans pour autant apporter toutes les réponses à l’existence d’un tel prodige.

L’objet principal de sa mission sain et sauf, Oléastre s’est jugé en capacité de poursuivre les Syrtes jusqu’à leur campement ; pour ainsi dire, remonter leur piste à travers l’enfer de la tempête. Toutefois, il n’était pas démuni devant ce défi de taille, il possédait une sorte de boussole, Vala, qui dans son état de profonde détresse, s’éveillait malgré elle à la Nuit. Ainsi, à l’image de ma maladroite pratique pendant la traversée des Dorsales, elle devenait un phare à l’horizon des kosmos de tout astronome averti.

Sous la bénédiction de sa science et de sa ruse, Oléastre a libéré les survivants de notre caravane. Le temps qu’il y parvienne, Caecilia avait déjà succombé au fer Syrte. Une nouvelle fois, il a utilisé l’un de ses trous pour plier l’espace. Malheureusement, il a été surpris par un Syrte avant de pouvoir lui-même s’y engouffrer. Oléastre a jugé bon d’ajouter, plus à mon attention, qu’à l’assemblée des siens, que son arcane de la Nuit se jouait de l’espace. Toutefois, dans une sorte de contrepartie naturelle, la contrainte du temps n’en était que plus capricieuse, et bien souvent aléatoire. Ainsi utiliser l’un de ses trous peut accélérer l’éternel écoulement du maître-fleuve. Cela explique l’arrivée décalée de mes compagnons et d’Oléastre à mon refuge.

Quelques questions, que je n’ai pas jugées d’importance suffisante pour les retenir, ont été posées à la suite de l’exposé. Satisfait par les réponses de l’astronome, une femme a déclaré la séance levée. J’ai quitté la Voûte avec la majorité des astronomes présents. Oléastre est allé s’entretenir en conseil restreint, formé des hautes instances de l’Astronomïsme d’Imnos.

Après avoir échangé quelques politesses avec des astronomes curieux, l’un d’eux m’a proposé de les rejoindre dans leur étude. J’ai décliné sous prétexte d’avoir déjà fort à faire. La vérité est que je souhaitais t’écrire et consommer le reste de la matinée en compagnie de Vala. Il n’y a pas de meilleur remède au cœur qu’une amitié tendre et sincère. Je t’envoie ce billet avant de retrouver Oléastre après le déjeuner.

Bien à toi, mon frère.

Imnos.

XXVIII, Solstice Doré, midi.

XXIII. — De Faustus.

La lecture de ton périple m’a secoué le cœur. Au moins, dès le début je te savais en vie puisque tes lettres m’étaient parvenues en ton nom propre. Quelle aventure, mon frère. Quelle tragédie. Que pourrais-je dire de plus, si ce n’est que je suis soulagé et heureux que tu sois en bonne santé.

Je regrette que la vieille marchande n’en est pas réchappée. Elle a toujours été bonne envers nous ; rien ne l’y obligeait et cela ne lui avait jamais rapporté grand-chose, sinon des sourires bouffis sur son visage ridé. Caecilia était l’une des rares personnes à encore faire des dons du cœur. Avec quelques compagnons, nous avons célébré sa mémoire hier soir. Nous avons bien ri de nos souvenirs. Cela lui aurait plu.

J’ai tourné la page sur les raisons de notre querelle. Qu’importe à qui la faute. Ta première lettre a achevé de me convaincre dès les premières phrases. J’ignorais qu’un tel mal te gagnait. Je n’avais pas compris. Ou peut-être, ne voulais-je pas comprendre, trop anxieux à l’idée des conséquences de ton départ. Maintenant, je sais que tu as agi au mieux pour toi, pour moi, pour nous. Avec le recul, je me rends compte qu’aucune alternative n’était possible. Les jeux étaient faits dès l’époque où ce maudit imperator gouvernait l’Olrinie.

Mais surtout, c’est cette sinistre Singularité qui pèse sur ton avenir ; jour après jour, elle travaille à le rompre.

J’espère que tu trouveras les réponses à tes questions à Vale, et plus encore des solutions. Tu ne pourras pas continuer longtemps à traîner cette insomnie. Le corps a besoin de repos. L’esprit aussi. Peut-être que cet Oléastre t’apportera une aide précieuse. J’ignorais l’existence de l’Astronomïsme. Pathie ne nous en avait jamais fait la moindre mention. Les quelques mots que tu m’en touches sont encourageants. Ces gens semblent être les gardiens d’un grand savoir sur la Nuit ; un savoir ancien qui s’étend certainement sur plusieurs générations de leur ordre. Alors, peut-être est-il permis de rêver d’une bonne surprise, ne crois-tu pas ? Allons mon frère, rêvons un peu, veux-tu ? À la suite de ton séjour parmi ces astronomes, cette fameuse Singularité ne sera plus qu’un mauvais souvenir ; et avec lui, ce maudit imperator qui t’a enchaîné à son nom et à sa cité.

Qu’il est doux de rêver ; parfois.

Je voulais t’entretenir d’un sujet préoccupant. Ma sophia s’éveille souvent ; trop souvent peut-être. Mes rêves les plus anodins se réalisent avec une précision à faire pâlir des augures. Je reste prudent et alerte bien sûr. Je connais mes leçons. J’ignore ces rêves infusés de sophia de mon mieux et surtout, je ne cherche pas à vérifier la justesse de chacun. Je ne m’y emploie qu’en de rares occasions, quand cela s’avère décisif pour ma campagne consulaire.

En revanche, ma vision infernale de la cité semble s’être évanouie des futurs possibles. Elle n’est pas revenue me hanter depuis plusieurs jours. La ressemblance entre mon entité étoilée et ta Voilée est troublante, tu as raison. L’as-tu rencontré à nouveau ? En as-tu appris davantage à son sujet ? Une fois encore les astronomes d’Imnos seront peut-être en mesure d’apporter leur concours.

Continue de m’écrire tant que tu le pourras. Tes mots assurent ta présence à mes côtés. Cela m’est d’un grand réconfort.

Prends bien soin de ta personne.

XXIV. — À Faustus.

Oléastre a finalement reporté notre entrevue du XXVIII. Des responsabilités liées à son statut d’astronome de la Passe l’ont retenu ailleurs pendant plusieurs jours. Dans son attente, j’ai profité de l’atmosphère paisible de la vieille Imnos pour me reposer. Parfois, je déambulais dans ses rues en compagnie de Vala, de Quintus ou des deux. Philos reste cloîtré à l’auberge. De nous quatre, il est le plus cruellement marqué par nos mésaventures. Son esprit est aussi le plus en peine à retrouver la sérénité.

Je peux te décrire la cité en quelques mots.

À l’image de la Voûte des astronomes, Imnos m’est apparue empreinte d’une gloire depuis longtemps révolue. Dans ses rues, j’ai l’impression de découvrir un monde d’après ; d’arriver après les grands évènements d’une histoire riche et héroïque. Les lichens et les mousses grignotent les colonnes et les statues. Leurs couleurs pâlissent au soleil. Les ruines, minimes en nombre certes, parsèment ça et là les quartiers aux édifices anciens. Des fissures zèbrent les murs d’imposants temples et palais. Les Imniens ont la pudeur des émotions fortes. Il n’y a que sur le marché, au petit matin, que l’on sent bouillonner la vie. Le reste du temps, les échanges se font en parole douce et tempérée.

Autrefois, Imnos a rayonné et inspiré toutes les cultures de la Péninsule ; et même les peuples au-delà de la Mer Intérieure. Elle a dirigé la Ligue Rhocque d’une main de fer, enfin surtout d’or, et s’enorgueillissait de protéger les cités libres de la Péninsule contre les barbares venus de l’occident lointain. À cette époque, la réalité se mêlait aux mythes, les exploits aux épopées. Les mystiques se confondaient en une seule science. La Tradition Mère commandait à l’océan et aux montagnes. L’horizon des possibles était invisible, inatteignable. Si le soleil brillait, jamais il ne se couchait.

J’ai peine à me figurer tout cela. Pourtant, Oléastre, qui m’a servi de guide pour la durée d’un après-midi après s’être libéré de ses devoirs, approuve et dispense sans réserve cette tradition historique. Je ne juge en rien ses dires. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur leur bien-fondé. Je me souviens d’une parole de Pathie décrivant l’Histoire tantôt comme une science, tantôt comme une arme redoutable.

Oléastre m’a ainsi généreusement offert de son temps. Il a temporisé de son mieux mon insistance sur certains sujets, Pathie tout particulièrement. Il n’en sait pas plus que ce qu’il m’a déjà confié ; tout du moins, rien qu’il ne juge pertinent. J’ai remarqué le voile de tristesse tombé sur son regard lorsque je lui ai appris son décès. Dans un mince sourire, il a murmuré qu’elle s’était condamnée, dès lors qu’elle avait franchi la Passe vers l’Est.

— Son choix, a-t-il conclu pour lui-même.

L’astronome m’a révélé que Pathie, elle aussi, était soumise à la Singularité et qu’Elle la tourmentait de son Appel. Présumant mon ignorance, il m’a dispensé son savoir à ce sujet.

— La Singularité est un vestige de Lyor et de ses Sang-d’Or, une entité créée sous l’impulsion de la Tradition Mère. Un beau jour, son Appel résonne à l’oreille d’un myste. Pas tous. Au contraire, seulement quelques-uns. Comment s’opère cette sélection ? Nous l’ignorons. Trop peu des nôtres sont soumis à son emprise pour que l’on puisse en tirer de solides conclusions. Néanmoins, une certitude nous apparaît : aucun myste ne résiste longtemps aux charmes de la Singularité ; quelques années, tout au plus. Tôt ou tard, ils répondent à son Appel car son bourdonnement incessant avilit le corps et l’esprit. S’il tarde, la mort emporte le malheureux au terme d’une terrible agonie ; s’il répond à l’injonction, le myste disparaît ; littéralement, il s’évanouit de notre monde, englouti par la Singularité.

J’ai été soufflé. Pendant un instant, je n’ai pas su où donner de la tête, car un flot incontrôlable de pensées saturait mon esprit et me donnait le vertige.

Pourquoi Pathie ne m’avait-elle pas dit que nous portions le même fardeau ?

Constatant mon désarroi, Oléastre m’a consolé avec une tendresse toute à son honneur. Il m’a invité à sa table et m’a servi une boisson réconfortante. Malgré ton conseil, je n’ai pas eu le courage de me confier ouvertement à mon hôte. Je n’ai pas osé lui avouer que j’étais moi-même soumis à pareil destin. Ma fébrilité me faisait craindre la vérité. Peut-être était-ce de la simple lâcheté ? Cependant, je me suis promis de m’en ouvrir à l’avenir, si une confiance mutuelle continuait de s’instaurer entre nous.

Nos sujets ont naturellement dévié sur la Nuit. Il m’a appris des principes de l’opacité. Je devrais préciser « essayer », car l’intuition, plus que la transmission, fait la Nuit de chacun. Néanmoins, il semble que l’opacité soit une sorte de sens commun aux astronomes, si bien que son enseignement relève du champ des possibles. J’en ai acquis la maîtrise sans réelle difficulté. Pour te le décrire en quelques mots, si d’aventure tu souhaites t’y essayer, il s’agit de rendre la matière opaque à l’horizon de ton kosmos, au point d’empêcher la lumière de filtrer. C’est comme fermer les volets d’une maison, ni plus ni moins.

Oléastre a été surpris par mes modestes invocations, les éclats et les pâles échos d’étoiles palpitant dans le creux de mes mains. À sa connaissance, très peu d’astronomes sont capables d’imposer à la Nature leurs propres concepts stellaires. Par delà la Mer Intérieure, les Astrusques sont, selon d’anciennes traditions, davantage versés dans ce type d’arcanes qui témoignent d’une mystique puissante, encore vive de ces racines. Il m’a encouragé à persévérer, à poursuivre dans le sillon tracé par mes intuitions ; ma Nuit n’en deviendra que plus riche de formes et d’usages.

Notre séjour à Imnos a marqué une nouvelle séparation de notre compagnie. Celle-ci s’est montrée plus douce que la précédente, bien sûr, mais elle n’en était pas moins empreinte d’une certaine tristesse. Nous avions traversé de terribles épreuves ensemble, et malgré nous, un lien fort nous unissait désormais.

Philos a décidé de rester à Imnos, le temps de reprendre davantage ses forces. Bien qu’il ne nous ait pas révélé l’objet de sa quête, il nous a confié que rien ne l’obligeait à gagner Vale au plus vite. Curieux personnage. De tous mes compagnons de route, il a été le plus discret, le plus secret, si bien que dès le lendemain, je questionnerai la réalité de son souvenir. Qui a été Philos, le Rhocque ? Quelle était sa quête ? Il est des mystères auxquels il faut accepter de renoncer. Je me trompe peut-être. Je me rappellerai de son phrasé Valain, dont la prose et les vers ont émaillé les épopées de Lyor et des Sang-d’Or.

De même, Vala demeure à Imnos, mais pour une tout autre raison. Oléastre l’a convaincue de s’initier à la Nuit parmi la secte Astronomïste. Elle a accepté sans hésiter. Je ne puis que me réjouir de son choix, car la Nuit lui offrira le plus doux des réconforts après tant d’épreuves.

Ne l’a-t-elle pas été pour nous, les orphelins d’Arpa ?

Pour sa part, Quintus a aussi accepté une proposition, la mienne. Nous voyagerons ensemble jusqu’à Vale. Puis, si Titus Livius le juge favorablement, il intégrera mon service après l’officialisation de mon adoption. Détenteur de l’imperium et combattant d’excellence, je ne me fais guère de souci pour obtenir l’approbation de l’imperator.

Nous sommes la nuit du XXXII. J’ai retrouvé la majeure partie de mes forces, bien que les Dorsales aient laissé une empreinte profonde. Cette nuit, j’espère m’envelopper de quelques songes. Cependant, le bouillonnement de mon esprit et l’Appel de la Singularité complotent de concert le projet d’une longue insomnie.

Avec Quintus, nous nous reprenons la route dans les prochains jours. Peut-être demain, si la chaleur et les vents s’allient en clémence.

Un merveilleux spectacle céleste se prépare. Un frisson me traverse. L’Œil Stellaire s’apprête à entrer en scène.

Bien à toi, mon frère.

Imnos.

XXXII, Solstice Doré, soir.

XXV. — À Vala Pomponia.

La lumière solaire rayonne toujours d’est en ouest ; quand elle embras(s)e l’horizon de son doux baiser enflammé, la fraîcheur de la rosée rejoint une nouvelle fois l’éther sous une robe vaporeuse. Les senteurs du jour s’éveillent et chassent leurs lointaines cousines nocturnes. La chouette s’en retourne au sommeil, haut perchée dans la quiétude des temples ; tandis que les conquérants du soleil radieux s’égaillent de l’éternelle danse des éléments.

Fidèle à sa rigueur divine, la Nature joue de sa machinerie et de son ingéniosité pour perpétuer ses cycles, où la force d’inertie assujettit toute ambition au mouvement.

Pourtant…

Par nos yeux, la Nature n’est plus ce qu’elle était à notre départ d’Arpa. Les doux souvenirs qu’avivaient certaines couleurs ou saveurs ont été substitués par la violence de nos malheurs récents. La cime montagneuse, la fureur des vents ou l’écarlate invoque de tout autres souvenances ; ô combien pénibles.

Rien n’a changé, tout a changé. Nos sens ont mué, nourris par l’agrégat de nos douleurs et de nos peines endurées. Et bien au-delà de notre simple perception de la Nature, nos corps et nos esprits se sont métamorphosés. Tu as été initiée malgré toi, par le fruit du hasard, aux mystères de la Nuit sous le ciel étoilé d’Imnos. Ta regrettée grand-mère a goûté le fer, et son esprit s’est échappé par les plaies ainsi formées. Quintus a été soumis, son imperium assujetti à la puissance d’un plus grand. Philos a perdu sa main forte, bien que ses échos persistent en multiples fantômes de douleur. Moi, prisonnier de mes insomnies, je poursuis ma quête de m’en libérer.

Pardonne-moi cette mauvaise analyse. Trop réservé pour en discourir avec l’aisance d’un rhéteur, le stylet s’y substitue toujours à merveille. D’ordinaire, je destine mes déboires spirituels à mon frère Faustus. Toutefois, alors que nos routes se séparent aujourd’hui, je souhaitais te laisser sur ce coin de table, un témoignage de mon amitié et de l’importance que revêtent les liens qui nous unissent désormais. Te partager l’intimité de ma pensée est ma façon propre de te le démontrer.

J’ignore quelles épreuves t’attendent à Imnos et dans les Dorsales. Néanmoins, je ne doute pas un instant que ta force et ta volonté les balayeront, aussi sûr que le vent entraîne les feuilles. J’espère de tout cœur que la Nuit et l’Astronomïsme te seront profitables de maintes manières, que tu y trouveras remède en toute chose de corps et de l’esprit. La Nuit demeure mystérieuse et indicible à plus d’un égard. Toutefois, il est indéniable qu’elle nous apporte un précieux réconfort et tente de nous inculquer une lointaine sagesse oubliée. Pour ma part, je poursuivrai l’exploration de mon kosmos et peut-être, si les dieux le souhaitent, rencontrerai-je d’autres kosmos qui me nourriront de leur substance stellaire.

Avec Quintus, nous nous rendons à Vale par la route des embruns. Nous ferons une courte escale à Tubirie, avant de remonter le fleuve jusqu’à la Ville. Si aucune embûche ne se dresse sur le chemin, nous devrions atteindre notre destination au matin du X après l’Équinoxe Rouge. À partir de ce jour, tu pourras m’y écrire et adresser ton courrier à mon nom et à la gens Livii. Ton messager arrivera ainsi à bon port.

Je n’ai plus rien à ajouter, si ce n’est mon espoir de cultiver les germes d’une amitié tout juste née des maux et des circonstances de ce voyage. À l’avenir, nous nous retrouverons dans quelque temps, aguerris de notre art de la Nuit, plus à même de l’évoquer et de le décrire à toute âme.

Je te souhaite le meilleur.

Imnos.

XXXIII, Solstice Doré, matin.

XXVI. — À Maria Livia.

Je te pardonne volontiers ta familiarité, car elle me dispense de me perdre moi-même en pompeuses formules. Je te remercie pour ton billet qui présage un bel accueil au terme de mon voyage.

Une lettre de notre père a confirmé tes indications et l’itinéraire que je m’étais fixé. J’ai informé l’imperator de mon arrivée à Vale aux alentours du Xe jour après l’Équinoxe Rouge. Au regard de cet objectif, je prévois de te retrouver le VII à Tubirie.

J’accuse un retard conséquent en raison des troubles qui ont mouvementé ma traversée des Dorsales. Tu le mentionnais toi-même, un tel voyage n’est pas sans danger. Pour mon plus grand malheur, je n’ai pas excepté à cette règle. Je ne me perdrai pas en détail dans ce billet. Je prendrai soin de te raconter mon périple quand nous nous serons retrouvés.

Je quitte Imnos en compagnie d’un des mercenaires de notre caravane marchande, Quintus, un myste de l’imperium. Il nous a sauvé la vie à plus d’une reprise dans les Dorsales. Je me porte garant de ses qualités. Je souhaite le présenter à notre père et le faire rentrer à notre service. Qu’en dis-tu ? Pourras-tu m’aider à le convaincre du bien-fondé de ma volonté ?

À l’instant, je me rends compte de mon étourderie. J’ai oublié de transmettre tes salutations à Faustus dans mes récentes lettres à son adresse. Je corrigerai cette impolitesse dans la prochaine.

Je t’écris au matin du XXXIII, juste avant mon départ d’Imnos.

Bien à toi, ma sœur.

Imnos.

XXXIII, Solstice Doré, matin.

XXVII. — À Oléastre.

Marcus Scaevius salue Oléastre, Astronome de la Passe

C’est un élan de culpabilité qui motive ce billet, car il m’apparaît un manque de sincérité de ma part depuis nos aurevoirs. Je n’ai pas fait preuve d’une parfaite honnêteté à ton égard, et cela me peine. Je te dois la vie et je n’ai pas su me montrer digne de ton action. Alors accepte, le veux-tu, ces quelques mots empreints d’une vérité pleine.

La Singularité et son funeste Appel ne me sont pas étrangers. Bien au contraire. Depuis près d’un an, la Singularité me hante, résonne et bourdonne. Déjà ma santé s’est avilie sous son emprise. Je n’ai pas osé m’en ouvrir à toi sur le moment. J’ignorais que Pathie en était elle-même atteinte. Cette révélation m’a bouleversé plus que tu ne peux l’imaginer. Dès les premiers échos de l’Appel, je lui avais fait part de mon mal et depuis lors, elle avait tout fait pour m’en préserver. En revanche, jamais elle n’avait mentionné que nous partagions ce fardeau.

J’ignore pourquoi. Je me sens trahi et en colère contre elle. Je me conduis comme un enfant. Sans doute avait-elle de bonnes raisons de me le cacher ? De la même manière que je t’ai dissimulé la vérité.

À Vale, Le nom de Livius m’ouvrira des portes de connaissances d’ordinaire fermées pour un petit plébéien d’Arpa. Mon espoir est simple, m’ajouter une chaîne à la cheville, le temps de me défaire de la première. Tu as sous-entendu qu’il n’y avait pas d’échappatoire à la Singularité dès lors qu’il bourdonnait à nos oreilles. Pathie était convaincue du contraire. Selon elle, la Ville détient en son sein un savoir dormant sur les mystiques ; et pas seulement l’imperium. Je m’en vais enquêter sur ses connaissances oubliées, sans doute recluses dans les annales des plus anciennes familles patriciennes de la Ville.

J’espère que tu sauras excuser ma maladresse et ma bêtise. Comme gage de ma bonne volonté, si tu le souhaites, je te partagerai le fruit de mes recherches, et peut-être même qu’ensemble, nous découvrirons comment faire taire l’Appel de la Singularité.

Bien à toi.

Imnos.

XXXIII, Solstice Doré, matin.

XXVIII. — À Faustus.

Comme à mon habitude, j’ai attendu l’éveil des étoiles pour t’écrire. Avant mon passage à Imnos, elles étaient témoins de chaque mot. Aujourd’hui, j’ai retrouvé un semblant d’intimité, confortablement installé dans le recoin d’une auberge relais. L’air y est chaud et assaisonné des effluves en provenance de la cuisine toujours animée. J’y devine du thym, de l’origan, de l’ail et bien sûr l’inimitable odeur de graisse grillée. Je salive à cette simple phrase ; pourtant mon estomac est déjà repu d’un excellent repas. Les clients dorment dans leur chambre respective à l’étage. Il en va de même pour les tenanciers du lieu. Quelques affranchis en cuisine échappent encore au sommeil, trop affairés à satisfaire la volonté d’un patron, qui, par ailleurs, n’a rien à envier aux anciens privilèges des maîtres.

Pour ma part, je suis assis seul, non loin du foyer de la salle commune, plongé dans cette singulière atmosphère où s’égaillent les discrets arpenteurs de la nuit. Les flammes dansent, les étincelles voltigent et les bûches crépitent. Mon corps profite de ce doux repos au coin du feu. Une pleine journée de route l’a fatigué et il réclame son dû, comme pour tout un chacun qui se revendique de notre race. En revanche, mon esprit demeure éveillé et lucide en toute heure du jour, comme de la nuit. La Singularité s’égosille aujourd’hui. Elle chasse la torpeur et la prémisse du songe.

Je m’égare en seulement quelques lignes, mené par des inquiétudes que je t’ai déjà partagées à plusieurs reprises. La peur serait-elle source de radotage ? Est-ce pour cela que nos anciens s’y adonnent tant dans leurs écrits ; car ils craignent d’autant plus la mort qu’ils s’en rapprochent ? Je plaisante, tu t’en serais douté. Il y a quelque chose d’égoïste à te jeter ainsi mes angoisses les plus intimes, les plus violentes ; tout cela sans le moindre préambule.

Je m’en rends bien compte.

Néanmoins, tu es mon frère, je connais la valeur de ton cœur. Tu me comprendras et me pardonneras, pleinement et sans réserve, aucune.

En compagnie de Quintus, j’ai quitté Imnos au matin du XXXIIIe jour après le Solstice Doré. Le mercenaire a retrouvé une partie de sa confiance, mais il n’en demeure pas moins toujours aussi mutique. Parfois, il me regarde d’un air étrange, où se mêlent la fascination et la crainte. Je suspecte sa curiosité pour la Nuit.

Délivrés de l’atmosphère pesante des Dorsales, nous avons cheminé le long de la route des embruns d’un pas léger, presque aérien tant le vent marin semblait nous porter. L’air salin a tempéré l’ardeur du soleil ; des odeurs de lavande s’y sont mêlées avec celles des oliviers bordant le littoral. J’étais heureux de reprendre la route loin des montagnes, et de découvrir ses splendides paysages traversés par la Mer Intérieure.

Ce recoin de la Péninsule a ravivé ma nostalgie d’Arpa et de sa région. Les similitudes ont esquissé le mirage de notre belle cité, avant qu’il ne s’efface sous l’évidence des différences. Il ne me restait plus que le regret de ma terre au cœur. Toutefois, je ne suis pas à plaindre ; car en dehors de ces mauvais jeux d’esprit, la seconde moitié de mon voyage se révèle bien plus douce que la première. Les dieux ont choisi, semble-t-il, d’alléger le fardeau de mes épreuves. Jusqu’à présent, nul obstacle ne nous a retenus.

À mesure que nous approchons de Tubirie, la vie grouille de plus en plus, tout autour de nous. La solitude nous a abandonnés à l’omniprésence humaine. Nous avons toujours en vue une caravane marchande, un groupe de voyageurs ou bien quelques légionnaires. Pour ces derniers, nous en avons rencontré de toutes sortes ; certains, fidèles aux valeurs républicaines, stationnent dans la région pour veiller à la sécurité des routes, d’autres se révèlent davantage portés par des intérêts plus privés dirons-nous. Quintus m’a rassuré dans son parler habituel. Dans ses intonations, il me semblait percevoir une force de volonté retrouvée.

— Ils craignent l’imperium. Ça leur rappelle leur centurion et les autres gradés. Ils ont l’bon sens d’le reconnaitre aux yeux et d’mouiller leur tunique à c’moment là. L’odeur d’orage, ça leur fout les j’tons. Certain qu’on aura pas d’ces péages à payer nous.

J’ignore si les raisons évoquées par Quintus ont été les bonnes, mais aucun opportuniste malvenu de nous a causé le moindre trouble. La vue d’un iris brisé les figeait, la glotte bruyante sous une respiration coupée. Qu’imaginaient-ils alors ? Le spectre d’un imperator ?

Souvent, la bonne humeur de Lucius Strabo me manque et l’écho de ses vers résonne à mes oreilles ; le bon verbe de Caecilia Pomponia et ses fines taquineries empruntent le même chemin. Les fantômes de Titus et Volus se chamaillent au coin d’un mirage, à propos de tout et de rien. Je me rends compte que je les ai, comme, écartés de mes pensées lors de mon séjour à Imnos. Avais-je l’esprit trop accaparé par mes soucis et la Nuit ? Ou bien était-ce une fuite maladroite, bien qu’involontaire ? Toujours est-il que la route des embruns me les ramène en pensées.

Ils me manquent. Ils me manqueront longtemps. Néanmoins, d’une bien étrange manière, ils nous accompagnent toujours, là, nichés dans le silence de nos pas.

Sous la veille des étoiles, je poursuis ma pratique assidue de la Nuit. J’affûte mon intuition dans l’espoir de la guider vers de nouvelles fulgurances. J’applique l’opacité le long de mon horizon. Je doute que nous rencontrions le moindre mal de ce côté-ci des Dorsales, mais je tiens à travailler cet arcane à la manière d’un muscle, et lui instiller la notion de réflexe.

La Voilée ne m’a pas refait l’honneur de sa présence, ni à Imnos, ni sur la route des embruns. Secrètement, je la guette, je l’espère. Je voudrais ressentir une fois encore le doux sentiment d’appartenance dans le creux de sa main.

Nous devrions rejoindre Maria à Tubirie au zénith demain. D’ailleurs, celle-ci te transmet ses salutations dans un billet qu’elle m’a adressé à Imnos. Elle nous y attend avec une décurie pour nous escorter jusqu’à la Ville. J’approcherai les murs de Vale quelques jours plus tard. Et puis, enfin arrivé au terme de mon voyage, j’ignore quel sera mon sort. La situation de l’imperator semble s’être quelque peu compliquée. Toutefois, il est inutile de s’inquiéter d’hypothétiques incertitudes futures. Je reste concentré sur les éléments qui se trouvent en ma pleine maîtrise. Pour le reste, je m’en remets à la volonté hasardeuse des dieux.

Je t’écrirai une lettre à mon départ de Tubirie.

Bien à toi, mon frère.

Route des embruns.

III, Équinoxe Rouge, nuit.

XXIX. — À Faustus.

Un profond malaise n’a cessé de soulever mon cœur à peine les remparts de Tubirie franchis. Je l’ignorais jusqu’à présent, mais j’ai l’urbanisme, le véritable, en horreur. Comprends-moi bien, j’éprouve toujours pour notre Arpa un amour sans faille, car notre humble cité s’étend raisonnablement sur la plaine Olrinie. Ici, la patte folle valaine se signe d’une démesure hystérique.

Après notre périple à travers les Dorsales, la confrontation à la population de Tubirie constitue une épreuve pleine et entière. Mon escale à la paisible Imnos et la route des embruns parsemée de quelques voyageurs n’ont pas suffi à me préparer au choc.

Imagine une cité bien plus grande, peut-être trois fois la taille d’Arpa, et une densité d’âmes telle, qu’il te faille jouer des coudes dans les artères les plus larges. L’air bourdonne sans interruption, aucune, rythmé par des cris de tout sentiment, ici de joie, là de peur ; des pleurs ; des rires ; des chants ; la panoplie complète du registre guttural en somme. Tout ceci ne constitue que l’œuvre humaine, car s’entendent aussi les instruments de la matière ; la succion de l’épaisse glaise infestant les rues ; chariots, charrette, caravanes, transports en tout genre ; la cadence des enclumes ; la contorsion des portes et volets. Et j’en oublie. J’en oublie tant.

Tubirie empeste. Chaque rue dégage un parfum nauséabond de son cru. Les eaux usées constituent toujours la base de celui-ci. L’artisanat confiné entre la brique et le torchis, la proximité du port, ou encore celle au rempart, décident d’un effluve soufré ou bien assaisonné de purin. Les rats festoient de la pourriture omniprésente, des masses informes imbibées d’urine et de selles.

La cité grouille. Je n’ai pas plus juste description. Elle grouille à la manière des larves sur un cadavre. Tubirie s’agite, frénétique, disgracieuse. Un véritable poulet sans tête qui patauge dans la fange.

Je ne m’étendrais pas davantage en mauvaises métaphores. Je ne doute pas que l’image se soit parfaitement dessinée dans ton esprit. Pour cela, il ne t’aura fallu qu’étirer jusqu’à la caricature les défaillances de notre propre Arpa.

Ainsi, Quintus et moi-même avons traversé les remparts de Tubirie, chacun de mes sens mis au supplice. Le mercenaire ne partageait en rien mon malaise, déjà imperméable à l’urbain. Ce jour-là, l’air était particulièrement lourd, chargé de poussière et de fumée ramenées des mines d’argents par le vent. J’ai tracé ma route entre marchands et clients, badauds et flâneurs, la conscience confuse, mes sens sonnés. Trop. Il y avait « trop ».

Fort heureusement, je n’étais pas seul, abandonné à mon sort. Sensible à mon malaise, Quintus m’a aidé de son mieux. Il ouvrait la marche, taillait à vif dans la marrée et repoussait l’écume humaine. Il donnait mouvement à l’inertie des rues. Parfois, il se fondait, glissait, serpentait entre les corps figés, trop occupés à s’esclaffer. Je le suivais à deux pas derrière, accablé, mais déterminé.

Mon compagnon connaissait très peu Tubirie, si bien qu’il a été en peine pour trouver le quartier portuaire. Cela peut paraître embarrassant, dans la mesure où il nous suffisait de marcher vers le littoral pour atteindre notre destination. Néanmoins, le dédale des rues et venelles, anciennes et nouvelles, nous a joué plus d’un tour. À plusieurs reprises, Quintus a demandé notre chemin à quelques passants, qui, pour la plupart, lui ont accordé bien peu de considérations au-delà du mépris urbain. Leurs indications étaient confuses, floues, incomplètes, et souvent contradictoires. Le mercenaire commençait à perdre patience quand je lui ai proposé de s’adresser à un légionnaire. Après un haussement de sourcil, il a ri, presque gêné de ne pas y avoir pensé.

Sur un carrefour maquillé en marché, nous avons hélé une patrouille. À la mention de Maria Livia, leur jeune décurion nous a enjoint à les suivre. D’un pas qui ne souffrait pas l’erreur d’une cadence, les légionnaires nous ont conduits à l’arsenal.

J’y ai retrouvé une Maria inchangée, fidèle à mon souvenir. Toutefois, je lui ai décompté des cicatrices nouvelles et un bras plus vif que jamais. À notre arrivée, ma sœur s’entraînait en compagnie de ses légionnaires. Les pieds ancrés dans la terre battue, son corps entier dansait et son fer chantait. Je restais une fois encore déconcerté qu’elle anoblisse si aisément, et sans aucun doute trompeusement, la pratique martiale. Dans un savant mélange de conscience instinctive, elle lui insufflait l’élégance et la grâce communes aux arts majeurs. L’artiste ne pouvait qu’envier une technique si parfaite, mise au service d’une créativité sans borne. La fatalité infusait chacun de ses gestes. Son regard enfiévré cherchait sans relâche les nouvelles voies du sang ; son bras impitoyable les ouvrait. Pathie m’avait confié que la Péninsule ne connaîtrait jamais une plus grande âme guerrière, un imperium si finement accordé au fer meurtrier.

Nous avons mêlé notre sueur et la poussière dans une longue étreinte. Je la devinais soulagée de me voir, en pleine santé et entier. Elle m’a avoué à demi-mot avoir craint que les Dorsales ne m’emportent. Nous nous sommes restaurés dans ses quartiers ; et entre les coupes et les mets je lui ai narré mon périple, occultant la Nuit et ses mystères apparentés. Elle a ponctué mon récit de son humour légionnaire, sa taquinerie toujours prompte à une grossièreté bonne enfant. J’ai ri à ses mots gras et sincères. Je n’avais pas ri ainsi depuis fort longtemps. Je m’en sentais la flamme d’âme ravivée.

Par la suite, Maria s’est intéressée à Quintus et à son histoire. Le mercenaire a été direct et ne s’est pas perdu en menus détails. Il a confié avoir servi lors de la Seconde Guerre Rhocque, quinze ans plus tôt. Puis, à la suite d’une maigre solde qui a fondu sous la lumière des tavernes, il s’est improvisé mercenaire. Il ne souhaitait pas se réengager dans la Légion. Il voulait consommer une liberté plus vive, moins restreinte par le devoir patriotique. Aujourd’hui, il a avoué éprouver une étrange fascination à mon égard, pour ma pratique de la Nuit. Il ressent une filiation entre ma mystique et la sienne, l’imperium. Alors il a écouté son instinct et répondu favorablement à ma requête de poursuivre jusqu’à Vale en ma compagnie et d’intégrer mon service une fois mon adoption ratifiée.

Ma sœur a approuvé la proposition avec une joie non dissimulée, bien qu’elle ait précisé que la décision finale revenait à l’imperator. Je la soupçonne d’apprécier la présence d’un des siens, un être doué de l’imperium.

Maria vient d’ordonner le départ. Nous allons remonter le Tubirio pour gagner Vale. Je profiterai de la nuit pour t’écrire plus longuement. Mon calendrier de route se maintient. Je devrais atteindre la Ville le IX, sous l’œil témoin du zénith.

Maria te salue. Elle espère que ta campagne consulaire se déroule selon ta volonté. N’oublie pas de m’informer de tes avancées en la matière. Au besoin, je pourrai bientôt être en mesure de te débloquer rapidement de nouveaux fonds.

Bien à toi, mon frère.

Tubirie.

IV, Équinoxe Rouge, nuit.

XXX. — À Faustus.

La voie marine est la plus ancienne route construite par les Valains ; elle relie Vale à Tubirie, et offre ainsi à la Ville son accès à la Mer Intérieure. Elle est aussi l’une des mieux entretenues, car elle revêt une importance commerciale et stratégique capitale. Elle constitue l’axe principal de ravitaillement, et en cela, il ne peut être permis qu’elle s’engorge de quelque façon que ce soit. Le Tubirio, le fleuve qu’elle borde, n’est pas bien large et peu profond, si bien que cela fait déjà plusieurs décennies que son lit ne suffit plus à l’afflux croissant des marchands. La voie terrestre parallèle relève donc d’une importance primordiale.

Ainsi, les pavés sont récents, lisses et stables sous la cadence de nos pieds. Ils n’ont pas encore goûté le grain, la neige et les glaces.

Maria n’a imposé aucune marche forcée pour rejoindre Vale, bien au contraire. Nous avons cheminé le pas lent et l’œil vigilant. La situation politique à Vale s’est fortement dégradée. Les tensions entre les clans patriciens n’ont jamais été aussi vives. Il y a eu des émeutes récemment. Des bandes organisées, se réclamant de bords ennemis, ont tiré le fer et versé le sang de leurs concitoyens. Un tribun de la plèbe a manqué d’y laisser la vie. La sacralité de leur fonction ne les protège plus de telles exactions tant les passions sont échauffées. Les Optimates, les sénateurs hostiles à Titus Livius, ne cessent de faire porter la responsabilité des troubles à l’imperator. À ce que j’ai compris, ils n’ont pas tout à fait tort, sans avoir complètement raison. La politique se dessine toujours au travers d’un épais brouillard gris.

En raison de ce contexte particulier, Maria redoute que nous fassions l’objet d’un attentat à l’encontre de notre gens. Assassiner la fille et le fils adoptif affaiblirait considérablement la position de Titus Livius. Il plierait plus aisément aux désirs des Optimates ainsi privé de ses enfants mystes. Il n’aurait pas d’autre alternative que de rentrer dans le rang. Sa vie en dépendrait.

Conscient de ces risques, Titus Livius a tout de même envoyé Maria pour que nous opérions notre jonction à Tubirie. L’imperator nous juge capables de déjouer une attaque. Si cela advenait, il en ressortirait plus fort et détiendrait une plus grande légitimité à imposer son narratif au Sénat. C’est un pari, en quelque sorte. La politique est essentiellement faite de ces choses-là ; et d’un soupçon de chance.

Je n’ai pas peur. Pourtant, je devrais.

Me suis-je tant endurci à l’épreuve des Dorsales ? La présence de Maria et de Quintus me rassure-t-elle à ce point ? Peut-être qu’aucun de ces sentiments n’est déterminant. Peut-être ai-je simplement confiance dans ma Nuit et son pouvoir grandissant.

Malgré l’atmosphère agitée qui règne à Vale, Titus Livius m’attend avec impatience. Il souhaite me présenter au Sénat afin que j’y réalise une démonstration de mes talents. D’après Maria, Titus Livius affirme que ma Nuit saura convaincre les patriciens de s’embarquer en mer et de combattre la Ligue Astrusque et de conquérir leurs cités toutes hostiles à Vale. Je ne suis pas surpris des projets que mon père a conçus à mon endroit. Sans en prédire précisément la substance, Pathie m’en avait révélé la couleur. Néanmoins, je reste sceptique d’utiliser la Nuit à des fins martiales. Ma pratique n’a, jusqu’alors, jamais démontré la moindre promesse en ce sens. Ni les astronomes d’Imnos, ni Pathie, n’ont évoqué, ne serait-ce qu’une seule fois, une telle application de notre mystique. En revanche, je conçois tout à fait qu’une aptitude comme les « trous » d’Oléastre puisse devenir la pierre angulaire d’une tactique si l’usage de celle-ci est parfaitement maîtrisé. Malheureusement, ou bien fort heureusement, aujourd’hui, je suis incapable de ce miracle Nocturne.

Du peuple Astrusque, je confesse ma méconnaissance pleine et entière. Je me souviens de quelques évasives allusions de Pathie ; des fervents serviteurs d’un culte à la Nuit. Oléastre d’Imnos m’en a confié de semblables si tu te rappelles mes précédentes lettres. Bien sûr, il y a l’épopée des Sœurs Fondatrices de Vale, descendantes des Sang-d’Or de Lyor : Vélia aurait rejoint la patrie Astrusque après s’être querellée une dernière fois avec Valia. Ce mythe constitue peut-être l’unique tradition nous rattachant aux Astrusques. En dehors de cela, l’ignorance siège ; coutumes, culture, ordre social, histoire. Seul un Astrusque nous approcherait de la vérité par ailleurs. Le regard valain la travestirait à son avantage, sans rougir sous le zénith. Rassure-toi, je conserve ses réflexions pour mes étoiles ; jamais elles ne franchissent le seuil rosé de mes lèvres. Pas même Maria n’apprécierait de débattre de la question. Elle n’y verrait aucun débat. La question serait tranchée d’un coup d’un seul en faveur de Vale.

Ma présence parmi la dizaine de légionnaires semble les plonger dans un profond malaise. Des regards noirs ou encore de mauvais mots m’accompagnent depuis ce matin. Mes insomnies et ma pratique de la Nuit les troublent plus que je ne l’aurais imaginé. Le moindre artifice kosmique les fige de terreur, particulièrement quand il ne s’étend qu’à un œil ; l’esprit à l’équilibre, suspendu à l’éther entre deux ciels.

Maria m’a rassuré, si je puis dire. Selon elle, les Valains ont un naturel superstitieux. De plus ses soldats n’ont pas tant peur de mes talents que de ma personne, un étranger, un barbare oriental venu d’une province rendue lointaine par de hautes montagnes. Ils me jugent indigne de l’honneur qui va être accordé. Cela leur passera, m’a-t-elle assuré. Maria m’a tout de même conseillé de me montrer discret et d’éviter de jouer mes tours sous le regard de ses légionnaires.

Je suis surpris de me heurter à cette méfiance. Ces soldats ne sont-ils pas menés au combat sous les échos enfiévrés d’un imperium à l’absolue volonté ? Peut-être n’acceptent-ils pas d’autre mystique que l’imperium fondateur de Vale ? Toujours est-il que la situation reste fort déplaisante.

Heureusement, Quintus et Maria se révèlent d’excellente compagnie. Le mercenaire a perdu en partie son mutisme aux côtés de ma sœur, influencé par son charisme naturel et guerrier. Parfois, il lui partage des anecdotes de jeunesse, quand il servait encore dans la légion ; sur la Seconde Guerre Rhocque ; la fuite du consul Caius Maximus lâche et incompétent ; la déroute de Farum ; le massacre du lac Virtos ; et tant d’autres que je ne saurais toutes te les lister. Cherche-t-il, à sa manière, à jouer le précepteur ? À transmettre une pensée, une expérience ? D’après lui, bien peu sont revenus du lac Virtos, encore moins sain d’esprit. Son témoignage est précieux. Maria l’a compris au premier instant. Je l’ai vue, la sagesse nichée au fond du regard. Pour Quintus, je le soupçonne d’éprouver une sincère curiosité pour ma sœur. Il ressent une pleine satisfaction à marcher à ses côtés, comme aux miens. Nos mystiques respectives, semblables ou apparentés, le dépouillent de sa pénible solitude trop longtemps portée.

Je m’apprête à retrouver l’étreinte de mes étoiles.

Nous approchons du dénouement.

Bien à toi, mon frère.

Voie marine.

V, Équinoxe Rouge, nuit.

XXXI. — À Faustus.

L’éther a vibré sous l’onde de son chant. Son écho s’est propagé le long de mon horizon opaque. J’y ai vu la matière danser dans son sillage. Elle a frappé à la porte de mon domaine stellaire. Après sa brève visite à l’improviste, elle demandait un droit d’asile.

La Voilée.

De prime abord, je me croyais piégé dans un mauvais rêve, de ceux où l’illusion tant désirée s’évanouit dans un sentiment d’aigreur au réveil. Puis, je me suis souvenu de mon mal ; la Singularité veille à m’écarter des songes. La constellation vagabonde était bien là, prête à franchir l’horizon de mon kosmos, souhaitant tenir séance en ma présence. De toute mon âme, je lui ai ouvert mes contrées, et en l’espace d’un instant, elle s’érigeait devant moi, divine majesté au voile étoilé.

Sous l’emprise d’une fièvre émerveillée, je me suis abandonné à Elle, à Son être éthéré. Elle m’a accueilli en son sein, le chant chaleureux, les couleurs heureuses. J’ai erré d’étoile en étoile ; j’ai contemplé leur surface hérissée de matière d’âme éjectée ; j’ai plongé en leur cœur, où la radiance, la pulsation de vie s’entend, se goûte et se sent.

J’y ai découvert des fragments, de tout, de rien, d’un temps lointain, d’un autre non loin. Les sons, les saveurs et les senteurs se déversaient, cascadaient à flot perdu dans mon esprit. Trop nombreux, trop denses, trop vifs, ils éclaboussaient en masse l’éther tout autour de ma coupe d’âme. Je ne récoltais que quelques gouttes de ce nectar, l’écho d’émotions, de traits et de souvenirs ternis.

Parmi eux, une image familière et distante à la fois s’est imposée. Toi et moi, déjà frères aux cœurs liés, perchés sur les estrades d’un théâtre, la mine réjouie. Autour, les orphelins, les sans-noms se rassemblaient sous l’égide de la Nuit. Je découvrais un souvenir de notre mère, un souvenir de Pathie. Je nous ai vus tels qu’elle nous voyait.

Me crois-tu seulement, mon cher Faustus ? Ou bien penses-tu que toute raison m’a abandonné depuis l’épreuve des Dorsales ?

La Voilée porte les échos de notre mère. Des souvenirs, des émotions, des sensations. Elle nous aimait. Elle nous aimait tant, plus qu’elle n’avait jamais offert à un autre être. Elle choyait notre candeur, notre simple et naïve quête d’être aimé d’un parent ; de lui être loyal et de le rendre fier. Je le sais, car je ressens pleinement cette, non, sa vague émotionnelle, à la fois étrangère et familière. Alors pourquoi ? Pourquoi a-t-elle fui la vie ? Cela, je l’ignore. Je n’en ai trouvé nulle trace, pas l’ombre d’une pensée ou d’un malheureux désir. Peut-être est-ce là un sentiment et une volonté qu’elle n’a jamais confiés à la Voilée.

Je suis épuisé, l’esprit étiré et comprimé à la fois, victime de si fortes révélations.

La Voilée est un vaisseau temporel, un héritage transmis de génération en génération de mystes depuis un temps où l’âge ne se comptait pas. Il y a peu, Pathie représentait le dernier maillon de cette formidable chaîne générationnelle. Elle a décidé de me léguer cet héritage ; l’héritage ancestral de la Nuit, et plus encore. Quand a-t-elle procédé ? Pourquoi moi ? Dans quel dessein ?

La Voilée ne constitue-t-elle pas la clé de toute forme d’enseignement propre à la Nuit ? Un apprentissage muet et sensitif, loin du ciel azur, enveloppé des ombres piquetées d’étoiles.

La Voilée possède-t-elle les remèdes pour faire taire la Singularité ?

Je te prie de m’excuser, une fois encore Faustus ; je ne déroge toujours pas à ma mauvaise habitude. Ma lettre doit te paraître cryptique et plus confuse que jamais. Il est si difficile de décrire la Nuit, sa pratique et ses manifestations sous les deux ciels. Aujourd’hui, la surprise des révélations s’y ajoute et transforme mes pensées en une épaisse soupe indicible.

Il me tarde de connaître ton avis sur ces questions. Peut-être, fol espoir que voilà, toi-même tu auras rencontré pareille constellation vagabonde avant que mes lettres ne te parviennent ?

À l’approche de la Ville, la tension resserre son emprise. J’ai beaucoup de peine à comprendre, ou tout simplement imaginer la conséquence de mes récentes découvertes. Un vertige me fige, entrave mes sens, la sidération me hante. Toutes ces révélations tombent du ciel, comme une pomme de discorde jetée négligemment par les dieux. Coucher par écrit mes pensées s’avère vain. La confusion reste maîtresse.

Que faire ?

Bien à toi, mon frère.

Voie marine.

VI, Équinoxe Rouge, nuit.

XXXII. — À Faustus.

Les Optimates ont finalement relevé le pari de Titus Livius. Pour cela, ils n’ont pas lésiné sur les moyens. En plus de quatre mercenaires aguerris par le métier, ils ont engagé un sophiste ; une véritable unité d’élite dirigée et coordonnée par ce myste de la sophia, capable de prédire et de partager silencieusement à ses pairs ses visions d’un futur imminent.

L’imperator inspire une telle crainte que les Optimates ont saigné leur trésorerie privée pour attenter à nos vies.

Je ne te tiendrai pas davantage en haleine. Nos assaillants ont échoué dans leur entreprise. Nous les avons déjoués ; nous nous en sommes tirés sains et saufs. Six des vétérans de Maria ont succombé lors de l’attaque. Je ne porte que les stigmates de légères brûlures, rien de plus sérieux. Maria et Quintus n’ont pas reçu l’ombre d’une blessure.

Nos ennemis n’ont manqué ni de talent ni de prudence. Seulement, jamais ils n’avaient rencontré un myste de la Nuit. La vision du sophiste s’en est retrouvée troublée et vaine dès mon étoile invoquée. Au premier instant d’incertitude suspendue, Maria et sa décurie ont pris le dessus. Un mercenaire a pu s’échapper et, peut-être, rapporter l’échec aux commanditaires.

Je garde la tête haute et affiche un masque de sérénité, car l’imperator attend pareil comportement de ma part. Je ne puis me permettre de douter ou de montrer la moindre vulnérabilité. Cependant, dans ces lignes je peux l’avouer, cette tuerie me tourmente l’esprit. Non pas pour ce qu’elle a été, mais pour ce qu’elle aurait pu être. Craignant pour ma vie, je suivais un chemin révélé par mon intuition et la Voilée. J’ai découvert des usages antiques et employé la Nuit à une fin martiale pour la première fois. De justesse, ma raison a retenu le geste de mort. J’ai manqué d’un rien de tremper ma Nuit dans le sang. Un instinct animal, puisé aux tréfonds de ma conscience, a hurlé, terrorisé des conséquences d’un tel acte.

Tout a fort bien débuté pour nos assaillants. Sans peine, ils sont parvenus à éliminer en silence les trois pairs de vétérans qui gardaient chaque entrée de l’auberge abandonnée que nous avions élue refuge pour la nuit. Ces morts brutales ont réveillé Maria, son imperium soudain dépouillé de quelques liens. Aussitôt, elle a tiré le glaive et a couru vers la pièce centrale en secouant ses soldats et Quintus sur son passage.

Cette nuit ne faisant pas exception, la Singularité me tourmentait. J’avais décidé d’atténuer ses chants sous la pratique de la Nuit. Je me tenais dans cette grande salle, seul, suspendu dans les airs, nimbé d’une aura poussiéreuse et scintillante, le fond des yeux étoilés. À leur entrée, malgré la prescience du sophiste, les mercenaires ont marqué un temps d’arrêt. L’un d’eux a eu l’étourderie de renverser une amphore décrépie ce qui m’a tiré de ma rêverie.

En un éclair, ils se sont jetés sur moi, telles des bêtes sauvages assoiffées de sang. Sous l’intuition voilée de la Nuit, j’ai déchiré l’espace et ainsi ouvert une porte à mon kosmos. Aussitôt, une étoile a bourgeonné dans ma paume. Les mercenaires se sont figés, sans doute sous l’ordre du sophiste dont la mystique n’avait pas prédit l’œuvre de ma Nuit.

D’abord, mon astre semblait lointain, comme un point dans le ciel. Puis rapidement, ce simple point a enflé, et dans le même temps, sa lumière a rayonné, jusqu’à éblouir tout l’espace. La taille de l’étoile restait modeste ; pourtant mes agresseurs détournaient le regard de peur de se brûler l’iris. L’un d’eux a perdu son sang-froid. Il s’est jeté dans ma direction, le poignard nu et a tenté de me frapper à l’aveugle. Encore une fois, une inspiration voilée m’a soufflé la juste pensée et le bon geste. Mon étoile l’a cueilli avant qu’il ne m’atteigne. Une vive protubérance de matière s’est enroulée autour de son poignet menaçant. Sa lutte était vaine, car dans le même temps, mon étoile l’attirait à elle pour l’engloutir. Ma raison précédait mon intuition voilée, si bien que je ne mesurais pas la portée terrible de mon acte et ses funestes conséquences. Si mon étoile dévorait sa victime, son âme s’émietterait dans mon kosmos en poussière d’être. Quelles conséquences à un tel geste ? Je l’ignore encore et je ne souhaitais pas le découvrir en pareilles circonstances. Alors, soudain conscient de cette finalité, j’ai révoqué mon étoile et refermé en hâte la déchirure.

Après cela, tout s’est enchaîné très vite. Quintus, Maria et ses légionnaires sont arrivés en trombe. Ils ont mis hors d’état de nuire les mercenaires aveuglés et hébétés. Ils n’ont offert aucune résistance, à l’exception d’un seul qui a réussi à s’enfuir dans la confusion.

Nous ne nous sommes pas attardés outre mesure. Le danger pouvait encore nous guetter. Nous avons établi un campement à l’écart de la route, à l’abri d’un bosquet reculé. Maria préfère tout de même attendre le grand jour pour reprendre notre voyage. Elle craint qu’un piège nous soit tendu plus loin si nous empruntons la route de nuit.

Le jour ne tardera pas à se lever.

Je te laisse sur ces mots.

Bien à toi, mon frère.

Voie marine.

VIII, Équinoxe Rouge, nuit.

XXXIII. — À Faustus.

Mon cher frère, je puis enfin te l’annoncer, t’écrire ces précieux mots, non sans me délecter d’une certaine satisfaction. Mes pieds ont franchi l’enceinte sacrée de Vale. Je suis arrivé au terme de mon voyage ; ou tout du moins, de cette première étape qui promet un plus long périple.

Nous avons passé la porte Tonnerre au cœur de la nuit du XI. Sept jours se sont déjà écoulés depuis lors, et je n’ai pas trouvé le temps de t’écrire, ni même de t’envoyer mon paquet de lettres. Je fais un bien mauvais frère. Pourtant, mes nombreuses insomnies devraient m’offrir ce précieux temps que je dois te consacrer. On ne pourrait se montrer plus maladroit en affirmant cette trompeuse vérité.

La Singularité me ruine. Son Appel est sans pitié, aucune. Depuis mon départ d’Imnos, il n’a cessé d’enfler et de vrombir dès lors que je m’assoupis. À la frontière du rêve, je devine sa silhouette lointaine, un maudit point singulier chantant toujours ses notes lourdes et entêtantes. Ces derniers jours, je fatigue. Mon corps réclame le repos pour le labeur quotidien. Seule la Nuit me préserve en partie de ses méfaits. Si mon esprit y trouve beauté et réconfort, la quiétude lui échappe encore.

Parfois, mon esprit se trouble et ma concentration vacille ; je perds le fil de la conversation et virevolte de pensée en pensée, de sujet en sujet ; mon regard se fige alors, vide de substance et d’essence. Cela se produit d’autant plus après un long séjour dans mon kosmos, chaque pensée enroulée autour d’une étoile de la Voilée.

J’essaye de me retenir, de me maintenir, de conserver la santé. L’appétit oscille, s’alternent les humeurs, morose et maussade. Je ne me félicite jamais de ma chance acquise, de mon nouveau nom, de cette grande famille, de ma place tout juste conquise.

Le doute domine et balaye toutes mes certitudes. La faiblesse d’esprit se fait corps. Dès lors que les regards se détournent, je lui laisse libre cours. Mes mains tremblent malgré la chaleur des foyers. Je me découvre une brusquerie maladroite. Les fruits d’une lassitude profonde.

Que fais-je ici, à Vale, nouveau fils d’un imperator en mal de batailles ? Verser le sang de tout un peuple, en extraire le butin, est-ce là l’honorable but de toute une vie ? Pathie souhaitait-elle cela pour moi ? Pourquoi m’a-t-elle convaincu de partir, d’accepter l’aventure, cette entreprise folle ? Je n’ai jamais autant douté qu’entre les remparts de Vale.

Je me souviens des mots pourtant ; et même de leur sens. Je me suis soumis à ce patricien, car son nom me permettra de découvrir un remède contre la Singularité, ici, à Vale. Pathie m’avait confié cet espoir. Je lui ai tout sacrifié. Les temps à venir détermineront si cela a été fait en vain.

J’ai rejoint Titus Livius la nuit même de notre arrivée à Vale. L’échec de l’attentat avait rebattu les cartes au Sénat. Les Optimates avaient perdu la confiance des indécis et des âmes à la loyauté intéressée. L’imperator a su mettre à profit cette nouvelle donne et est parvenu à ses fins : rendre l’imperium militaire et rentrer en ville sans craindre l’ombre d’un procès.

Il avait été prévenu de notre avancée et avait veillé jusqu’à ce que nos pieds passent le portail de la maison familiale. Je ne m’attarde pas sur Vale, elle-même. À l’image de Tubirie, elle emprunte tout à la démesure, et plongée au cœur de la nuit, il n’y a rien à en dire. La maison impressionne par ses dimensions et le luxe dont elle se pare. La flamme des torches dansait entre les statues, les colonnes et les fresques peintes.

Nous nous sommes salués dans le vaste atrium.

L’imperator a changé depuis son mandat en Olrinie. Les batailles et le souci ont blanchi ses tempes et amorcé un début de calvitie. Néanmoins, la vivacité de son esprit n’a rien cédé aux années ; au contraire, celle-ci m’est apparue plus affermie que jamais. Il m’a présenté un visage avenant, engageant, le verbe plein de reconnaissance, de félicitations, pour un bon fils. Il m’a embrassé chaudement et complimenté sur le succès de mon voyage. Après de semblables échanges avec Maria Livia, nous nous sommes retirés tous les trois dans le tablinum. La pièce est à l’image du maître, carrée, tout y est à sa place parfaitement rangé ; pas un seul feuillet ne dépasse. Là, à la lueur tamisée des bougies, je lui ai fait le récit de mon périple. Je n’ai omis que quelques secrets propres à la Nuit ainsi que les violences de la Singularité.

Ensuite, il m’a posé plusieurs questions sur la Nuit. Il souhaitait savoir quelles étaient mes capacités aujourd’hui, et si je pensais pouvoir les rendre utiles sur un champ de bataille. Je lui ai répondu en demi-vérité que j’ignorais si une telle application était possible dans ces conditions précises. Alors l’imperator s’est lancé dans une très longue tirade, sur le sens du devoir, de l’honneur, de la loyauté familiale, la patrie, la République ; l’intégralité du registre valain classique dirais-tu. Il cherchait à me convaincre que la Nuit, plus particulièrement ma Nuit, avait un rôle primordial à jouer dans tout cela ; cette vision valaine hégémonique ; sa vision.

Titus Livius m’a accordé sept jours pour préparer une démonstration aussi efficace qu’impressionnante de la Nuit. Nous sommes au soir du septième jour. Mon intuition voilée continue de me guider et conduit mes expérimentations. J’ai appris à ne pas lui céder complètement les rênes afin que la malheureuse situation à l’auberge ne se reproduise pas. Ma Nuit s’épaissit. À la fois, elle s’obscurcit et s’illumine. Son espace s’agrandit et de nouvelles étoiles fleurissent. Leur cœur neuf et radieux vibre de mes passions d’aujourd’hui. Leurs couleurs trahissent mes doutes précédemment décrits. En revanche, leur couronne rayonne toujours de mon vœu intime et salutaire, la liberté.

Titus Livius s’est montré ravi de ta campagne consulaire. Il en a reçu d’excellents échos, m’a-t-il révélé. D’après lui, tu serais en passe de devenir consul d’Arpa, le plus jeune jamais élu de toute l’histoire de notre cité. Si telle est la vérité, je me réjouis de savoir tes entreprises remplies de succès. Mes plus sincères et chaleureuses félicitations. Entre tes mains, notre tendre Arpa connaîtra de belles années. Je ne doute pas qu’en ta présence, le gouverneur envoyé par Vale se tiendra à l’écart du trésor.

Une dernière fois, je vais prendre conseil auprès de la Voilée, et garantir ma propre réussite.

Bien à toi, mon frère.

Vale.

XVII, Équinoxe Rouge.

XXXIV. — À Vala Pomponia.

J’ai le plaisir de t’annoncer notre arrivée à Vale avec Quintus, sain et sauf. Le voyage n’a pas été de tout repos. Quelques troubles l’ont animé. Le danger a peut-être été aussi grand que celui des Dorsales. En revanche, il s’est révélé d’une tout autre nature. Je ne m’y attarderai pas davantage, car l’attaque que nous avons subie résulte de la politique valaine et je ne souhaite pas t’assommer des dissensions qui déchirent aujourd’hui la Ville. À moins que tu ne m’y invites, je ne rajouterais pas plus de détails. Nous sommes vivants et la santé nous est bonne ; voilà, le seul fait d’importance.

Désormais, tu peux m’adresser tes billets à Vale. Peu de temps après mon arrivée, l’adoption a été jugée favorable et a été approuvée par les instances religieuses. La Ville est devenue mon nouveau foyer. Malgré tout, je ne puis m’empêcher de penser que ma maison de cœur demeure à Arpa. Je ne ressens encore aucune attache particulière à ces lieux, ces monuments et ces collines. Je me montre trop impatient. Je me plains après quelques jours seulement passés. Si la sagesse me guide, peut-être que le temps changera cet état d’âme.

Mon nouveau père a apprécié les qualités de Quintus à leur juste valeur. Il l’a intégré à notre gens suivant ma recommandation. Le bon mercenaire officie en qualité de maître d’armes et de conseiller en cette même matière. Je fais un élève médiocre jusqu’à ce jour. Mon esprit n’a pas été taillé pour respecter la rigueur et la discipline que le combat requiert. Pourtant, l’ami Quintus ne désespère pas ; au contraire, il trouve des progrès là où je ne perçois que des échecs. Titus Livius entend faire de moi un soldat d’excellence, un myste guerrier : un Tribun de la Nuit.

Mon voyage jusqu’à Vale n’aura pas compté seulement ses lots de malheurs. D’heureuses rencontres, dont la tienne et celle d’Oléastre, l’auront aussi illuminé. Cependant, une autre, plus secrète, m’a bouleversé et changé. Grâce à elle, ma Nuit s’étend, s’épaissit et se peuple. J’ai découvert une source de savoir sous la forme d’une étrange professeure qui me souffle l’intuition et la forme des gestes. Je nomme cette entité la Voilée.

Je ne puis te la décrire, car elle appartient aux choses indicibles de la Nuit. Mes sens la perçoivent sous la forme d’une constellation vagabonde où brillent plusieurs milliers d’étoiles. Chacune chante le souvenir de vieilles âmes éteintes depuis longtemps.

Je devine peut-être en partie la nature de la Voilée. Je m’en ouvre en détail à Oléastre dans un billet joint. Si tu le souhaites, n’hésite pas à le lire. Mon texte ne contient rien d’autre que des propos relatifs à la Nuit.

J’espère que ton esprit s’apaise à Imnos et que ton renouveau promet toujours une vie libre et aimée.

Malgré les succès de mon voyage, je ne trouve pas encore la quiétude et la liberté que je recherche avec tant d’ardeur. La nuit, au cœur de mes insomnies, mes pensées me ramènent l’image de ta grand-mère Caecilia. Sa figure ridée, sa peau rendue rugueuse sous la rigueur du sel et du soleil. Son visage me sourit, l’iris malicieux. Ce souvenir me réconforte. Il emprunte à la nostalgie plus de douceur que d’amertume. J’imagine Caecilia secouer les dieux dans leur royaume, car les choses ne fonctionnent pas comme elles le devraient. J’en souris. Parfois, j’en ris.

Pardonne ma mélancolie. Peut-être ma divagation est-elle déplacée, car elle risque de trop raviver ta propre peine. J’espère ne pas te blesser en évoquant un tel sujet. Encore aujourd’hui, j’en éprouve l’envie et le besoin ; tu es la seule personne avec qui je souhaite partager mes sentiments, mes troubles et ma tristesse.

Mon esprit est toujours en quête de sa liberté. Cette chaîne dont je t’avais parlée reste à briser. Mon espoir est lui aussi vif et solide. En attendant qu’il se concrétise, la Nuit m’aide et apaise de son mieux mes tourments.

Assez de mes gémissements. Je ne suis plus un enfant. J’ai le sentiment de pleurer à l’écrit. Faudrait-il ici imaginer mes sanglots avant de poursuivre ?

Conte-moi ta vie à Imnos, mon amie. Parle-moi de tes premiers pas sous la Voûte de l’Astronomisme ? Comment se porte ta jeune Nuit ? Quelles étoiles y brillent aujourd’hui ?

Je te souhaite le meilleur.

Vale.

XVII, Équinoxe Rouge.

XXXV. — À Oléastre.

Marcus Scaevius salue Oléastre, Astronome de la Passe

C’est un nouvel élan de culpabilité qui anime mon stylet. Ce billet vient compléter une vérité partielle révélée à Imnos. L’omission n’est point mensonge, mais s’y apparente selon les intentions. Pour une raison qui m’échappe, je t’ai dissimulé une découverte de la Nuit. L’amertume et la fraîcheur de mes peines m’y ont peut-être conduit. L’air de la Ville et quelques bons conseils m’ont convaincu de réviser mon jugement et de m’ouvrir à toi en toute sincérité.

Après que tu m’aies sauvé d’une funeste fin, j’ai attendu longtemps seul dans cette caverne. J’ai dompté le temps sous l’invocation de la Nuit. À cette occasion, j’ai pratiqué plus que de raison, car mon esprit se montrait plus familier de mon kosmos que de la matière dure et naturelle. Un jour, je ne saurais te dire lequel, une entité s’est annoncée à l’horizon de ma Nuit. Une constellation vagabonde dessinée en milliers d’étoiles. La Voilée. Notre rencontre a été aussi fugace qu’intense. L’entité s’est évanouie après m’avoir salué avec une étrange solennité.

Je guettais son retour depuis lors. J’espérais qu’elle revienne frapper à l’horizon de mon kosmos. Peu après mon départ d’Imnos, lors d’une nuit sous les étoiles marines, la Voilée s’est de nouveau présentée. De son plein gré, elle a épousé mes contrées et ses étoiles sont devenues miennes. Celles-ci chantent peu l’être et le paraître de leur ancien maître ; si bien que je n’ai ressenti aucune altération dans la nature de mon kosmos. Il est toujours fidèle à mes personnes, celles que j’ai été et celle que je suis. La Voilée comporte des préceptes de la Nuit, un enseignement millénaire de la Nuit qu’une dynastie de mystes a transmis à la postérité. J’en ai hérité de Pathie.

De prime abord, j’ai cru que la Voilée incarnait ces kosmos orphelins dont tu m’avais parlé. Si tel avait été le cas, ses étoiles, une partie tout au moins, auraient contenu plus que des préceptes. J’y aurais davantage entendu résonner la substance d’âme d’un être. À la réflexion, la Voilée se compose de multiples fragments kosmiques, des bribes d’intuitions et de gestes de la Nuit.

N’as-tu jamais eu écho de la Voilée ? Pareille entité n’a-t-elle jamais été l’hôte de la Voûte sous la bienveillance de l’Astronomïsme ?

Bien sûr, tu t’en douteras, j’y ai cherché un remède à la Singularité. L’espoir n’a guère duré. La fatalité a raisonné des mêmes mots que les tiens, bien que plus anciens. Rien ne saurait faire taire l’Appel de la Singularité ; aucun savoir que ne détienne la Voilée. L’espoir réside ailleurs ; à Vale peut-être, enfoui dans les archives d’une vieille famille patricienne.

Alors, je ne désespère pas, car me voici désormais citoyen de Vale et de nombreuses portes s’ouvrent à moi.

Bien à toi.

Vale.

XVII, Équinoxe Rouge.

XXXVI. — À Faustus.

J’ai découvert la véritable Vale au cœur d’une tempête humaine. Tout n’y était que bruit et fureur, un déferlement incessant de plaintes enragées. Le temple de l’Ancien tenait lieu de théâtre à la tourmente sénatoriale. À l’ombre de ses briques et de ses poutres fatiguées, il gardait au secret le moindre mot proféré par la patricienne assemblée, bien plus maîtresse que servante d’une République maquillée.

Le Sénat auditionnait Titus Livius, à sa propre initiative. Après de multiples manigances et intrigues, il avait accepté de se soumettre à cet interrogatoire, une assurance au creux des poings, née de ma présence. Nous nous tenions côte à côte, encerclés par des visages ridés pour la plupart, le cheveu usé. Quelques hauts personnages faisaient exception bien sûr ; et parmi eux la consule Mucia Pompeia, politicienne et stratège de renom, fine de son imperium et redoutable dans sa maîtrise de la sophia. À la différence de ses collègues, elle restait silencieuse, discrète et attentive au moindre mot prononcé. Parfois, ses iris viridines se posaient sur moi, avec… une question au fond de leur éclat.

La séance nous a été particulièrement pénible. Les invectives des Optimates déchiraient notre parti, de toute part, sans répit. Chaque entorse relevée, pire reconnue et avérée, était prétexte à toutes sortes de menaces ou d’injonctions. La colère patricienne, à certains égards légitime, grondait. Les visages s’empourpraient. Par moment, les mots s’emmêlaient sous une élocution maladroite, à bout de souffle ; puis les bouches postillonnaient à travers une péroraison bancale, pleine de dépit et d’écume.

Dissimulée sous le verbe moqueur de quelques-uns, je décelais la haine, la jalousie, l’envie d’être et de paraître plus qu’ils n’étaient alors. Noires âmes. Piètres âmes.

De toute sa hauteur, l’imperator supportait la tourmente. Stoïque, le visage impassible, il se montrait sobre et précis dans ses réponses. Il ne se perdait pas en détours pompeux. Il refusait d’alourdir son narratif du poids de l’éloquence. Il préférait jouer la simplicité, une transparence illusoire, pour paraître plus vrai. Justifier ses sanglantes répressions en Rhoce n’était pas chose aisée. Pourtant, à force d’arguments subtilement infusés d’imperium, certains abondaient en son sens, se retournant contre leurs pairs. Les esprits les plus faibles d’après Maria Livia.

Le Sénat l’accusait d’avoir profité de son imperium militaire pour mener une guerre privée sans autre ambition que sa gloire personnelle ; et cela au détriment d’une résolution diplomatique sans effusion de sang. À son retour, il avait même trompé le Sénat sur les conclusions de ses exactions. En dehors de toute considération pour la vérité, car celle-ci n’a finalement que bien peu d’importance, les ennemis de notre famille s’en allaient combattre bien après la bataille. Cette compréhension à rebours de leur défaite témoignait de leur incompétence.

Maria Livia m’a confié que ce genre d’acrobatie politicienne n’était pas rare. Donner d’une main le premier jour, frapper de l’autre le second.

Cette tempête d’égos insatiables s’éternisait lorsque la consule Mucia Pompeia a réclamé la parole. Pour cela, elle n’a eu qu’à lever les mains. J’ai alors remarqué les anneaux consulaires ; un pâle bijou ornait son majeur gauche, tandis qu’un épais cercle charbonné s’enroulait autour du droit. Ils m’ont paru tout à fait ordinaires, de simples pierres finement taillées. À ce geste, un silence plus terrible que l’orage s’est abattu sur le temple de l’Ancien.

L’imperator m’avait prévenu, Mucia Pompeia est bien plus que consule. Son art et ses manières s’inspirent des rois de jadis, chassés de la Ville depuis des siècles.

La consule a posé deux questions triviales, d’un ton très curieux, où se devinait la dangereuse politesse de l’impératif.

— Qu’avez-vous rapporté dans votre tardif butin de l’Est, mon cher Livius ? Car c’est de cela dont il s’agit, n’est-ce pas ? Un don pour la République ?

Un frisson m’a traversé quand l’imperator m’a désigné et invité à avancer devant l’assemblée. Nous en avions convenu ainsi la veille au soir.

Seul, je me suis présenté devant le Sénat, les Parents de la Ville. À cet instant crucial, les destinées se croisaient, se mêlaient, s’entrechoquaient, rebondissaient ; et les énergies mises en œuvre décidaient des futurs sens et directions adoptés. J’en avais conscience, la gorge asséchée par le silence inquisiteur de la vénérable assemblée. Toute ma vie à venir se jouait.

J’ignorais encore l’exacte certitude du geste et de la pensée. Je ne détenais qu’une idée, comme un tâtonnement dans les ténèbres qui malgré lui se fraie un chemin jusqu’à la lumière. Sous l’oppression du doute, ma vision s’est un court moment voilée. Puis, des paroles d’Oléastre et de Pathie ont résonné, tournoyé et affermi ma volonté.

Mon regard a fondu sous mon noir de Nuit et la paire pupille iris s’est brisé en millier d’étoiles. Les cœurs stellaires ont chanté à l’unisson, une harmonie parfaite ; mon noir de Nuit s’est étendu sur mon visage, a coulé le long de mon profil, jusqu’à s’enrouler en spiral autour de mon bras. Lentement, une poussière stellaire m’a enveloppé, parée de toutes les couleurs jamais rêvées. J’invoquais la Voilée. Devant moi, un espace se déchirait à sa mesure et s’ouvrait sur une folle quantité d’étoiles et de lumière. Le geste et la pensée se muaient en certitude, alors que ses contours se dessinaient à travers la vue offerte sur mon kosmos. Quand elle est apparue, pleine et entière au regard de chacun, j’ai su que ma Nuit avait grandi. Je découvrais un nouveau champ des possibles.

Témoins de la Voilée invoquée, l’assemblée a été brutalement rappelée à sa simple condition de mortelle. Elle en a oublié la grandeur de son imperium et de sa sophia. Une peur primitive infestait le silence. L’entité attendait un geste et une pensée de ma part. Je lui soufflais une matière patiente, de présence et de prestance. Elle s’y accordait dans une fantastique harmonie stellaire.

Titus Livius, le visage fendu d’un sourire satisfait, a déclaré :

— Valaines, Valains, je vous offre la Nuit.

Après un bref et palpable instant suspendu d’incrédulité, le Sénat a explosé dans un tonnerre d’applaudissements et d’acclamations. Le temple de l’Ancien a ainsi été témoin du triomphe de Titus Livius.

Abrité derrière la haute enceinte de Vale et habitant d’une magnifique maison, mes nerfs se relâchent enfin. Je suis soulagé et heureux d’être arrivé au terme de mon voyage. Bien que l’évolution de ma Nuit soulève de profondes questions, j’essaye de ne pas m’angoisser quant aux conséquences de ma démonstration. Afin d’y parvenir, je suivrai les préceptes des philosophes rhocques ; je prendrais garde de discerner les éléments qui dépendent de ma volonté, et enchaîner mon esprit à ceux-là seuls.

Aujourd’hui, je profite d’un repos dûment mérité. Toutefois, sois rassuré. Je ne céderai pas longtemps à la sirène de l’oisiveté. La Singularité se rappelle à mon bon souvenir plus souvent que le soleil ne se lève. Je n’oublie pas les raisons de ma présence entre ces murs. Demain, ma véritable quête commence.

Pardonne ma maladresse. Encore une fois, mon sang a perlé parmi mes mots. Ces derniers jours, mes narines, très sèches, ne cessent de me démanger. J’ai l’impression de ressembler à ces malheureux, avides de poudres végétales.

Je retourne à mon kosmos, méditer et converser en compagnie de la Voilée. Il y a encore tant à apprendre.

La nuit Valaine s’annonce longue ; ma Nuit plus profonde.

Bien à toi, mon très cher frère.

Vale.

XVIII, Équinoxe Rouge.

XXXVII. — À Pathie.

D’aussi loin que je me souvienne, le parfum des oliviers a toujours embaumé mon enfance. Dès que j’ai été en âge de marcher, l’habitude d’errer et de danser entre leur tronc coudé était mienne ; puis ensommeillé, je me couchais à l’ombre de leur fin feuillage. Je m’adossais à l’un d’eux, l’allure noble et ancienne. Ses racines s’enfonçaient non loin du précipice d’une haute falaise. Là, bercé par le chant marin et l’esprit embrumé par la salinité de l’air, je dévorais l’azur de mes yeux ronds et insatiables. J’ignore ce que j’imaginais alors, devant cette large étendue d’eau striée d’écume. Je goûte encore ce plaisir innocent dans ma mémoire stellaire ; le cœur de mes étoiles pulse au rythme de ces vagues anciennes. À cette croisée du présent et du souvenir s’éclaire la nostalgie.

Un autre fragment de ce temps béni persiste au-devant, loin des embruns tumultueux de l’oubli naturel de l’enfance. Il s’agit de l’éclat blanc du marbre, de la finesse des arêtes de ces blocs extraits des carrières. Plus brillant qu’une lune ronde, plus radieux qu’un soleil à son zénith. Je garde cette image de la pierre taillée s’élevant en colonne ou en torsade et soutenant la charpente d’un bois noir, au cœur plus sombre que l’ébène, et des frontons aux fresques épiques. Toutefois le blanc n’était pas solitaire ; au contraire, une multitude colorée l’accompagnait, le complétait. Elle s’étendait en motifs de beauté, parfois d’un sens donné, d’autre fois simples spirales emmêlées.

Enfin, le troisième et dernier souvenir de paix qu’il me reste de mon très jeune âge, est une vision de ma première mère, du moins je le crois. Je revois son dos dénudé à la peau burinée par le soleil d’été, un vêtement de lin d’une pièce, blanc, bien que sali par l’effort de la journée, des sandales faites de cuir et de corde, un panier en osier rempli d’olives posé sur sa tête, au visage oublié.

Puis la quiétude de l’enfance s’étiole, s’enfume sous des colonnades soufrées où la rythmique guerrière s’impose. Pour ces instants cruels, ma mémoire n’est plus que tonnerre et éclairs. Les oliviers brûlent, les blés mûrs couchés baignent dans le sang et la cendre. Les fruits de l’été sont écrasés sous l’ordre militaire. C’est là l’horreur de la terre brûlée. Le marbre est souillé de vie fuyante, sa surface en devient traîtresse au pied des malheureux. Ils glissent au crucial instant et ils n’ont plus qu’à tendre leur cou au fer mordant. Les temples sont profanés. Le noir de leur charpente a perdu sa profondeur, il n’est plus que bois cendré, où rougeoie la braise incandescente du charbon né.

Avant que l’ombre ne s’abatte définitivement sur ma mémoire d’enfance, un dernier écho me revient. Mon corps nu et vulnérable, le tumulte de la bataille environnante, une silhouette menaçante, des sabots pour pieds, des cornes écarlates au front, une pupille animale alignée sur l’horizon. Et puis dans un grognement rageur, un trait rouge tiré à la pointe du glaive, de ma clavicule à mes reins. Mon regard ulcéré avait alors une impression de nuit en plein jour, comme si le ciel était soudain soumis à la colère des volcans.

Mes hurlements incessants et le cliquetis des chaînes pesantes.

Enfin plus rien. Seulement l’ombre et le silence.

Nul n’a jamais su que j’avais été fait esclave avant de courir, libre et voleur, les ruelles d’Arpa. Pas même Faustus. Pas même toi de ton vivant, ma tendre Pathie ; peut-être l’auras-tu deviné, et par ton intelligence humaine, tu auras aussi conçu que tu n’étais pas en droit d’évoquer sujet d’une pareille gravité sans mon invitation. Alors, avais-tu compris pourquoi il m’est si important de me délivrer de la Singularité ? Que j’étais prêt à payer n’importe quel prix pour cela ? Est-ce pour cela que tu m’as jeté sur cette route tumultueuse qui m’a conduit à Vale ?

Au terme de mon voyage jusqu’à la Ville, après maintes épreuves, j’ai ressenti le besoin d’écrire ces mots. Mon cœur se soulage d’un étrange poids dans le sillage de mon stylet. J’ignore ce qu’il adviendra de cette lettre, faute d’une âme à qui la transmettre.

Pourquoi ne m’as-tu rien dit de ta tourmente ? Pourquoi t’es-tu privé de me révéler la vérité sur ce fardeau que nous partagions ?

Plus que jamais son chant me hante. Aujourd’hui, j’ai oublié le souvenir d’une nuit de sommeil, pleine et entière. Mes nuits ont perdu leur saveur bénigne et naturelle. Une intuition me souffle que cela ne sera pas sans conséquence. Je crois que, déjà, de sombres artifices assaillent mon corps. Toutefois, ton cadeau apaise mon tourment. La présence de la Voilée m’aide, me conforte et affermit ma volonté dans ma mystique. Parmi tes étoiles, j’apprends grandement. Cette intuition me guide, aidée par notre proximité émotionnelle ; le langage de tes étoiles n’en devient que plus clair, presque limpide. Tu en savais tant. Tu détenais un tel pouvoir. Pourtant, tu as choisi de t’exiler, de ne pas imposer tes fils dans la toile de l’Histoire. N’est-ce pas là preuve d’une infinie sagesse ?

L’Œil Stellaire s’apprête à saluer le ciel de son écarlate présence. Je la ressens jusqu’au creux de mes os, cette singulière force céleste qui s’annonce. À Arpa, tu jouais ce rôle de phare pour nous. Désormais, je me suffis à moi-même. La Nuit s’ouvre, m’invite dans sa danse kosmique et me révèle ses secrets qui t’étaient autrefois confiés.

Rien n’arrête la révolution des astres.

Les cycles s’enchaînent, imperturbables aux maux des vivants, omnipotents.

Adieu Pathie.

Adieu tendre mère des orphelins d’Arpa.