II. L'odeur de l'orage
I. — À Aelia Valia.
Marcus Livius Scaevius salue Aelia Valia
Citoyen nouveau de la Ville, je souhaite tout d’abord te présenter mes excuses si ma démarche, peut-être cavalière, ignore les usages. J’ai été formé à l’étiquette patricienne récemment et je n’en maîtrise pas encore toutes les subtilités. Toutefois, si mon vœu avait été de rendre publique ma requête au nom de ma famille, je l’aurai formulée et faite répétée à ton attention par un messager de notre maison.
Cependant, ce billet est de ma propre initiative et aucun œil politique ne surveille la valeur de mes mots par-dessus mon épaule. Il engage ma volonté seule. Sous cette forme, je t’invite donc à la discrétion. Je ne t’écris pas sous le sceau du secret le plus absolu. Toutefois, j’apprécierais que la teneur de nos échanges se tapisse dans nos ombres.
Malgré mes origines provinciales, je n’ignore pas l’immense prestige de ta famille et les grandes figures dont tu es l’héritière. La rumeur rapporte que votre ascendance remonte à la Sœur Fondatrice Valia et même au-delà, jusqu’aux Sang-d’Or de la glorieuse Lyor.
La vertu et la fortune n’ont cessé d’accompagner la gens Valii depuis la fondation de Vale. La mémoire de la Ville célèbre quantité de Valia et de Valius, des héros et des mystes, pour la plupart, d’exception. Malheureusement, la Ville ne conserve au sein de ses archives que les noms et les hauts faits. Le reste, la forme et la matière de ces grands esprits d’autrefois sont oubliées ; si bien, qu’il est d’usage de leur faire dire nos propres volontés dans l’anachronisme le plus complet.
J’en arrive à ma requête. Je n’ignore pas que la gens Valii possède d’importantes archives privées qui remontent jusqu’à un temps où Vale n’était qu’une cité mineure de la Péninsule. J’éprouverais un vif intérêt à l’idée de les consulter afin d’y chercher des témoignages d’usage des mystiques, toutes natures confondues : imperium, sophia, Nuit ou taccio. Il m’a été personnellement rapporté que tu étais toi-même fine connaisseuse de ces archives. C’est pourquoi, je souhaiterais obtenir ton concours pour formuler une demande d’accès à Caius Valius, ton oncle et chef de la gens Valii.
Je m’intéresse à une entité mystique méconnue, même parmi les plus savants. Les mystes de la Nuit la nomment la Singularité. Toutefois, je n’ignore pas que d’autres noms lui sont donnés selon les écoles. Je ne m’avance davantage dans ce billet, car je préférerai le faire de vive voix.
Si d’aventure tu accèdes à ma requête, je t’exposerai dans le détail l’entièreté de l’affaire. J’irai même plus loin. Si ta curiosité, reconnue par tous, s’aiguise à la lecture de mon billet et te convainc de m’apporter une aide plus conséquente, je l’accepterai avec tout l’honneur qui lui est dû.
Maison Livii.
XI, Solstice Blanc, nuit. (524)
II. — À Vala Pomponia.
J’ai lu ta lettre du VIII avec beaucoup de joie, car je m’inquiétais de ne pas en avoir reçu depuis le Solstice Blanc. Je suis heureux d’apprendre que cette nouvelle vie tienne ses promesses et panse les blessures et les peines. Ma joie redouble de savoir ta Nuit s’épanouir sous l’égide bienveillante de l’Astronomïsme. Les progrès que tu me décris m’impressionnent ; et je me réjouis que tes fulgurances mystiques soient grandement appréciées et non jalousées par les Astronomes. Ces mystes cultivent une Nuit sage, pleine de clarté. Il me tarde que tes premières étoiles flamboient dans la paume de tes mains.
Pour ma part, je continue de percer les enseignements de la Voilée. La chose n’est toujours pas aisée, comme j’ai déjà pu m’en plaindre à toi ou à Oléastre. Chaque étoile vibre d’un tesson d’âme ; et selon sa nature, il m’est pénible de m’y accorder. Durant cette première année écoulée, j’ai éculé les étoiles les plus amicales de la Voilée, celle dont je me sentais proche et imaginais une certaine filiation. En la matière, les étoiles de Pathie ont été d’une accessibilité déconcertante, bien sûr. Les couleurs et les sons étaient d’une clarté et d’une transparence que je n’ai retrouvées dans aucun autre astre. Ces derniers temps, j’apprends d’une étoile la possibilité de me jouer des règles naturelles et de voler. Sans surprise, l’exercice s’avère des plus difficiles.
Ailleurs, ma satisfaction n’est pas davantage contentée. Bien qu’elles aient débuté dans un engouement optimiste, mes recherches dans les archives Valii ne débouchent sur aucune découverte concrète. Aelia a trouvé une mention de la Singularité dans les mémoires d’un certain Quintus Valius, consul de 214 aux premiers temps de la République. La référence est maigre et ne soulève aucune piste pour la suite. Il est tout juste dit dans un valain archaïque : « Le chant maudit hante les grands, sous son charme, ils s’évanouissent. ».
À mon grand regret, cette découverte ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà. Avec Aelia, nous en avons conçu une profonde frustration, car nous étions pris de vertige par le fossé séparant nos efforts investis et l’absence de résultats concrets. Nous avons décidé d’un commun accord de nous reposer quelque temps, avant de reprendre notre travail avec un entrain et une volonté revigorés. Ainsi, Aelia me fait profiter de toutes les distractions que la Ville a à offrir quand je ne suis pas occupé à l’étude ou par les affaires familiales.
Parallèlement, aucune autre vieille famille patricienne n’a souhaité nous ouvrir l’accès à ses archives. Mes requêtes ont toujours été déclinées poliment. Je ne puis que formuler des hypothèses pour expliquer cette conduite. Certains craignent que de lourds secrets soient révélés au grand jour, potentiellement préjudiciables à la dignité de leur famille ; d’autres pratiquent les mêmes recherches pour leur propre compte ou celui d’autres puissances de la Ville. Titus Livius m’a bien fait comprendre que la maîtrise de la Singularité est un enjeu de pouvoir déterminant à Vale. Si lui-même s’en libère, il se sait en mesure d’incarner un avenir jamais imaginé pour la Ville. Selon lui, la Singularité tient à la bride courte à notre mystique, l’empêche d’atteindre son plein potentiel. En définitive, la promesse de faire taire son Appel est une promesse de puissance. À n’en pas douter, ses opposants, qui nous maintiennent leurs archives portes closes, s’enorgueillissent d’une pareille pensée.
Savoir Titus Livius soumis à l’Appel de la Singularité me laisse toujours un goût amer en bouche. Une étrange certitude me hante : Pathie savait. Après tout, quel meilleur support à mes recherches qu’un imperator concerné en premier lieu par cette maudite Singularité ? Alors, pourquoi tant de secrets ? Je l’ignore et sans doute, ne le saurai-je jamais.
Malgré les perspectives grandiloquentes de Titus Livius, la lutte contre la Singularité reste pour moi un enjeu crucial de survie et de liberté. J’ignore aujourd’hui combien de temps mon corps et mon esprit seront en capacité d’endurer ces courtes nuits d’insomnie, avant que ma toile de raison ne se déchire. Parfois, la Nuit m’abrite et cela me suffit. Parfois, la Singularité vrombit et résonne jusqu’aux confins de mes espaces infinis.
Néanmoins, je ne souhaite pas t’inquiéter outre mesure. Ma santé reste bonne. Je ne risque pas encore de perdre l’esprit en l’espace d’une mauvaise nuit. Ma volonté et mes principes demeurent solides.
J’attends de tes nouvelles. Et si la mélancolie de nos malheurs passés te tourmente, n’hésite pas à t’en ouvrir à moi. Même au loin, je suis un ami fidèle, à ton service.
Maison Livii.
III, Équinoxe Fleuri, nuit. (525)
III. — À Faustus.
Marcus Livius Scaevius salue Publius Faustus, consul d’Arpa
Conscient du caractère officiel et des potentiels enjeux de ce billet, tu me pardonneras la formalité des salutations qui l’ouvrent. Aussi, je ne me disperse pas davantage et t’informe des événements en cours et à venir.
Le Sénat a démis de ses fonctions le gouverneur d’Olrinie, Caius Licinius. Ta voix a été entendue et l’urgence de ton message comprise par les Parents de la Ville. Un tribunal jugera Licinius pour ses extorsions au peuple d’Olrinie ainsi que pour ses détournements de l’impôt, dont la nature préjudiciable à la Ville a choqué les Parents. Je te prie de bien vouloir préparer l’ensemble des preuves que tu as en ta possession. Trois de nos avocats s’embarquent actuellement pour Arpa afin de les rapporter à Vale. J’espère que ces actions mises en œuvre sauront satisfaire le peuple d’Olrinie qui n’a que trop souffert des exactions de ce Caius Licinius.
Dans un registre plus déplaisant, le Sénat a refusé de consentir à une baisse de l’impôt malgré l’affaire du gouverneur. Les Parents entendent bien que l’Olrinie délivre les montants d’argent et de cuivre décidés lors de la ratification du traité des Dorsales. Ils considèrent que la richesse issue des mines tout juste découvertes est suffisante pour pallier les manquements de Licinius. Ils te suggèrent de presser en bon maître la main-d’œuvre.
Ce premier refus s’accompagne d’un second. Le Sénat a rejeté l’attribution du droit altin à la province d’Olrinie. Aucun des partis n’a voulu prendre la défense de ta requête, si bien que l’affaire a été classée rapidement. À titre personnel, je ne comprends pas leur décision au regard des découvertes minières récentes. Ils y auraient tout intérêt à offrir le droit altin à l’Olrinie et ainsi faire profiter les affairistes de la province des avantages sociaux et fiscaux qui découlent de ce droit. La citoyenneté valaine aurait été une prétention trop haute et certainement déplacée. En revanche, le droit altin se conjugue parfaitement ces exploitations dont se dote désormais la région. Cela ne pouvait qu’encourager de nouvelles explorations des Dorsales et multiplier les rentrées financières pour Vale, bien qu’elles passent aussi par d’autres biais que l’impôt. Je ne désespère pas de convaincre Titus Livius de porter à nouveau la question au Sénat l’année prochaine et de la soutenir plus sérieusement.
Par ailleurs, je regrette que celui-ci ne t’écrive plus directement, comme il en avait l’habitude depuis ce Solstice Fleuri. J’ignore pourquoi il a soudainement pris ses distances. Il n’a, à ce jour, pas souhaité me faire part de ses raisons. L’imperator est un taciturne avec lequel la brouille est aisée. De l’autre côté, je ne suis pas certain que tu m’ais tout révélé de vos récentes discussions et peut-être qu’il s’y cache le nœud du problème. Sache que tu peux t’en ouvrir à moi. Tes mots seront pour mes yeux seuls. Toujours est-il que je m’efforce d’incarner le lien entre vous et de pouvoir faire profiter au mieux Arpa de ma position privilégiée à la Ville.
Mes propres affaires, bien que tu ne t’en sois pas inquiété dans ton dernier billet, continuent de progresser. Plus lentement qu’espéré bien sûr, car la tâche n’est pas simple et de nouvelles difficultés se présentent. Les documents que nous consultons, avec Aelia, sont de plus en plus fragiles et leur déchiffrage requiert un temps long et parfois, l’assistance de grammairiens. Les archives Valii que nous étudions ces derniers temps remontent à la royauté Valaine, moins d’un siècle après sa fondation. Mon amie fait preuve d’un enthousiasme à toute épreuve et se révèle une alliée formidable dans cette quête de la Singularité. Si d’aventure nos recherches se retrouvaient couronnées de succès, crois-bien que tu seras le premier informé.
Je te souhaite le meilleur. Prends soin de ta santé.
Écris-moi.
Maison Livii.
III, Solstice Doré, nuit. (526)
IV. — À Maria Livia.
Marcus Livius Scaevius salue Maria Livia, questrice
Pardonne-moi la formalité des salutations, mais je ne pouvais m’empêcher d’en jouer le jour même où j’ai le plaisir d’apprendre ta nomination à la questure. Toutes mes félicitations. Te voilà sur la première marche de la carrière des honneurs. Toutefois, garde-toi de pousser trop avant tes ambitions politiques, car je doute que notre cher père t’autorise à le rattraper si tôt dans la course au consulat. Laisse-lui s’en la primeur, il sera ainsi moins fâché contre toi. Trêve de plaisanteries. Je suis heureux pour toi. Je sais que cette vie valaine te tient à cœur.
N’y vois pas d’ores et déjà une tentative d’influence de ma part. Cependant, je voudrais attirer ton attention et ta vigilance là où j’ai échoué à le faire pour notre père.
Le procès de Caius Licinius continue d’être repoussé mois après mois sans qu’aucune volonté sénatoriale ne semble prête à s’attaquer au problème. Faustus a joué sa partition avec toute la bonne volonté qu’il lui était possible de donner. Il a rassemblé une quantité non négligeable de preuves à l’encontre de Licinius. Parmi elles se trouvent des actes qu’un tribunal pourrait qualifier de traîtrises. Tu découvriras notamment des documents qui attestent de mouvements de fond entre l’Olrinie et quelques vieilles royautés Rhocques. Si ma mémoire est bonne, l’impôt doit être déposé au Trésor et non dans les coffres des ennemis d’hier. Je me contenterai de ce seul exemple tant il illustre la nature des nombreuses exactions perpétrées par cet odieux personnage.
Je comprends bien qu’il existe une malheureuse tradition chez les gouverneurs provinciaux. Néanmoins, Licinius dépasse de loin les écarts auxquels sont accoutumés les peuples et leurs chefs locaux. Il a abusé encore et encore d’un privilège illégal ; pousser les Olriniens jusqu’à une profonde humiliation dont il peine à se remettre sans colère. L’exemplarité compte-t-elle pour si peu à Vale ? Il me semblait avoir lu et entendu à tout bout de champ vanter les mérites de la Vertu et de la Sobriété Valaine, valeurs cardinales de la Ville, érigées en déesses dans plus d’un temple.
C’est un bien mauvais procès que je te fais, alors que tu n’as pas encore terminé de célébrer ton entrée en fonction. Je suis simplement las de cette affaire, car je suis le seul à m’en inquiéter dans notre famille. Père ne m’écoute guère. Il me coupe avant même que je ne finisse ma plaidoirie. De son côté, Faustus ne cesse de m’écrire et de s’enquérir des avancées du procès. Chacune de mes réponses, de plus en plus laconique et défaitiste, le déçoit. Une distance s’installe entre nous, petit à petit. On ne se raconte plus grand-chose dans nos billets ; seulement les affaires courantes, plus rien de personnel. J’ignorais que notre fraternité souffrirait ainsi. Peut-être qu’une résolution positive de cette affaire resserra nos liens à l’avenir.
Je regrette de ne pas pouvoir célébrer ta nomination. En compagnie d’Aelia, j’ai embarqué pour l’Escal dans la plus grande précipitation. Tu sais bien que sur l’affaire de la Singularité, père me donne toute latitude. Une découverte dans les archives Valii nous pousse à croire qu’une piste sérieuse nous attend sur l’île. Nous devrions arriver à Esclandre au matin du XXIII si des vents contraires ne jouent pas en notre défaveur.
Prends soin de ta santé. J’espère que tu sauras garder dans un coin de ton esprit la requête que je t’ai transmise.
Tubirie.
XXI, Équinoxe Fleuri, nuit. (526)
V. — À Oléastre.
Marcus Livius Scaevius salue Oléastre, Astronome de la Passe
Vala m’a fait savoir qu’elle se trouvait missionnée dans la Passe. Aussi, je risque de répéter dans ce billet une quantité d’informations que je lui ai déjà écrites et qui lui appartient de te partager à l’ordinaire. Toutefois, le sujet m’est apparu trop important pour attendre son retour. Il me semblait nécessaire que tu les obtiennes de première fraîcheur.
Tu n’es pas sans savoir que je mène d’importantes fouilles en Escal depuis un certain temps, la province insulaire servant d’avant-poste à Vale en Mer Intérieure. Aelia Valia a découvert, au cours de nos longues recherches dans les archives de sa famille, un texte daté de l’époque royale de Vale. Celui-ci rapporte une curieuse version de l’histoire des Sœurs Fondatrices de Vale, Valia et Velia. L’objet est très original, car il se rapproche davantage d’une chronique historique que d’un mythe. Le texte possède une langue, bien que rude et archaïque, directe et claire. Les événements décrits ne sont pas enrobés de l’habituel décor et les vertus sont mises au rebut. L’auteur nous dépeint des êtres mortels forts mais faillibles, dont les malheurs rappellent les nôtres, sans pour autant invoquer un imaginaire mythologique riche de métaphores et d’interprétations.
L’auteur rend responsable la Singularité de la séparation des Sœurs. Velia décide d’abandonner la Ville en construction car les tourments de la Singularité la rongent et la détruisent à petit feu. Leur célèbre dispute est déclenchée par l’attitude méprisante de Valia, incapable de comprendre la détresse de sa jumelle. Après avoir été frappée d’une brique en terre crue de la main même de Valia, Velia s’exile en quête d’un remède contre l’Appel de la Singularité. Sans s’encombrer de détails, l’auteur indique que Velia s’est rendu sur l’île d’Escal afin d’y trouver le secours d’une ancienne et obscure peuplade versée dans la mystique de la Nuit.
Je te concède que l’indice est bien mince et que notre départ pour l’Escal a été davantage le fruit d’un coup de tête qu’un acte réfléchi. Néanmoins, ce texte possède une saveur très particulière et constitue l’une des rares mentions claires et précises de la Singularité que nous ayons découvertes à ce jour.
Notre grain de folie a été récompensé. Bien sûr, le succès n’a pas été immédiat. Il a fallu encore abattre une grande quantité de travail avant que ne se révèle notre objet de quête.
Je t’épargne les innombrables péripéties et déconvenues que nous avons supportées avec Aelia, leurs tenants et leurs aboutissants. Je te les raconterai de vive voix si un jour cela t’intéresse lors de ton prochain passage en Ville. La chose importante est la suivante. Un faisceau d’indices nous a conduits à conclure que Velia, ou tout du moins une personne soumise à la Singularité, a bien séjourné à Escalandre en des temps reculés et a laissé des traces de sa présence.
La datation précise de l’événement nous est inconnue. Cependant, nous savons ceci. À l’occasion d’un festival du Solstice Blanc, le roi d’Escalandre, Hiérophlon I, a accordé les traditionnelles doléances à son peuple. Une femme s’est présentée devant lui et a demandé la chose suivante : un remède pour faire taire l’Appel de la Singularité. Le souverain ému par son funeste sort lui a conseillé de poursuivre sa traversée de la Mer Intérieure ; de s’embarquer pour l’Astrurie où les mystes de la Nuit ont hérité d’une partie du savoir des défunts Sang-d’Or de la belle Lyor.
Ainsi des réponses nous attendent peut-être en Astrurie.
Je n’ai pas la liberté de voyager pour cette terre lointaine ; encore moins, depuis que la volonté valaine souhaite y porter la guerre. Par ailleurs, Titus Livius m’a rappelé à ses côtés. L’atmosphère à Vale s’échauffe. Les tensions y sont plus vives que jamais. Chaque camp politique regroupe ses forces dans l’attente de solder le conflit civil à venir. Qui pourrait croire qu’une cité au fait de sa gloire voit ses fondations trembler sous le poids de son prestige ? Patriciennes et patriciens font, à la fois, le poison et le remède de leur Ville.
Bien à toi.
Escalandre.
IX, Équinoxe Rouge, nuit. (527)
VI. — À Titus Livius.
Marcus Livius Scaevius salue Titus Livius, imperator
J’espère que ce billet te trouvera plus facilement que ma propre personne.
Lors de mon voyage, le mot a été prononcé à de nombreuses reprises ; la peur qu’il suscite à soulever plus d’un cœur. Il sillonne les campagnes de toute la Péninsule, du Talon à la Pointe.
Proscriptions.
Depuis mon retour à Vale, je l’entends partout, à chaque occasion. Sa présence empoisonne toutes les relations. Il sécrète les pires venins ; déjà, certains en viennent aux mains, d’autres tirent le glaive au clair et manque d’un rien de répandre le sang. Je n’en ai pas été surpris tant les tensions politiques et populaires échauffent la Ville ces dernières années. Toutefois, je note qu’elles ont redoublé depuis mon absence.
Le mot n’est plus l’avatar d’une vieille hantise de guerre civile. Il est devenu une proposition concrète, discutée ouvertement dans le cercle privé des grands imperators de la Ville. J’ai bien conscience de la position de notre famille. Mes recherches ne m’ont pas aveuglé au point d’ignorer les mouvements de fond. Si des listes devaient être dressées dès demain, elles le seraient en partie par notre main ; et a fortiori, par la tienne.
Sur cette hypothèse, mon billet s’accompagne d’une demande d’audience privée. Caius Valii désire s’entretenir avec toi de ce sujet particulier et d’autres. Ses raisons sont on ne peut plus claires. Il craint de retrouver le nom Valii sur les listes. Il a conscience d’incarner l’héritage de la vieille royauté malgré les siècles passés. Il souhaite une garantie de ne pas servir de bouc émissaire ou bien de subir quelques dégâts collatéraux pendant la tragédie qui s’annonce.
À ce poison, il te propose le remède suivant : unir nos familles par un mariage entre Aelia et moi-même.
Je tiens l’information d’Aelia elle-même. Elle a parlé sous l’assentiment de son oncle qui voulait que la proposition nous parvienne officieusement en premier lieu.
Je ne m’éterniserai pas dans un long plaidoyer pour la gens Valii. Tu as déjà un grand nombre d’éléments en mémoire à leur sujet. Je n’ai pas la folie de prétendre pouvoir infléchir ton jugement. Cependant, je me permettrai d’insister sur un point et non des moindres. Eux seuls nous ont ouvert l’accès à leurs archives privées. Sans l’aide enthousiaste d’Aelia et son labeur, nous ignorions toujours que notre salut se trouve en Astrurie. Pour ce que ma parole a d’importance, ma position est la suivante : je suis favorable à cette union entre nos familles ; de même qu’Aelia.
Il est un autre sujet sérieux dont je souhaite t’entretenir.
À mon retour, j’ai appris la disculpation de Caius Licinius. La culpabilité est retombée sur quelques obscurs personnages de son administration lorsqu’il était en fonction à Arpa. Je ne puis dissimuler, à la fois, ma profonde déception et mon trouble dans la gestion de cette affaire. Tenu à l’écart des instances politiques de la Ville par les termes de notre Serment, j’ignore l’ensemble des tenants et aboutissants. Toutefois, je sais ceci. Faustus et le peuple d’Olrinie n’oublieront pas un tel affront. Vale en subira un jour les conséquences, sois-en certain. Et ce jour-là, je ne pourrai rien y faire, car depuis longtemps ma fraternité sera consommée.
Ceci ne constitue point une menace ; rien qu’une juste vérité.
Maison Livii.
XXIX, Solstice Blanc, nuit. (527)
VII. — À Faustus.
Marcus Livius Scaevius salue Publius Faustus, consul d’Arpa
Je m’inquiète de ne plus recevoir de tes nouvelles aussi souvent que les années passées. Je lis bien tes reproches à travers la maigreur de tes billets impersonnels. J’en éprouve une profonde peine, car à la fois je la comprends et la trouve injuste.
Ta colère contre l’impérialisme Valain est légitime. J’ai toujours été le premier à le dire ici, au cœur de la Ville. Je regrette que le procès de Licinius se soit conclu sur son innocence. Je regrette que ta parole ne soit pas entendue au Sénat, qu’en bien même celle-ci porte en elle une redoutable puissance. Je regrette que ces affaires politiques nous détournent l’un de l’autre, comme si nous nous en tenions mutuellement rigueur. Là pointe l’injustice, car j’ai joué mon rôle et plus avec toute la force qu’il m’était donné d’avoir.
Mon échec ne saurait faire de moi un traître ou toute autre créature de la sorte. Et pourtant, ton silence sous-entend de cruelles accusations et mon cœur s’imagine frémir.
Alors je persiste et je te signe un nouveau billet, te rappelle au souvenir de mes chroniques des Dorsales, quand je marchais vers Vale, la Nuit timide.
À Vale, les troubles se poursuivent. Les élections consulaires ont été une nouvelle fois repoussées. Le Sénat craignait des débordements et à raison. Les bandes armées, plus nombreuses que jamais, arpentent les artères de la Ville de jour comme de nuit. Il n’est pas rare que le sang soit versé pour un rien ; un rire, une apostrophe, une insulte.
Les Optimates se sentent acculés. Ils ont recours aux pires extrémités pour maintenir leurs positions. Notre parti, les Populares, n’en reste pas moins tout aussi coupable de semblables exactions. La rumeur des proscriptions persiste, bien qu’elles tardent à se concrétiser. Cette menace suspendue au-dessus de la Ville empêche Vale de s’effondrer. Lorsqu’elle s’abattra sur la Ville dans la pire des cruautés, seuls ses instigateurs domineront les ruines fumantes ; et Titus Livius parmi eux.
Malgré tout, au cœur de cette noirceur urbaine, une perspective plus joyeuse se dessine sur un tout autre horizon. Rien n’a encore été officiellement entériné, mais tout conduit à conclure que mon mariage est imminent.
J’espère que cette nouvelle-ci attisera suffisamment ta curiosité pour qu’elle motive une réponse de ta part.
Maison Livii.
XV, Solstice Doré, nuit. (528)
VIII. — À Aelia Valia.
Marcus Livius Scaevius salue Aelia Valia, future épouse
J’espère que mes salutations aventureuses ne constituent pas un outrage ou un prétexte d’annulation de nos noces. J’ai la certitude que tu sauras l’apprécier à sa juste valeur pendant ton initiation aux Mystères des Épouses Valaines.
Ce soir, j’ai le cœur léger. Un poids s’est envolé, me semble-t-il ; mais lequel ? Je ne le sais. Peut-être la perspective de notre mariage m’apaise l’âme et m’aide à entrevoir un avenir meilleur. Pourtant, notre union soldera les derniers instants de paix que je connaîtrai avant longtemps.
Ma pensée alterne entre deux couleurs, une légèreté bluette et une gravité grisâtre. J’espérais qu’écrire les saisisse et les joigne en un doux dégradé, signe d’harmonie.
Les préparatifs pour la campagne d’Astrurie s’initient dans l’ombre. Les premiers ordres ont été envoyés ; les premiers vétérans sondés. L’affaire s’organise en Escal, bien sûr. Notre cousin, gouverneur de la province, se révèle d’une aide précieuse et d’une grande discrétion. Un allié formidable selon les propres mots de Titus Livius. Ce dernier avance ses pions prudemment. Forcer la conjonction des événements est une manœuvre délicate : être consul et engager la guerre contre la Ligue Astrusque.
Je ne cautionne pas cette volonté de porter la guerre dans ce lointain pays outre-mer. Je n’en comprends pas la nécessité pour la Ville. En revanche, j’imagine sans peine le prestige personnel acquis pour le vainqueur d’une telle entreprise. Je ne suis pas aveugle. Je connais les rêves enfiévrés de mon père. Qui les ignore ? D’ailleurs, ne sont-ils pas deux mystes et imperator à s'imaginer revêtir les atours de la vieille royauté ?
Bon gré, mal gré, j’espère que nous soulèverons la piste de la Singularité, une fois posé le pied en Astrurie ; que celle-ci nous éloignera des combats, et pourquoi pas, les entravera d’une façon ou d’une autre. M’est-il permis de rêver l’impossible ?
Il me tarde de museler l’Appel de la Singularité. La possibilité m’en sera-t-elle offerte ? La liberté à portée de main, enfin ?
Ressens-tu ma fébrilité malgré la légèreté revendiquée ?
J’ai peur.
La mort guette quelque part. Nul ne sait où.
Serais-je un idiot de te déclarer mon intime passion pour ta personne, ton être, ton esprit ? Le moment est-il inopportun ? Qu’importe. Je souhaite te l’offrir.
Je t’aime.
IX. — À Quintus.
J’ai appris la nouvelle par le plus grand des hasards. Titus Livius avait pris le soin de m’écarter des cercles de décision. Malgré notre amitié, Maria Livia a obéi à son injonction ; je ne m’explique pas cette trahison. Ne pouvait-elle pas le raisonner ? Trouver une issue à cette cruelle intention ? Aussi, j’écris ce billet dans la précipitation, l’esprit en pleine tourmente. Tu es le dernier vers qui je peux me tourner.
Je t’implore Quintus. Ne participe pas à ce massacre. Ton âme ne mérite pas d’être souillée par ces querelles aristocratiques. Je saurais te protéger si l’on venait à condamner ta désobéissance.
Si ce message te parvient, attends que je te rejoigne. Laisse-moi une chance de te convaincre.
Maison Livii.
III, Équinoxe Fleuri, nuit. (529)
X. — À Vala Pomponia.
L’orage a finalement frappé la Ville.
Une folie l’a soumise ces jours-ci. Depuis hier seulement, elle commence à se tarir.
Le sang inonde nos rues emplies de cris et de pleures, le jour comme la nuit. Les miens se joignent aux leurs.
Aelia…
Aelia n’est plus. Condamnée d’une simple inscription, un mortel trait au stylet de la main même de mon père.
Mes étoiles brûlent d’une colère noire. Leur surface se tend sous la force des marées. Leur matière s’échauffe plus que jamais. Elles se densifient, creusent l’éther sous leur masse terrible. Leur lumière s’affirme, s’épaissit jusqu’à imiter la texture du réel. Les cœurs s’agitent et chantent une fusion gorgée de haine et de douleur. Je n’ai rien d’autre à leur offrir.
Comble de l’infamie, la Singularité crie à n’en plus finir. Elle crie en vain. Désormais, des fantômes ravagent mon âme jusqu’à rendre inaudible son Appel.
J’ignore quand le cours des événements m’a échappé. Hier, j’étais promis à Aelia Valia. Aujourd’hui, j’ai marché parmi les ruines fumantes de sa maison. Il ne reste presque plus rien. Tout a brûlé. Aelia n’a pas souffert, m’a-t-on dit. Vraiment ? Peut-on ne pas souffrir d’une telle tragédie ? De contempler, sous ses yeux impuissants, toute sa famille massacrée jusqu’au dernier ?
Quintus aussi est mort. Je l’avais retrouvé avant qu’il ne s’engage sur le sentier de mort. Je l’avais supplié. Rien n’y a fait. Dans un ultime éclair, Caius Valius l’a tué. Quel gâchis. Rien d’autre qu’un misérable gâchis.
Il s’en est fallu d’un rien pour que je trahisse le Serment. Un vestige de raison m’a empêché de briser ma chaîne et ainsi d’acter ma condamnation à une mort certaine. J’ai retenu d’un infime geste mes étoiles d’engloutir l’imperator.
Je demeure prisonnier, enchaîné au meurtrier de ma tendre aimée.
Je n’ai pas le choix Vala.
Le Serment.
Je ne puis le trahir. Nos destinées sont liées.
Non. Non. Non.
Voilà la Singularité qui encore se déchaîne et rugit.