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III. Les cendres de Lyor

I. — À Titus Livius.

Marcus Livius Scaevius salue Titus Livius, imperator

Trouve dans ce billet mon dernier rapport sur nos activités en Astrurie.

Fort Astrii est en passe d’être achevé ; la route jusqu’à Ombria a été creusée et pavée ; la digue a été étendue pour abriter nos navires dans la baie aménagée. Des travaux manquent encore, notamment un débarcadère digne de ce nom. Autrement, nous sommes prêts à accueillir les légions et initier la campagne.

Nos alliés Astrusques démontrent une parfaite loyauté jusqu’à présent ; ils déploient des efforts considérables pour nous assister. Nous avons récemment reçu plusieurs contingents d’auxiliaires des cités d’Ombria et de Calciria. Leurs soldats semblent robustes et capables d’user de petits artifices de la Nuit. Leur mystique n’est en rien comparable à la mienne. Cependant, elle n’en demeure pas moins utile sur un champ de bataille. Nous attendons encore un généreux régiment d’infanterie de Velrouse. Celui-ci devrait arriver dans les prochains jours. Les négociations avec la cité de Polporia ont échoué. Nos promesses de victoire n’ont pas été suffisantes pour les convaincre de rejeter la tutelle de la Ligue Astrusque. Malgré ce revers, nous pouvons nous estimer satisfaits d’avoir gagné à notre faveur trois des sept cités de la Ligue.

Je ne m’étends pas davantage sur ces questions. Je ne doute pas que les éminences grises, dont la double mission de m’assister et de me surveiller, t’enverront des rapports plus détaillés. La conclusion du mien est la suivante : nous sommes prêts.

Concernant notre intérêt commun, je n’ai soulevé aucune piste digne de ce nom. Mes relations cordiales, voire amicales, avec nos alliés Astrusques sont une source riche d’enseignements sur la Nuit. En revanche, bien que l’Appel de la Singularité ne leur soit pas inconnu, ils ne savent rien qui s’apparente à autre chose que des légendes éculées. Cependant, je garde l’intime conviction que les grandes cités de la Ligue Astrusque, Vélinia, Asmorties, Egonies et Névria, détiennent des connaissances plus approfondies sur le sujet.

Je continue de superviser la fin des travaux. Je me tiens disponible pour tes prochaines instructions.

Fort Astrii.

IX, Équinoxe Fleuri.

II. — À Maria Livia.

Le soleil se couchait sur la Mer Intérieure. Perché sur les remparts de Fort Astrii, mes pensées divaguaient. Puis, sous l’influence d’un hasard, il m’est apparu que je ne t’avais pas écrit depuis bien longtemps. Je l’avoue, mon travail de ce côté-ci de la Mer Intérieure m’accapare l’esprit tout entier. J’incarne le parfait citoyen valain, le bon fils au service de son père et de son nom.

Vois donc comme je t’accorde pleinement ma confiance. Je m’autorise l’ironie dans ce billet. Pourrais-tu m’en faire le reproche maintenant ?

J’ai toujours le cœur amer, sais-tu ? Malgré tes excuses et ta sincérité. Je rejoue les proscriptions chaque nuit, chaque jour, encore et encore. Je t’imagine défier notre cher père. Tu outrepasses ses ordres. Tu me glisses au plus vite un billet contenant la liste des noms. Sans réfléchir, je vole au secours d’Aelia. Je pars d’un bond vers la maison Valii. Et après ? L’après, je ne l’imagine jamais, car au fond, je connais l’affreuse vérité. Même un pareil rebondissement n’aurait pas été suffisant pour changer le cours des événements. L’amertume persiste peut-être à cause de cette fatalité. Tout avait été écrit sous un trait de stylet, plein d’une volonté aussi cruelle qu’absolue.

Tu avais compris cela dès la rédaction des listes. Tu es sensible à ces petites choses. Tu navigues en politique depuis ton enfance. Plus significatif, tu adores voguer sur ces eaux troubles ; et inutile de préciser que tu as le pied marin. Malgré la naïveté que certains te reprochent, tu t’annonces comme une patricienne de renom pour les années à venir. La petite orpheline du quartier des Denrées a bien grandi ; il est loin le temps où tu accompagnais ton premier père plébéien réclamer des loyers.

Où allais-je avec cela ?

Je l’ai oublié. Alors, disons que j’ai erré dans ce billet.

Nos alliés Astrusques me font l’honneur d’une amitié des plus appréciables. Aujourd’hui, je les fréquente plus qu’aucun valain de Fort Astrii ; même les misérables espions à la solde de notre père. Je peux me vanter d’une bonne maîtrise de la langue, ou en tout cas, de la variante locale propre à Calciria. Nos discussions, une fois les affaires courantes traitées, portent sur la Nuit. Leur culture est si différente de la mienne ou de celle des Astronomes d’Imnos. Ils entretiennent un rapport plus distant avec leur mystique, moins intimiste, moins sacré aussi. Par exemple, il est tout à fait banal de s’échanger ou de partager des étoiles entre amis. C’est un geste profond et révélateur de sentiments forts entre les mystes concernés.

Si ce don m’était acquis, je partagerais une étoile avec Faustus. Son cœur stellaire vibrerait de ma sincérité et de mes honnêtes sentiments fraternels. Je deviendrai audible à ses sens sous la lumière et les murmures de cette bienveillante étoile.

Je suis las, Maria. La Singularité chante continuellement depuis mes premiers pas en Astrurie. Son Appel ne m’accorde aucun répit. Pire, sa chorale se renforce jour après jour. Certains matins, une fièvre de fatigue me cloue au lit. Je ne m’y arrache qu’en début d’après-midi ; après une rare gorgée de sommeil si la chance me sourit. Ici, la Singularité me harcèle avec la régularité d’un phare. Je ne dispose d’aucun moyen pour l’éteindre. J’ignore comment Titus Livius va réagir lorsqu’il accostera. Va-t-il subir pareil malaise ? Ou bien, dans une injustice totale propre à la Nature, il ne ressentira toujours rien de plus qu’une légère chatouille.

Assez de mes plaintes. Tu en as reçu plus qu’une juste quantité cette dernière année. Parle-moi de la Péninsule. As-tu des nouvelles d’Arpa et de la province d’Olrinie ? J’ai entendu une inquiétante rumeur sur la nomination du prochain gouverneur. Caius Licinius, vraiment ? Le Sénat ne craint-il pas que la région entière fasse sécession ?

Prends soin de ta santé. Je te prie de pardonner mes égarements.

Fort Astrii.

IX, Équinoxe Fleuri.

III. — De Titus Livius.

Titus Livius, consul, salue Marcus Livius Scaevius

Je ne suis pas satisfait de tes rapports. Trop pauvres en information, ils ne me permettent pas d’avoir une vision suffisamment claire de la situation ; tout particulièrement en ce qui concerne nos alliés Astrusques. Je te soupçonne de profiter de ta position dominante sur tes amis Valains qui t’accompagnent dans ta mission.

À mon arrivée, je mettrai de l’ordre dans ces affaires-là.

Les élections consulaires se sont tenues ces deux derniers jours. Je les ai remportées. Une victoire écrasante. Un véritable triomphe politique qui fait la fierté et la fortune de notre famille. J’ai pour collègue Mucia Pomponia qui a été élue très largement elle aussi. Les dieux nous ont accordé leurs faveurs.

Le sujet de la guerre en Astrurie est à l’ordre du jour de la session du Sénat de ce matin. Ma volonté sera approuvée par les Parents de la Ville sans difficulté. Considère les légions prêtes à embarquer dans les prochaines semaines ; la levée des troupes ne devrait guère nous retarder. Nous avons suffisamment échauffé les esprits de la Ville pour les encourager à tirer le fer sur une terre étrangère. Notre prise d’initiative dans la construction de Fort Astrii va se révéler payante. Nous allons démarrer cette campagne avec un temps d’avance, solidement ancrés sur une position stratégique.

Un fidèle ami m’a rapporté de curieuses choses à ton propos. J’ose espérer qu’il a feint l’exagération pour s’attacher mes faveurs à tes dépens. Cependant, il m’est difficile de l’accuser ainsi, car je te connais ; je connais les mécanismes de ton esprit et surtout, la naïveté dont fait preuve ton cœur.

Nous nous trouvons dans une situation particulièrement importante pour notre famille. Je veux privilégier l’unité. Aussi, je me montre tolérant. Je suis prêt à détourner le regard si en retour tu me démontres loyauté et fidélité, comme te l’ordonne notre Serment.

Veille donc à ne pas sympathiser davantage avec nos alliés Astrusques. Vos liens et tes connaissances de leur culture constituent une précieuse mine d’information. Néanmoins, inutile de t’enchaîner dans des relations dont la conclusion se teindre dans une effusion de sang. Tu as déjà vécu pareille déception. Tu ne souhaites pas renouveler cette sinistre expérience. Garde-toi de nos alliés. Considère-les comme nos ennemis de demain.

Il m’a aussi été rapporté que tu jouais au malade rétif. Tu refuserais de te lever certains matins, prétextant des raisons confuses. J’ignore quelle part occupe la vérité dans cette affaire. Je te déconseille d’invoquer la Singularité en guise d’excuse. Cette chose entrave notre mystique et nous prive de notre plein potentiel, rien de plus. Elle n’est pas une sirène hantant nos rêves, nous arrachant au sommeil. Tu sais combien ce discours victimaire attise ma colère et fait poindre l’odeur de l’orage. Alors, reprends-toi. À mon arrivée, j’escompte trouver mon Tribun de la Nuit disposé à guerroyer au nom de ma famille et de Vale.

Vale.

XIX, Équinoxe Fleuri.

IV. — De Vala Pomponia.

Mon cher Scaevius, la douceur et la justesse de tes lettres me vont toujours droit au cœur. Je ne manque pas d’esprits brillants pour me guider, mais ta manière si particulière d’évoquer la Nuit résonne en moi bien davantage que tout autre enseignement prodigué à Imnos. Tu as le don pour trouver les bons mots ; des mots qui rendent presque palpable notre mystique indicible.

Depuis le dernier solstice, un murmure stellaire berce mon kosmos, un souffle mélodieux rythmé par les protubérances arquées de mes étoiles. Leur population se dénombre encore aisément. Appliquant tes conseils à la lettre, je les nourris de ma matière d’âme. Toutes gagnent en éclat et en volume. À chaque révolution, elles creusent un peu plus le sillon de leur orbite. Certaines ellipses ondulent, mais leur danse, leur couleur et leur chant tendent vers l’harmonie. J’ignore si je les rassemblerai en une ou deux constellations. Je me laisse le temps pour cette décision. Je patiente. J’expérimente. Je guette l’évidence, l’intuition profonde que tu m’as souvent partagé. Mes maîtres se félicitent de mes progrès. À leurs yeux, je représente un héritage de haute valeur, culminant déjà au-dessus de la plupart de mes consœurs et confrères.

Malgré tout, il me tarde de découvrir de nouvelles possibilités. Je rêve d’invoquer à ta manière une constellation, de faire corps avec elle, d’unir ma chair à ma matière d’âme, de ressentir cette euphorie de complétude que tu me décris. Ne t’inquiète pas, je n’oublie pas tes mises en garde. La route est encore longue et la destination incertaine. Sur ce sujet, mon esprit est un marbre gravé.

Sans de plus ample transition, j’entre sur le terrain politique.

Ainsi le Sénat a enfin rendu sa décision et tranché en faveur de la guerre. Le tout juste élu consul Titus Livius doit exulter. Toi un peu moins je présume, malgré ta position et les préparatifs pour lesquels tu as été engagé depuis plus d’une année. Espérais-tu une autre issue ? Un vent nouveau en matière de volonté valaine ?

Comment ne pas te comprendre ? Pourquoi se lancer dans une guerre contre la Ligue Astrusque ? Sur le motif de raids pirates le long des côtes nord de la Péninsule ? Ridicule. Financer une simple et robuste flotte pour sécuriser la Mer Intérieure aurait bien plus de sens. Enfin, la raison seule peut-elle lutter contre l’appétit impérial de Vale ? La Péninsule et la Grande Rhoce ne suffisent plus à nourrir les imperators en mal de prestige.

Faut-il voir dans les ambitions de Titus Livius une mauvaise graine qui a échappé aux redoutables feux des proscriptions ? Après tout, en tant que principal instigateur de celles-ci, il s’est aisément préservé de l’épuration. Mais cette soif de gloire et d’honneur, ne convaincra-t-elle pas un jour une main de compléter ces funestes listes ?

Es-tu contraint de participer à cette guerre ? Je demande par politesse, non par naïveté. La réponse ne fait pas l’ombre d’un doute. Malheureusement. Tu possèdes une Nuit bien trop utile pour être écarté. Et surtout, le Serment t’enchaîne à la volonté martiale de ce traître père et tu ne peux t’y substituer.

Vas-tu tremper ta Nuit dans le sang ?

Malgré la noirceur, une lumière luit au loin n’est-ce pas ? Une promesse de museler la Singularité. En as-tu appris davantage comme tu l’espérais dans ton précédent billet ? Ces Astrusques d’Ombria t’ont-ils offert des révélations dignes d’intérêt ?

Presque cinq années ont passé depuis notre première rencontre. Je te revois nettement, le visage marqué par le deuil, timide et sensible dans ta façon d’être. Tu dévorais le monde des yeux à chaque mile parcouru, l’air un brin naïf. À cette époque, j’étais loin d’imaginer que ma vie s’engagerait sur les sentiers de la Nuit. J’ignorais même ce qu’était véritablement la Nuit.

Grand-mère me manque parfois ; elle m’a été arrachée si violemment, sans que l’on s’échange le moindre adieu. Je me rappelle son caractère de harpie, le mot rusé ou acide, une volonté inébranlable. Elle t’appréciait beaucoup ; cela se voyait quand elle te taquinait. Elle a toujours été ainsi. La démonstration de l’affection par la moquerie, douce et gentille. J’espère qu’elle a trouvé le repos et le bonheur éternel entre les mains des dieux.

Assez de mélancolie pour aujourd’hui. Tu as déjà bien assez à traiter. Je te laisse retourner à tes urgentes affaires.

Sois prudent, mon cher Scaevius. Je sais ta santé fragile. Préserve-toi autant que possible. Que la Nuit te protège. En plus de cette lettre, j’imprègne ces mots de mon amitié et des meilleurs présages.

À Imnos.

V. — À Vala Pomponia.

Les nouvelles voyagent-elles plus vite qu’autrefois ? Ou bien sont-elles épiées dans l’ombre et, à peine formulées, rapportées au-delà des remparts de Vale ?

Je constate que l’Astronomïsme accroît sa « vision », claire et lointaine d’année en année. Elle ne se cantonne plus à la surveillance de la Passe semblerait-il. À défaut de s’illustrer comme un art guerrier, votre Nuit ouvre les possibles dans des directions moins conventionnelles. Vous le prouvez avec talent. Néanmoins, je ne saurais trop conseiller à vos agents de faire profil bas. Tout autre citoyen valain n’ignorerait pas l’affront que vous faites à leur Ville en l’espionnant. Vale n’apprécie guère la curiosité ; elle lui prête toujours de mauvaises intentions, quoi qu’en arguent les suppliciés. Certes, nous parlons d’un édit officiel, alors aucun mal n’est engendré. Toutefois, en affaires obscures, la discrétion s’accorde avec l’importance de l’information, et la survie se conjugue à cette cruciale paire.

Pardonne-moi ce ton rude. Il n’y a rien de personnel dans ma mise en garde. Je souhaite simplement ne pas découvrir un astronome cloué sur une croix. Notre art est trop précieux, à bien des égards. Jamais, la Nuit ne devrait pas se teinter d’écarlate ; les étoiles s’effondrent si aisément à la moindre effusion de sang.

Votre astronome-espion a dit vrai. Le Sénat a voté en faveur de la guerre en Astrurie. La propagande impérialiste de mon père a finalement porté ses fruits nauséabonds. À force de marteler une absurdité, il en a forgé une vérité. Beaucoup de ses opposants sont aujourd’hui convaincus de l’opportunité de cette guerre, bien qu’ils interprètent la situation d’une façon toute personnelle : à la lueur de leurs propres ambitions. Ton évocation des proscriptions est remplie de justesse. Une pensée semblable m’habite, me hante à dire vrai.

Titus Livius a, bien sûr, reçu le commandement d’une armée composée de quatre légions. Sa collègue Mucia Pompeia demeure à Vale pour administrer la Ville tout le reste de l’année. Il va sans dire qu’aucune loi d’importance ne pourra être votée en l’absence de mon père ; du moins jusqu’aux prochaines élections consulaires. Officiellement, le Sénat a ordonné la fondation d’une colonie permanente sur le littoral astrusque. La guerre constitue le premier et indispensable acte pour conquérir et revendiquer nôtre une terre étrangère ; qu’importe le fer, qu’importe le sang. Ainsi s’illustre la vision de Titus Livius, qui dans ses plus obscures fantaisies valaines, attribue au succès une définition toute personnelle. L’ordre du Sénat sera dépassé et élargi à toutes fins utiles ; en faveur de la gloire et du prestige d’un seul.

Bien sûr, il m’a été ordonné de me joindre à l’effort de guerre. La supervision de la construction de Fort Astrii et les ambassades auprès de nos alliés locaux n’ont pas été suffisantes pour m’en dispenser. Comment peut-il en être autrement quand toute notre patrie fait front derrière ce consul et père de la Ville ? Je ne me réjouis guère de la marche des événements. Aussi prévisible soit-elle, je la crains.

J’obéirai car je n’entrevois aucun autre chemin. Un quidam m’objectera qu’il suffit de refuser l’âme ferme, résolue, ou bien fuir, s’exiler ; après tout, ne suis-je pas en constante peine depuis que mon destin s’est lié à la Ville ? Il aurait raison en un sens. Seulement, cet acte de liberté m’est interdit. Toi qui ne m’es pas inconnue l’as bien compris. Tu as soulevé l’essentiel : le Serment.

À l’époque, Pathie m’a enjoint de me lier à Titus Livius sous l’égide du Serment. Selon ses dires, ce rituel ancestral me protège de l’imperator, car il oblige les mystes qui s’y engagent à respecter leur parole sous peine d’un funeste destin. Pathie elle-même a officié la cérémonie. Je me souviens de ma surprise. Je l’ignorais versée dans ces pratiques plus religieuses que mystiques. Les dieux eux-mêmes punissent un traître au Serment, paraît-il. Je l’ai toujours cru ; je considère la parole de Pathie comme gage de vérité.

Aujourd’hui, Titus Livius manœuvre à son aise, il a remisé la Singularité sous la pile des priorités tant il s’accommode de ses sirènes. Il dort ; il dort peu certes, mais il s’enveloppe de ce sommeil chaque nuit. En dépit d’un Serment dépouillé de son sens, à défaut d’être proprement trahi, le consul demeure en parfaite santé. Et moi, je me soumets aux dérives grandissantes de la Singularité, affaibli, malade et las.

Je me sens lésé, impuissant, trahi, abandonné à constater cet état de fait. Toutefois, l’injustice, la véritable, se dissimule sous un pli de l’étoffe humaine. Titus Livius n’entend pas que la Singularité puisse m’affecter autrement qu’elle l’affecte lui-même ; si bien que point l’odeur de l’orage dès lors que je m’essaye à le raisonner sur ce sujet. Pour lui, les tourments que me fait subir la Singularité sont une invention ou un caprice de ma part. Bien que ma santé amoindrie se devine depuis longtemps, sa seule ordonnance a été de me contraindre à une meilleure hygiène de vie. Devant un tel d’aveuglement, j’ignore s’il est possible d’imposer ma vérité.

Malgré tout, je n’ose pas briser le Serment. Ma confiance en Pathie et ma superstition persistent. Peut-être est-ce de la bêtise ? Pourquoi s’accrocher vaille que vaille à cette sotte absurdité ? Je me l’explique en ces mots simples. Pathie était ma mère. Elle était tout ; et rien de ce qu’elle entreprenait n’était laissé au hasard. Trahir le Serment reviendrait à la trahir.

Et puis, quand bien même je brise le Serment sans en payer la conséquence, quelles seraient mes chances de survivre, seul sur une terre inconnue ? Ma Nuit, si vaste et étoilée est-elle, ne suffirait pas à me protéger des foudres valaines. Ajouté à cela ma mauvaise santé et les tourments de la Singularité. Non. Je suis seul, trop isolé pour m’en tirer à bon compte ainsi. Cela ne serait que folie.

Que puis-je te raconter d’autre ?

Je regrette que le valeureux Quintus ne marche plus sous le même ciel. La présence du vieux mercenaire m’aurait été salutaire. À toute heure, son œil voyant aurait veillé sur mes étoiles et sur ma santé. Batailler à nouveau ne l’aurait enchanté d’aucune façon. Néanmoins, il m’aurait secondé, plutôt que de m’abandonner à mon sort. Je pleure encore sa disparition. Le fardeau de sa mort me pèse au cœur de mes insomnies. J’y rumine de vaines vengeances et assigne les blâmes. Les proscriptions ont gorgé les rues de la Ville de sang ; et celui-ci n’a toujours pas fini de sécher.

Je les hais. Je les méprise tant pour avoir dressé ces listes : le Cercle de Kos, mon père et son sinistre entourage. Qu’avaient-ils besoin d’égorger enfants, frères, sœurs, épouses et époux ? Un juste châtiment ? Un exil collectif n’était-elle pas une punition suffisante pour la gens Valii et les autres ? Et que dire de mutiler corps et esprit leur seule héritière, puis l’épargner dans la plus grande des cruautés, la faire passer pour morte et l’abandonner à l’exil ? Pour rien au monde, pas même l’emprise de la Singularité, je ne troquerai mon existence contre celle d’Aelia. Ses amitiés et son amour me manquent. Ma lâcheté à son égard me pèse. Où se trouve-t-elle ? Où rumine-t-elle sa haine contre Vale ?

Enfin, qu’importe tout cela, car je ne puis y apporter le moindre remède aujourd’hui ; ni aujourd’hui, ni demain, mais peut-être au-delà d’un horizon plus lointain.

Avant d’écrire ce billet, j’ai pris soin d’en rédiger un premier à l’attention de Faustus. Depuis le retour de Caius Licinius en Olrinie et sa seconde nomination au poste de gouverneur, la colère n’a cessé d’enfler dans ma tendre cité d’enfance. De profonds désaccords entre mon frère, tout juste reconduit consul pour un cinquième mandat consécutif, et ce Licinius alimentent une atmosphère de révolte. Je ne sais que faire, piégé dans un étau, entre mes deux familles. Ma lettre a pour but d’apaiser l’ire de Faustus. Vif et passionné, je crains qu’elle ne mène à un malheur irrévocable. L’inquiétude me dévore le cœur ; je suis loin et impuissant. Les enjeux et les forces en présence me dépassent tant. Il ne me reste que mon verbe et mon stylet.

Ce n’est pas la première fois que je lui envoie semblables mots. Froissé, très certainement, par ma propre position à l’égard de Vale, il refuse de me répondre, de m’expliquer, de s’étendre sur les mauvais traitements que sa cité et son peuple subissent. J’espère pouvoir le convaincre de s’ouvrir à moi, que son œil avisé me considère de nouveau comme le frère d’enfance et non plus comme le fantôme lointain que je suis devenu.

Je m’en retourne à ma Nuit, sous les murmures sagaces de la Voilée.

Bien à toi, Sœur de la Nuit.

Fort Astrii.

XII, Solstice Doré.

VI. — À Faustus.

Marcus Livius Scaevius salue Publius Faustus, consul d’Arpa

Selon mes informations, tes différends avec le gouverneur Caius Licinius s’aggravent. La récente inspection envoyée sur ordre de Mucia Pompeia a donc été vaine. Les rumeurs rapportent que la plèbe s’en mêle désormais ; plusieurs tribuns, comptant parmi tes partisans, appelleraient à la révolte et à l’indépendance de la cité. J’ignore si tu te berces de telles chimères, mais je t’en prie, conjure l’émotion et invoque la raison. L’idée d’indépendance est une folie ; une folie aux conséquences meurtrières. Une horreur à la hauteur des proscriptions, sois-en certain. De tout temps, Vale a appliqué la loi du fer pour soumettre la Péninsule à son impérialisme. Jamais elle ne souffrira l’indépendance d’une cité autrefois conquise ; quand bien même cette cité s’érige en extrême orient, aux frontières de son empire.

J’entends bien l’insulte qui a été faite en envoyant Caius Licinius reprendre ses fonctions de gouverneur d’Olrinie. Je vous comprends. Votre colère se justifie à plus d’un titre. Ce mauvais citoyen pille Arpa et l’Olrinie pour son profit personnel ; il entretient même de curieuses relations avec d’anciens ennemis. Toutefois, l’usage d’une violence malvenue accouchera de conséquences plus malvenues encore. Inonde le Sénat de tes plaintes. Lui seul détient l’autorité républicaine pour juger un citoyen valain. Apporte-moi les nouvelles preuves qui mettent en cause Licinius et je te promets de faire le nécessaire pour condamner cet homme. Si tu ne m’as jamais aimé, tu entendras la vérité dont mes mots se font l’écho.

Contrairement à ce que ton long silence sous-entend, je demeure un orphelin d’Arpa, un fils de Pathie et un myste de la Nuit.

Je te suis fidèle en tout.

Crois-le, je t’en conjure.

J’ignore si ma situation te préoccupe encore aujourd’hui. J’ose penser que oui. Je frémis à l’idée de me tromper, alors je me montrerai bref.

La guerre contre la Ligue Astrusque a été actée. Titus Livius, élu consul, a été choisi pour la mener. Il partira le mois prochain à la tête de quatre légions. Notre position à Fort Astrii se renforce. Désormais, trois cités Astrusques ont quitté la Ligue pour rejoindre nos rangs. Elles en ont assez de l’hégémonie imposée par Vélinia et recherchaient la moindre occasion pour échapper à cette vieille domination.

Mon corps se délite. Je m’affaiblis peu à peu sous la contrainte de la Singularité. Parfois ses sirènes se lassent et je goûte une parenthèse de quiétude ; des forces me reviennent, mais ce fragment de salut ne dure jamais ; bien souvent, à la nuit tombée son Appel me tourmente de nouveau. Je dors peu. La tentation d’y répondre frise l’obsession ; je résiste tant bien que mal. Si seulement la Singularité disparaissait plus d’une journée, je pourrais me reposer, me défaire des maux qui m’accablent et retrouver une partie de ma santé. Je dissimule ma condition de mon mieux, mais sans guère de succès. Tout au plus, j’ai réussi à en masquer la véritable profondeur. Titus Livius m’ordonne de jouer un rôle sur le champ de bataille, sous la titulature pompeuse de Tribun de la Nuit. J’en suis incapable. Certains jours, je peine tout juste à me lever.

Quelle ironie. Moi, un grand myste de la Nuit, maître des secrets de la Voilée, je demeure aussi faible qu’un nouveau-né.

Et toi ? Comment se porte ta Nuit ? Joues-tu toujours élégamment de la sophia comme au souvenir de notre jeunesse ? Continues-tu à bien te préserver de ses mauvais usages ?

Bien à toi mon frère.

Fort Astrii.

XII, Solstice Doré.

VII. — À Vala Pomponia.

Les légions ont embarqué au matin du XVI. La traversée a été quelconque selon l’avis général. Aucun navire pirate n’a eu la folie de tenter sa chance contre l’armada menée par le consul Titus Livius. Les eaux ont été paisibles, le ciel clément, les vents favorables. L’arrivée d’une telle force militaire à Fort Astrii a provoqué ses petits chaos, bien évidemment, mais aucun accident significatif ne s’est produit. Dans l’ensemble, tout s’est déroulé pour le mieux. Après tout, nous étions prêts à accueillir cette armée. Je m’en étais assuré.

Malgré la démonstration de mes compétences logistiques et la qualité de nos préparatifs, le consul Titus Livius n’a pas daigné m’accorder le moindre remerciement ou de pudiques félicitations. Bien au contraire, il a préféré verser le sel sur mes vieilles blessures.

Je reviens tout juste d’un houleux entretien en sa présence ; un entretien privé, seul à seul. Le consul a ouvert les hostilités en faisant mine de balayer nos différents passés : les listes des proscriptions écrites de sa main, le massacre de la gens Valii et la mort de Quintus pour ne citer que ceux-là. Il m’a enjoint d’épouser nos nouvelles perspectives, où un amour et une loyauté familiale règnent sans partage, ni merci. La guerre crée cette nécessité absolue ; nous ne pouvons plus souffrir la moindre faiblesse devant l’importance des enjeux à venir. Poussant au-delà de sa banale argumentation, il m’a une fois encore accablé de sa fantaisie guerrière. Il veut un Tribun de la Nuit, un héros craint et respecté, tant par ses soldats que par l’ennemi. Témoin de l’Histoire en marche, je ne peux me dérober à sa requête, selon lui. Il pourrait en coûter à notre famille, si un malheur advenait à cause de mon manque d’implication.

Tu te doutes bien que cette rhétorique ne m’a pas davantage convaincu que les précédentes. Je l’ai même trouvée grotesque, dépouillée de tout sens de subtilité. Comme si, piégé dans l’effervescence du moment, sous l’emprise d’une fièvre d’égo victorieux, il en oubliait l’adresse et ne s’embarrassait plus de subterfuges verbaux. Un excès de confiance propre aux imbéciles.

Je me suis montré ferme et résolu, presque virulent dans mon refus. J’épargnerai le sang à ma Nuit ; je tiendrai cette promesse, au péril de ma liberté, de ma vie, s’il le faut. L’imperator a souffert de cet écart à ses ambitions impériales. Dans un soudain accès de colère, il m’a renvoyé à mon individualisme, mon égoïsme, mon obsession de la liberté. Selon lui, je ne comprenais rien à rien ; j’insultais notre famille à camper sur mes positions puériles ; pire encore, je la mettais en situation de péril à un moment crucial de son histoire. Je l’ai coupé dans son classique élan lyrique. J’apporterai ma contribution à l’effort de guerre dès lors qu’il me sera autorisé de poursuivre ma quête, notre quête de la Singularité, lui rappelais-je.

S’oubliant, il a menacé de me contraindre ; et à ces mauvais mots, j’ai perçu l’aura sanguine de son imperium s’éveiller. Ses pupilles pendaient, fragmentées dans un bain de fureur. Confronté à une attitude aussi primitive, j’ai répliqué de pareille façon ; ces êtres n’entendent que le rapport de force. En un instant, une pellicule d’éther noir kosmos a conquis mon visage ; et une naine rouge me couronnait, la matière lourde et colérique. Je paye encore le tribut de mon invocation, mais je n’ai aucun regret. Elle était nécessaire.

Devant cette vision de ma personne, la raison a de nouveau afflué dans son esprit. Je l’ai noté à la pâleur de son teint et à ses pupilles recomposées. Il craint la Nuit tout autant qu’Elle le fascine. Il rêve de la comprendre, d’un jour la maîtriser. Un rêve de fou. Jamais cette mystique ne se révèlera à lui.

Titus Livius a soupiré pour lui-même, maugréé des mots que je n’ai su saisir. Puis, il est advenu quelque chose d’étrange. L’imperator a regardé tout autour de lui ; il a détaillé le tablinum, comme s’il découvrait cette pièce de travail pour la première fois. Dans un soubresaut, il a renversé un verre, et pris de peur, il a sursauté à son éclat. Un court instant, nos regards se sont rencontrés, chacun perdu à sa manière. Puis, la résolution a chassé l’inquiétude, l’incertitude ou tout autre sentiment que je ne lui devinais pas. Il m’a congédié d’un mouvement brusque, prétextant que son père l’attendait. Tout d’abord, j’ai cru à une mauvaise farce, rapidement balayée par sa volonté raffermie.

Troublé, je l’ai abandonné à son malaise. La fatigue, la nervosité, le poids des responsabilités l’ont peut-être emporté sur sa raison ; l’espace d’un court instant a-t-il oublié la mort de son père ? Ou bien était-ce tout bonnement une façon de parler et qu’il souhaitait se recueillir auprès des mânes de ses ancêtres ?

J’en ai informé Maria dès que l’occasion s’est présentée. Selon elle, ce mal habite notre père depuis une année environ. Elle en a déjà été la témoin, en pleine séance publique notamment. J’imagine bien l’embarras causé. Elle a tenté d’évoquer le sujet en privé, en vain. L’imperator a mimé l’incompréhension devant son propos. Était-il sincère ?

Ma sœur n’a pas manqué l’occasion pour me sermonner et a rejoint les avis de notre père. Elle m’a servi la même soupe valaine indigeste ; quoique moins sévèrement peut-être. Elle a insisté sur l’évolution de la politique Valaine depuis les proscriptions et la position adoptée par Titus Livius ; une position délicate, car Mucia Pompeia et le Cercle Kos ne comptent plus parmi nos amitiés. Ce revirement n’a pas été fait en pure perte bien évidemment. Un nombre conséquent de personnages de haut rang ont rejoint la clientèle de Titus Livius ; des Optimates pour la plupart ; les ennemis d’hier sont les amis de demain.

J’ai répliqué pareillement au père comme à la fille. J’ai tenté une nouvelle fois de faire entendre le sort que je subissais sous le joug de la Singularité ; sans surprise en vain. Je n’ai eu le droit qu’aux banalités habituelles que je t’ai déjà tant citées. Au milieu d’un de ses sermons sur le dépassement de soi, je lui ai tourné le dos.

Épuisé par le dogme valain et mon usage brutal de ma Nuit, j’ai trouvé refuge auprès des alliés Astrusques. Nous avons longuement échangé. Je leur ai confié mes déboires familiaux. J’ai tenté de leur expliquer le Serment et de quelle façon il m’enchaînait à Titus Livius. Mes déclarations ont suscité des réactions diverses, l’interrogation et le rire principalement. Vexé de me sentir incompris, j’ai rejoint ma Nuit.

Là, tandis que je t’écris, un don inespéré m’a été accordé. La Singularité s’est presque tue. Il ne chante plus à tambour battant ; rien de plus qu’un murmure, discret, négligeable même. Mes paupières s’alourdissent. Pareil miracle n’était pas arrivé depuis mes premiers pas en Astrurie.

Bien à toi, Sœur de la Nuit.

Fort Astrii.

XX, Solstice Doré.

VIII. — À Vala Pomponia.

Lors des journées humides, un mal imprègne la fraîcheur de l’air. Sous son emprise, la brise se gonfle et ses murmures agités ravivent le souvenir glacé du Solstice Blanc. Ce mal se mêle à la pluie, dont les cordes tendues claquent sans répit contre nos vétustes abris. Sous sa forme aqueuse, ce mal infiltre les sols flegmes et pâteux, où la terre régurgite la matière en bouillon spongieux. Ce mal hante les flammes qui, sous son influence, perdent leur lumière sauvage. Or et sang s’étirent jusqu’à se ternir en pâles éclats sans chaleur.

Un mal, est-ce le bon mot ? Je ne sais pas le décrire autrement. Je le trouve dans la grisaille céleste qui arrache la vie aux couleurs. À d’autres moments, je le surprends dans l’eau, cette humidité glacée qui s’étend sur le linge d’un gris salé. Ou encore, je l’entends au cœur d’un silence ; il se maquille en une profonde morosité dans laquelle s’embourbe l’esprit sans vaillance.

Ce mal est une entité complexe, perceptible à plus d’un sens.

Il affecte chacune et chacun. Nul ne lui échappe. Je le vois sur les visages ridés par la pénible vie à Fort Astrii ; les dos se courbent plus qu’ils ne se redressent et les cernes creusent les yeux en cavité. Il fait peu de cas de nos fortunes et de nos statuts. En un sens, il applique une égalité parfaite, ignorant toute distinction. Cependant, nous demeurons fort loin de l’équité, car nous le supportons à divers degrés.

À la relecture de ces quelques lignes, il me faut bien avouer que mes propos se révèlent bien nébuleux. Néanmoins, comme je te l’affirme plus haut, je suis incapable de décrire avec plus de justesse ce mal qui sévit certains jours. N’est-ce pas un simple cousin de l’ennui ?

La Nuit constitue un puissant rempart contre ce mal. Et j’en suis fort heureux, car, parmi la légion, la contagion d’âme fait rage. L’humeur des soldats oscille dangereusement. Des éclats de colère résonnent parfois et de fait, la tension retombe ; mais le répit est toujours de courte durée. Ils s’impatientent ou s’apitoient sur leur triste sort. À quand le butin, clament-ils ? Une armée n’est pas faite pour stationner. La campagne s’étire déjà en longues semaines indécises, où nos généraux peinent à s’accorder sur leurs responsabilités. En temps de guerre, l’inertie est meurtrière de bien des manières.

Peut-être sommes-nous tombés sous la mauvaise influence d’un sort jeté par nos ennemis ? Non. Bien sûr que non. Nul mortel ne commande les éléments ou les couleurs. En revanche, pour ce qui est de l’affect, l’imperium et la sophia l’ont conquis depuis bien longtemps. Alors, peut-être ?

Je noircis à tort le tableau. En vérité, nos légions ne restent pas dans un immobilisme total. Titus Livius a mis en place des manœuvres quotidiennes afin de garder nos soldats robustes et de former les alliés Astrusques à nos tactiques militaires. Presque chaque jour, un légionnaire a la garantie de sortir du fort et de participer à ce type d’exercice.

Parallèlement, de nombreuses missions de reconnaissance ont lieu sous les conseils avisés de nos alliés Astrusques. Au débarquement, nous ignorions l’essentiel de cette terre, si ce n’est les alentours de Fort Astrii et les routes menant aux cités alliées. Titus Livius fait preuve de sang-froid et de prudence. Il ne souhaite pas se jeter bêtement dans le premier péril venu. Je lui concède cette part de bon sens. Aujourd’hui, le terrain est mieux connu, notamment ses aspérités et les difficultés qu’il peut causer à une armée telle que la nôtre.

Nous n’avions eu aucun contact avec l’ennemi jusqu’à ce matin. À l’aube, un messager a invité Titus Livius à des pourparlers au nom de Vélimna, reine de Vélinia. Je n’en sais pas davantage, à mon grand regret. Je n’appartiens pas à au conseil restreint, tu t’en doutes. Néanmoins, Maria continue de m’entretenir des informations qu’elle juge nécessaire de me transmettre. En cela, je garde un dernier lien avec cette famille.

Ma situation m’est pénible. Je ne cesse de m’en plaindre. Pourtant, rien ne semble possible pour m’en extirper. Comment remonter à la surface ? Comment reprendre une goulée de liberté ? Je n’ai pas le cœur à t’accabler de ce sujet. Je l’ai déjà tant fait ces dernières années. Pour cette fois, je t’épargne.

Je n’ai pas d’autre nouvelle à t’offrir que ces éléments gris et terne. Aucune piste sur la Singularité ne s’est révélée à moi. Pour cela, il faudrait que j’aie la liberté d’enquêter sérieusement. Je rumine ma frustration et la fatalité à laquelle me condamne le Serment. Parfois, j’ai l’impression qu’il me suffirait d’un rien pour toucher au but, un petit élan de liberté, rien de plus.

Je continue de partager mes veilles et mes repas en compagnie des alliés Astrusques. Ils sont de meilleure compagnie que mes concitoyens valains. Malgré un langage incertain, nous discutons de choses et d’autres, beaucoup sur notre pratique de la Nuit dernièrement. T’avais-je déjà mentionné qu’ils se vêtent de leur kosmos. Toujours. De jour comme de nuit. Ils arpentent la vie, la peau incrustée de leurs étoiles. Hier, une Astrusque, Cecina, m’a demandé des éclaircissements sur le Serment. J’ai une nouvelle fois échoué à me faire comprendre, car elle m’a quitté d’un air gêné après une bourrade amicale. Crois-le ou non, je désespère de mon vocabulaire astrusque.

Je t’abandonne pour les rejoindre. Il me tarde d’avoir de tes nouvelles, ma chère Vala.

Fort Astrii.

XXX, Solstice Doré.

IX. — À Vala Pomponia.

Je t’écris d’un campement de fortune dressé à l’orée d’une forêt. Les pourparlers ont débuté ce matin. À ma grande surprise, j’y ai été convié. La journée a été dense, éprouvante, puis bouleversante, car les discussions ont dévié sur des sujets aussi inattendus que personnels. Ainsi, j’ai beaucoup à te raconter.

Le messager de la Ligue Astrusque a longuement patienté avant d’obtenir une réponse à sa proposition. Des débats ont agité la tente capitoline un jour entier. La discorde régnait entre nos gradés ; les amitiés brisées ruinaient la concorde et le Cercle de Kos comptait bien peser autour de la table. Il y a eu beaucoup de confusion venant des uns et des autres. Chaque parti a joué sa petite partition, pensant en tirer quelque avantage pour la suite de la campagne. Maria s’est vue écartée du conseil restreint après une violente altercation où pointait l’odeur de l’orage. Cette campagne d’Astrurie se déroule définitivement sous d’obscurs augures. La rivalité entre les deux consuls se fait sentir alors même que la Mer Intérieure les sépare. Titus Livius n’est parvenu à la concorde qu’après des débats âpres et houleux. Des modalités de pourparlers ont été validées. Le messager s’en est allé dès la réponse officialisée sur un vélin.

Le lendemain matin, un centurion m’a transmis un billet de Titus Livius. J’avais l’ordre d’accompagner la délégation. Avec le recul, je n’en éprouve plus l’étonnement qui a été mon premier sentiment. Le consul souhaitait que je jauge la Nuit de nos ennemis, que je le renseigne sur ces sujets si cela m’était possible. De plus, ma connaissance de la langue Astrusque pouvait lui être d’une aide cruciale. Il est important d’avoir une oreille secrète capable de surveiller la fidélité des interprềtes.

Après des préparatifs modestes, mais efficaces, nous nous sommes mis en route un matin humide et brumeux. Un parmi tant d’autres déjà éprouvés. La colonne s’est engagée sur un sentier forestier sous l’étendard de Vale. Nulle bataille ne pointait à l’horizon, seulement la perspective d’une discussion de haut rang. Pour cette raison, notre troupe se composait d’un faible contingent.

L’atmosphère était lourde. Je sentais la tension dans le pas de chacun. Mon regard surprenait les maladresses furtives nées de l’anxiété. Titus Livius se montrait lui-même mutique, le visage fermé sous son casque plumé. Pour ma part, je l’imitais, une part de mon esprit tourné vers ma Nuit.

Je me suis reconstitué une petite santé ces derniers jours ; du moins une vitalité suffisante pour ne plus subir continuellement mon service à Fort Astrii. La Singularité me préserve toujours après m’avoir mis au supplice. Pourquoi ? Je redoute une tourmente plus furieuse que la précédente ; je l’imagine suspendue au-dessus de ma tête, prête à me frapper au pire moment.

J’affirmais mes forces renouvelées sous l’influence des coutumes Astrusques. L’éther noir de mon kosmos s’étendait sur mon profil, ma peau tatouée d’étoiles. J’écoutais les murmures de la Voilée, loin de la terre molle et spongieuse d’Astrurie.

Au zénith, le large chemin boueux s’est enfoncé dans l’ombre d’une haute forêt de pins. Je franchissais l’orée de cette profonde demeure de la Nature quand j’ai senti le ciel s’effacer. Une poigne invisible a muselé la vie ; la Singularité elle-même m’a semblé s’agenouiller devant la majesté végétale. Une sensation lointaine, presque oubliée, a chatouillé mon cœur au contact d’un arbre centenaire. Oui bien sûr. Les Dorsales, le poids de leur éternité, le contraste de ma fragilité. À cette révélation, j’ai cherché Quintus des yeux ; en vain. Il n’aurait pas manqué de ressentir cette profonde parenté entre ces deux œuvres de la Nature.

Après une longue marche sous ce millénaire regard, notre compagnie a débouché sur une vaste clairière qui couronnait de nudité le sommet d’un tertre. Les représentants de la Ligue Astrusque nous attendaient. Sans frémir devant l’inconnu, notre délégation s’est approchée et a réduit la distance à un honnête compromis entre politesse et prudence primitive.

Je rencontrais enfin nos ennemis désignés.

Ils ressemblent en tout point à leurs cousins d’Ombria, de Velrouse et de Calciria : une peau pâle, le teint oublié du soleil, une partie du corps, parfois le visage, éthérée et scintillant d’étoiles. Chez ces Astrusques de Vélinia, leur langue adopte une contenance et un rythme particuliers, à la lisière de l’indifférence. Leurs yeux, les pupilles brisées en mille étoiles, nous dévoilent la profondeur de leur Nuit. Leur toile d’éther dessine de curieuses formes ; elle s’élance de leur regard, tourbillonne le long de leur cou, serpente sur leur poitrine et se conclut au bout des doigts en fines spirales.

Six représentants de la Ligue Astrusque se tenaient devant nous. Une femme, assise sur un trône boisé, concentrait à elle seule toute l’attention. Une couronne stellaire ceignait son front ; de petites étoiles dorées y dansaient. Cette femme incarnait la Ligue Astrusque. La reine des reines ; la reine des rois. Vélimna, reine de Vélinia.

Après une dernière respiration commune, Titus Livius et Vélimna se sont avancés. En plus de son interprète, le consul a requis ma présence à ses côtés. Les autres membres de la délégation, dont Maria, sont restés en retrait. D’un pas plus solide que mon cœur, je me suis fondu dans l’ombre du consul.

Sur un ton aussi glacial que protocolaire, Titus Livius a ouvert la discussion. Il a énuméré ses exigences, chacune plus absurde que la précédente. Dans une tradition toute valaine, il souhaitait donner le beau rôle à Vale ; feindre que la Ville n’avait d’autre de choix que d’attaquer la Ligue. Je ne t’embarrasserai pas des détails. Comprendre la malhonnêteté du procédé rhétorique suffit. Vélimna a proposé des solutions à chacune des demandes du consul. Des solutions cohérentes, applicables et équitables. Une parole de raison difficile à réfuter sans trahir ouvertement les réelles ambitions valaines. La reine Astrusque s’était fort bien informée pour préparer ces pourparlers. Si nous avions des doutes sur la présence d’espions au sein des alliés Astrusques, nous en avons désormais la certitude.

La discussion s’est rapidement enlisée dans un dialogue de sourds, chacun arguant sans prendre en considération les propos de l’autre. Un échange stérile. L’unique but était de jauger l’adversaire, de se faire une idée de ses ressources et de ses talents. Moi-même, je me montrais attentif, tous mes sens en éveil.

Soudain, Vélimna a changé de sujet.

— Vous entendez l’Appel de la Singularité, n’est-ce pas ?

Titus Livius a gardé le silence.

— Je le devine aisément. Vous portez des stigmates qui ne trompent pas ; surtout chez votre jeune compagnon. Le pauvre, il subit une telle tourmente. Ses étoiles font un maigre réconfort contre un vestige de la Tradition Mère et des Sang-d’Or de la belle Lyor.

Vélimna m’a pointé du doigt. Son regard étoilé m’a pénétré. Mon cœur a frémi. Je me sentais nu, tous mes secrets révélés à cette myste dont j’ignorais les possibles de la Nuit. La reine a réfléchi un court instant, puis a proposé de suspendre les pourparlers jusqu’au lendemain matin. Elle souhaitait préparer une nouvelle offre, capable de satisfaire autant Vale qu’un consul et ses proches soumis à la Singularité. Titus Livius a accepté ce report. J’en ai été le premier étonné. J’avais d’abord craint qu’il ne la balaye sans lui prêter la moindre considération.

Les dirigeants ont conclu poliment l’entretien, avant de se détourner et de repartir en direction des leurs. Je m’apprêtais à emboîter le pas quand Vélimna m’a interpellé et désigné une nouvelle fois. Au bout de son index, l’air a ondulé sous la chaleur d’une étoile naissante. Prudent, j’ai interrogé notre interprète du regard.

— Es-tu son enfant ? a-t-elle demandé.

J’ai secoué la tête, confus. De qui parlait-elle ?

— Pourtant tu portes bien sa constellation.

À ses mots, mon corps tout entier s’est figé. J’ai fixé cette reine étrangère et lointaine, les pensées prises dans le tumulte des possibles. D’un geste léger de la main, elle a dessiné un brouillon de constellation, une pâle copie de la Voilée.

— Avant qu’elle ne disparaisse, la Voilée m’a été léguée, ai-je répondu la gorge sèche.

J’ignore si mes yeux m’ont alors abusé, mais il me semble avoir surpris une onde traverser les spirales étoilées de sa peau.

— Disparaisse ?

Vélimna s’est perdue dans une profonde réflexion, avant d’en émerger, son regard stellaire attristé.

— Dommage, a-t-elle repris dans un valain hésitant. Je souhaitais la revoir une dernière fois.

À ces mots, j’ai manqué de perdre pied. L’horizon a basculé, mais la ferme poigne de la reine m’a retenu.

— Toi aussi. Je veux te revoir.

Sans délicatesse, je me suis arraché à son emprise, le cœur secoué d’une vive émotion. Je m’en suis retourné vers mon père qui avait été témoin de la scène. Il n’a exigé aucune explication. Je le soupçonne trop préoccupé par la mention faite de la Singularité et des possibles qu’elle ouvre quant à la poursuite des pourparlers ; du moins, je l’espère.

Depuis notre retour au campement, je rejoue le souvenir. Nous n’avons échangé aucun nom ; pourtant nul doute n’est permis. Vélimna parlait de Pathie et de la Voilée. Comment est-ce possible ? Pathie a-t-elle passé une partie de sa vie en Astrurie, à Vélimna ?

Peut-être qu’une nouvelle nuit où la Singularité me laisse quelque répit me profitera et au matin, je ferai sens de tout ceci.

Bien à toi, Sœur de la Nuit.

Orée d’un bois en Astrurie.

II, Équinoxe Rouge.

X. — À Vala Pomponia.

La solitude me pèse, ma chère Vala. Je souhaite profiter d’une vie paisible à Imnos en ta compagnie, libéré de la Singularité et en bonne santé. Je m’accroche à cet espoir. Je te le promets. Je n’oublie pas. Je n’abandonne pas. Mais certains jours se révèlent plus pénibles que d’autres. Parfois, l’espoir faiblit. Parfois une drôle de noirceur m’envahit, plus profonde et terrible que l’éther.

Ma lettre te parviendra après mon retour à Fort Astrii. J’en ai conscience. Une autre l’accompagnera certainement. Qu’importe. J’éprouve un furieux besoin de t’écrire, de libérer ce bouillonnement qui brûle mes veines. Je dois partager mes sentiments. Quelqu’un doit les écouter, les comprendre et les apaiser. Tant pis si sur l’instant ils ne raisonnent qu’à travers mon stylet.

Pardonne-moi d’abuser ainsi de ton amitié. Je me plains, je pleurniche, je geins lettre après lettre. J’en oublie de te souhaiter la fortune et la santé. Je n’ai d’yeux et d’esprit que pour ma petite personne. J’incarne malgré moi le mauvais rôle d’un drame.

La poursuite des pourparlers a été expédiée. Titus Livius n’a accordé aucune considération aux propositions de Vélimna. Malgré, le doute instillé par la mention de la Singularité, le consul a maintenu sa volonté de tirer le fer. Je puis lui concéder ceci : il conserve une cohérence depuis le début de cette sinistre entreprise. Vélimna n’a pas insisté longtemps face à l’impérialisme du consul. Elle a tenté sa chance. L’effet de surprise n’a pas fonctionné.

De retour au campement, j’ai eu l’audace de confronter Titus Livius. Il m’a servi sa rhétorique habituelle. Il s’est emporté sur mon manque d’ambition, ma fragilité face à l’adversité et mon absence d’esprit de famille. Son répertoire favori en somme. Il a évoqué les innombrables sacrifices qu’il avait faits pour mon adoption, les vains espoirs qu’il avait placés en moi. Sans plus d’imagination, il a conclu sur les regrets et la profonde déception qui lui pèsent tant, conscient qu’il a adopté le mauvais frère. Dans sa précipitation et son manque de rigueur, il n’a pas laissé place à la péroraison. Même un enfant n’aurait pas été convaincu par le vulgaire de son maladroit pathos.

D’ordinaire, j’ai le cuir solide face à ces discours. Pourtant aujourd’hui, ses mots me touchaient. Je n’ai pas eu la force morale de répliquer, d’invoquer la nécessité de museler la Singularité. Bêtement je l’ai menacé de déserter. Le sourire mauvais, il m’a rétorqué, à juste titre, qu’agir ainsi briserait le Serment. Sans rien ajouter, j’ai tourné les talons.

J’ai cherché le réconfort auprès de Maria. Une erreur, une nouvelle.

Ma sœur m’a sermonné en termes moins incisifs, mais à la portée similaire. Qu’imaginais-je ? N’est-elle pas la digne fille de son père ?

Maria approuve cette guerre autant que si elle la menait. Elle lui trouve une utilité matérielle, économique et politique ; un terreau d’opportunités selon ses propres mots ; l’occasion de graver son nom dans le marbre. La guerre est une étape obligatoire du cursus honorum. Maria compte s’y démarquer, et bien loin de ses rivaux. Elle a épousé les règles républicaines dès son premier jour à Vale. Elle s’est toujours plu à jouer sous ce dictat institutionnel ; quand bien même celui-ci s’apparente à une soupe juridique nappée d’absurdités. Se perdre en intrigues lui procure un rare plaisir. « Je ressens une précieuse satisfaction à observer mon jeu prendre forme, s’affermir et enfin porter les fruits d’heureuses conséquences, murs de mon exacte volonté. ».

Sa volonté brûle d’un idéalisme sincère pour Vale ; un idéalisme qui ne souffrira jamais de ses conséquences pour les peuples étrangers et autres barbares. Vale prédomine toute ligne de pensée. La volonté de Maria se double d’une intelligence redoutable. Presque naïve d’une certaine façon, elle rêve d’assainir la République de l’intérieur. Avatar d’une héroïne providentielle, elle se croit capable d’insuffler le renouveau sur la Ville, une fois ses clés en main.

Le premier sang approche. Dès notre retour à Fort Astrii, l’armée se mettra en marche. Quelle marge de manœuvre puis-je m’imaginer afin de respecter le Serment ? L’ennemi détient des informations sur la Singularité ; les hypothèses soulevées à Escalandre se confirment. J’en ai la certitude maintenant. Me faut-il vaincre l’adversaire et les lui arracher à la pointe de mon glaive ? N’existe-t-il pas une autre solution ? Une autre voie où j’épargne à ma Nuit l’empreinte du sang.

Une nouvelle fois, je te présente mes excuses, ma tendre amie. Toutefois, je ne crains pas que tu t’en chagrines. Voilà longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles. J’espère trouver une ou plusieurs de tes lettres à Fort Astrii.

Prends soin de ta santé. Puisse la Fortune te sourire.

Bien à toi, Sœur de la Nuit.

Orée d’un bois en Astrurie.

III, Équinoxe Rouge.

XI. — De Vala Pomponia.

Mon cher Scaevius, mes lettres classiques restent sans réponse ; j’ai donc remédié à mon impuissance. J’ai suivi mon intuition selon ton honnête et précieux conseil. À force de persévérance, j’ai découvert une nouvelle manière de maintenir notre correspondance. J’emprunte les courants intimes offerts par la Nuit. Ma constellation du Corbeau t’apporte cette lettre éthérée ; d’un kosmos à un autre ; d’une Nuit à une Autre.

Où es-tu Scaevius ?

Il y a eu une bataille, n’est-ce pas ? Une terrible bataille où se sont déchaînées les étoiles. Nous en avons acquis la certitude à Imnos. Des échos résonnent encore dans nos kosmos. Moi, j’ai vu mon horizon s’embraser, des langues de feu et de poussière ardente flamboyer. Parmi ces violences, il m’a semblé se dessiner l’ombre de la Voilée.

T’es-tu défendu ou as-tu sombré au cœur du péril ?

Ton mutisme répond à cette question. Quelle force a tant secoué la légion valaine ? L’ennemi vous a-t-il surpris au petit matin, encore endormi sous vos remparts ? Ou bien une offensive mal coordonnée s’est brisée contre les flancs de la Ligue ? Ton silence persiste malgré l’écho de ton kosmos. Qu’est-il advenu de toi ? Portes-tu de nouvelles chaînes ? Je le pressens. Peux-tu seulement me répondre ? L’important n’est pas ta capacité à répondre ; il réside dans la réception de mon message et sa bonne compréhension. Pour le reste, je peux attendre, faire montre de patience.

Je t’apporte de bien mauvaises nouvelles. Considérant ta probable capture, j’ai longuement hésité à te les transmettre. Puis, je me suis rappelé que notre relation se fonde sur la sincérité et la vérité. J’ai donc décidé de nous rester fidèle.

À la fois, j’ai peu et beaucoup à te révéler. Peu par les faits, beaucoup en interprétations.

Le vent des Dorsales nous a rapporté de sinistres rumeurs. Certains peuples des montagnes s’agitent plus que de coutume cette saison. Des prisonniers, faits dans la Passe, affirment que les Syrtes sont sur le point de découvrir un kosmos orphelin. L’ombre de l’inquiétude pèse sur l’Astronomïsme, tu le devineras aisément. Nous n’apprécions guère que notre héritage se retrouve ainsi entre de mauvaises mains. Au-delà de toute considération savante, nous craignons pour l’équilibre de la région. Personne ne saurait prédire la somme des connaissances enfermée dans ce kosmos orphelin. Plus importants encore, quels astres résident en son sein ? Quel est leur cycle ? Leur stabilité ? Nous l’ignorons. Malgré ces lacunes, nous estimons grands les risques encourus.

Nous espérons que la convoitise de ce kosmos orphelin exacerbera les dissensions existantes, non seulement entre tribus, mais aussi intestines. S’ils se concentrent à s’entre-tuer, nous aurons une bonne chance de récupérer le kosmos et de le ramener en sécurité sous la Voûte. Le conseil de l’Astronomïsme a voté en ce sens. J’ai été choisie pour m’enfoncer dans les Dorsales, au-delà de la Passe et rendre compte de la situation : confirmer ou infirmer les différentes rumeurs sur ce kosmos orphelin. Surprise d’être nommée, Oléastre m’a affirmé que ma connaissance du terrain et la haute qualité de ma Nuit, bien qu’encore jeune, constituent un véritable atout dans cette quête. De plus, selon lui, il est temps que je me confronte davantage au monde extérieur. Je ne m’engage pas seule dans ce péril ; deux de mes frères astronomes m’accompagnent.

Mon récit ne s’arrête pas ici ; le plus pénible est à venir.

La disparition de la marine marchande en provenance d’Arpa nous a interpelés. Les derniers à mouiller dans nos ports ont fait état des troubles agitant ta cité d’enfance. Des bandes organisées sèment la terreur dans les rues, sur fond de désaccords politiques entre le consul et le gouverneur. Les témoignages de ces commerçants évoquent une possible insurrection. Peut-être a-t-elle déjà eu lieu, car ces nouvelles sont anciennes. Par l’entremise d’un de nos astronomes doués d’une certaine « vision », nous avons tenté d’en apprendre plus. Malheureusement, la situation nous reste floue et confuse ; les forces en conflit et les enjeux de celui-ci n’ont pas pu être précisés. Nous travaillons ardemment à consolider nos renseignements. Si une vérité venait à m’être communiquée, je t’en ferais part.

La conjonction des événements m’interpelle. L’émergence de ce kosmos orphelin, l’agitation des montagnards dans les Dorsales, l’insurrection qui couve derrière les remparts d’Arpa, la guerre portée en Astrurie. Une intuition me souffle qu’un fil ténu relie le tout en un ensemble. Leur indépendance n’est qu’apparence. Pourtant, aucun fait n’appuie ce sentiment. Ma mission dans les Dorsales m’en apprendra peut-être davantage.

Depuis ta dernière lettre, as-tu eu la moindre nouvelle de Faustus ? Je me sens idiote à quérir une réponse ainsi, plongée dans l’inconnue de ta condition. Mais que puis-je faire d’autre ?

Je prie pour ta santé et ta liberté. Que la Fortune te soit rendue.

Si d’aventure ton kosmos a conservé une quelconque forme de liberté, je te supplie de me rassurer. Mon horizon guette la lumière de tes étoiles.

À Imnos.

XII. — À Vala Pomponia.

J’ai d’abord cru à un mauvais rêve, l’un de ses songes nés de la traîtresse espérance. Puis, j’ai observé les couleurs, la formidable palette qui teintait l’éther étranger ; enfin j’ai écouté avec attention le chant de la constellation. J’y reconnaissais les marques de ta volonté, une fois les mirages de ma lassitude passés. D’un murmure d’âme, j’ai gommé un arc d’opacité, ouvert l’horizon de mon kosmos. Ton Corbeau patientait dans ses plus beaux atours étoilés ; il s’est engouffré par cette fenêtre aussitôt résorbée ; ainsi il rejoint sans peine le cœur de mes Nocturnes contrées.

Voilà une bien curieuse façon de s’échanger nos mots. Tout s’opère par la pensée, inscrite en plasma d’étoiles, portée par nos constellations voyageuses. Nul besoin de les invoquer sous le véritable ciel. Elles emportent dans leurs traits notre intention et la transmettent. Tout est si simple, immédiat, vrai. Difficile de dissimuler ou de mentir avec pareil procédé, tant il se pratique à la frontière de l’âme.

Depuis peu, je me considérais myste d’une Nuit plus entière que jamais. Douce illusion qui berçait mon orgueilleuse conscience. Au pire instant, j’apprends encore une nouvelle facette de notre art ; une porte sur une immensité de possibles. Je regrette tout de même l’absence de témoin matériel des mots échangés. Un jour, si le temps m’en est offert, je coucherai sur le parchemin cette nébuleuse correspondance. Elle rejoindra à juste titre le reste de mes lettres.

Je suis heureux de goûter les paroles d’une âme familière ; et qui plus est, d’une amie à laquelle je puis me fier. Que dois-je te répondre, sinon la vérité ?

Ton pressentiment ne pouvait être mieux fondé. Je traverse une bien mauvaise passe, pour ainsi dire. J’euphémise, je le reconnais. Je crains trop d’utiliser les justes mots, de peur de sombrer dans un irrévocable pessimisme. J’ignore si je vaincrai ce péril. Et les noires nouvelles que tu m’apportes n’en alourdissent que davantage mon fardeau.

La bataille a été terrible, longue et chaotique.

Les préparatifs ont été sabotés. Je soupçonne une trahison de nos alliés Astrusques ; certains d’entre eux. Cependant, tout le mérite ne leur revient pas. Les querelles intestines ont aussi leur part de responsabilité. La Ligue a pris l’initiative ; elle a dicté le temps et le lieu. À terme, elle a imposé le déroulé de la bataille. Ainsi, nos légions ont non seulement combattu sur un terrain défavorable, mais en plus, elles n’ont pas pu se reposer suffisamment avant d’engager les hostilités. Ces éléments et d’autres dont je te fais grâce ont servi de terreau à une prévisible défaite ; du moins j’imagine que telle a été l’issue, car je n’ai pas pu en être le témoin.

L’amateurisme de Titus Livius, si évident qu’il en devient grotesque, m’inquiète. Non pas que j’éprouve la moindre sympathie pour ce piètre exemple d’homme, mais la bêtise de ses erreurs révèle la gravité des intrigues valaines. Le Cercle de Kos et d’autres soutiens de la consule Mucia Pompeia n’hésitent pas à mettre en péril la campagne pour abattre leur adversaire politique. À bien y réfléchir, tout ceci n’est que folie.

La Ligue Astrusques a surgi des ténèbres, le fer brandi haut sous un ciel orphelin. Leurs corps scintillaient d’un noir kosmos. Leur visage empruntait à leur Nuit les plus furieuses étoiles jamais nées. Leur regard vibrait. Au-delà de la vulgaire maîtrise du glaive, certains nous piégeaient dans des puits de gravité. La proximité de leur étoile invoquée nous enchaînait ou nous projetait selon leur volonté. La matière bouillonnait d’une rage meurtrière à la surface des astres. Elle nous brûlait, le corps et l’esprit, dans un concert de douleur et d’horreur mêlées.

Je n’étais pas préparé à cela ; et je doute qu’un seul d’entre nous, doué d’empathie, ne puisse y être jamais préparé.

Les harmonies guerrières hantent encore mes sens. Interminables échos de cris, d’êtres et de fer, de chocs de la chair mutilée et de fluides fuyants. Bon gré mal gré, j’ai joué mon rôle dans ce théâtre de mort. Fidèle à ma promesse, j’ai épargné la vue du sang à mes étoiles. Je les ai préservées de cette horreur. Mon glaive s’est chargé de la basse besogne. J’ai tenu bon, jusqu’à ce que nous nous retrouvions enlisés dans un marais où fleurissaient les bouquets de défunts. La pluie nous a accompagnés du premier au dernier sang versé. Le terrain trahissait nos appuis, ou bien nous entravait, sa terre boueuse à la frontière des états.

Notre aile droite désordonnée a cédé ainsi, embourbée qu’elle était, incapable de la moindre souplesse de mouvement. Séparé de ma ligne, j’ai lutté pour ma survie avec la vigueur d’un lion au Cirque. Un effort vain.

Mes ennemis m’ont isolé entre leurs étoiles. Malgré les dons de la Voilée, je n’avais pas les ressources nécessaires pour vaincre autant d’adversaires. J’ai admis la défaite. J’ai rendu les armes. Un témoin m’aurait peut-être jugé trop prompt à la reddition. Je l’avoue. Je l’ai été. N’était-ce pas une occasion d’approcher les mystères de la Singularité sans trahir le Serment ?

Les Astrusques de la Ligue m’ont capturé et emporté loin des affrontements. Ils n’ont ralenti leur course qu’au cœur d’une forêt, quand la densité des arbres a réduit au silence le râle des combats.

Depuis lors, je clopine sur mes jambes blessées, enchaîné et bâillonné.

Navré ma sœur de la Nuit, je ne puis t’entretenir davantage de mes pensées. L’effort demandé m’est trop pénible ; à croire que je n’avais pas tant retrouvé la santé. À travers cette lettre éthérée, tu percevras cette triste vérité. Je reviens vers toi dès que l’occasion m’en est permise, une fois mes forces remises. J’espère naïvement trouver un semblant de repos auprès de ces lointains cousins de la Nuit.

Je sens déjà mon esprit glisser pour retrouver l’illusion du repos.

Ce n’est pas là le précieux sommeil.

Bien sûr que non.

Seulement la froide inconscience.

Au moins, sait-elle se dresser contre les sirènes de la Singularité.

XIII. — À Vala Pomponia.

Pardonne cette longue convalescence et son inévitable mutisme. L’effort de guerre a autant amoindri mon corps que mon esprit. Sous l’emprise d’une fièvre de fatigue, j’ai erré sur les plages de l’inconscience. La Singularité m’a arraché à ces rivages. Ses sirènes ont retrouvé leur puissance de mes premiers jours en Astrurie. La brève accalmie se teinte déjà de nostalgie.

Dépouillé du salvateur sommeil, le temps m’éprouve plus que de coutume. Les nuits s’éternisent. Une profonde lassitude s’éveille dès la perspective du moindre effort. Elle imprègne chaque muscle, chaque os, les étire et les broie. Seule ma Nuit échappe à ce sentiment, alors quand l’occasion m’en est donnée, je retourne m’y réfugier.

Pour autant, ne crains pas pour ma santé. Malgré l’Appel et ses sirènes, je garde raison. Mon corps trahit, mais j’apprends à composer avec ces instants de faiblesses. Je n’ai pas trop à me plaindre. Mes geôliers font grand cas de ma santé quand une crise survient. Ils prennent soin de moi autant que possible. À ces occasions, la soldatesque s’efface et laisse place à des esprits doués de science médicale. Les raisons de cette sollicitude m’échappent. Lorsqu’une crise se produisait à Fort Astrii, j’étais seul, livré à moi-même et aux tourments de la Singularité. Je goûte l’ironie de la situation. La Ligue Astrusque me préserve plus que ma propre famille valaine.

Je suis enchaîné. Quatre murs me tiennent lieu de cachot. Il y fait froid. J’entends la pluie claquer sur le toit boisé. Elle s’infiltre entre les rondins, investit les rainures et impose sa cadence en filets discontinus. À travers un disque découpé dans la chaux, une lumière pâle dévoile les contours de ma modeste demeure. Mes poignets sont ferrés, mais ma gorge et mes pieds restent épargnés. Puis-je me considérer comme consigné plutôt que prisonnier ? À chacun sa consolation.

Nos échanges sont préservés de tout regard étranger. J’en ai la certitude, car ma Nuit m’est accessible dans sa plénitude. Personne ne m’empêche d’y recourir ou ne m’a formalisé un interdit. La Singularité seule me contraint à jouer ce pénible rôle ; sans elle, mes chaînes seraient brisées depuis mon réveil.

Ici le temps s’écoule lentement. Goutte à goutte. Je réfléchis. Je rumine.

Nous comprenons assez mal la Nuit, n’est-ce pas ? D’ailleurs, nous la maîtrisons davantage que nous la comprenons. Toi, les astronomes d’Imnos et moi errons à travers des nébuleuses similaires. Les Astrusques en arpentent d’autres. Leur ignorance se teinte du paradoxe de la familiarité et d’une tradition, devenue évanescente au cours des âges. Bien que la plupart des Astrusques s’ouvrent à la Nuit, très peu entretiennent un kosmos digne de ce nom. Ils s’aventurent à bâtir une étoile orpheline, rien de plus. C’est là une chose curieuse, mais inhérente à la nature hétérogène de la Nuit. Personne ne détient une maîtrise semblable à la mienne.

Des échos de la bataille me sont parvenus. Mes geôliers ont eu la bonté de me partager des nouvelles du front. Peut-être que certaines subtilités m’ont échappé, mais je crois avoir saisi l’essentiel du déroulé des événements.

Finalement, l’issue du combat n’a pas complètement tourné à la faveur de la Ligue. S’ils avaient bien l’avantage lors de ma capture, le rapport de force s’est rétabli peu après. Le consul Titus Livius et ma sœur Maria ont survécu. Par ailleurs, cette dernière a mis un terme à la bataille en portant un rude coup sur l’aile gauche de l’ennemi, précipitant ainsi une trêve temporaire. Elle a libéré sa mystique et invoqué une brume de sang déchirée d’éclairs vermeils. L’imperium, bien sûr.

Je ne pensais pas que Maria se dévoilerait si tôt et au su de potentiels adversaires politiques. La situation devait être critique pour qu’elle recoure à ses talents si longtemps préservés de tout témoin. Te les avais-je déjà révélés, ces talents liés à son imperium ? Je n’en suis pas sûr. Mes différentes promesses familiales faites à Titus Livius se confondent à mes omissions et autres semi-vérités. J’en oublie ce que j’ai tu à Faustus par nécessité et ce que je te partage sans faillir à ma parole.

D’ailleurs, d’Arpa, as-tu la moindre nouvelle ? Peut-être pas, puisque tu arpentes en ce moment les vénérables Dorsales. Je prie pour la santé de mon frère. Je soupçonne, avec crainte, la vérité dans les rumeurs que tu me rapportes. Les relations entre les gouverneurs successifs et Faustus ont toujours été intenses et passionnées ; celles avec l’actuel d’autant plus. Je connais encore bien mon frère ; du moins, je le crois. Il est capable de s’emporter plus que de raison, de franchir malgré lui l’impardonnable. Ces dernières années, il a multiplié les recours à la sophia et à son don de prescience. Je le soupçonne de s’en être rendu malade au point de confondre certaines vérités aux avenirs possibles.

Que puis-je faire pour lui venir en aide ? Rien. Rien que je puisse accomplir. Autrefois, je lui avais promis d’être présent, de le soutenir en toute circonstance. Une fois encore, le destin m’induit au mensonge.

Je dois me focaliser sur les choses qui dépendent de mon action. Jamais je ne pourrai apporter mon concours à d’autres affaires si je reste le prisonnier de la Ligue Astrusque.

J’ignore ce que la Ligue et la reine Vélimna me destinent ; jusqu’à présent, nul n’a jugé opportun de m’en informer. Vélimna continue de harceler l’arrière-garde des légions valaines. Mes geôliers l’ont formulé ainsi : dans les limites de la « trêve ».

J’attends donc son retour de ces escarmouches. Après tout, quel autre choix offre ma condition ?

Je te souhaite la santé et la paix, malgré les terres houleuses que tu sillonnes. Garde-toi des Dorsales. Puisses-tu mettre la main sur ce kosmos orphelin.

De mon côté, je m’applique à préserver force et santé.

Bien à toi, ma sœur de la Nuit.

XIV. — De Vala Pomponia.

Mon cher Scaevius, je suis heureuse de te savoir vivant ; mais, je m’inquiète toujours quant au sort que la Ligue te réserve. N’y a-t-il rien que je puisse faire pour alléger ta peine ? Je présume que non, si ce n’est t’écrire ou plutôt parler dans ce langage où se mêlent l’encre et les vocables nimbés d’éther.

Avant mon départ pour les Dorsales, aucune autre nouvelle ou rumeur ne nous est parvenue d’Arpa. À Imnos, nous considérons la situation avec la plus grande gravité. Notre gouverneur a déjà informé à plusieurs reprises Vale des anomalies rencontrées ; le sombre discours des derniers marins et marchands et surtout leur soudaine évanescence. À l’égard de la Ville, nous ne pouvons pas faire grand-chose de plus, si ce n’est de continuer à leur communiquer toute évolution notable. À ma connaissance, nous n’avons reçu aucune directive du Sénat, si bien que nous avons interprété cela comme une approbation tacite à toute forme d’initiative. Je ne pense pas qu’ils aient volontairement ignoré notre avertissement. J’imagine plutôt l’inertie sénatoriale retarder les réponses à un problème loin des préoccupations actuelles en Astrurie.

Ma quête dans les Dorsales me rapproche chaque jour un peu plus d’Arpa. Peut-être qu’autour de ces cimes orientales, les vents se montreront plus bavards.

Notre trio, composé d’Estus, de Solarius et de moi-même (te l’avais-je déjà mentionné ?), s’enfonce dans les Dorsales depuis plus de quatre jours. Une étrange nostalgie au reflet mélancolique m’a une fois de plus saisi. Il en a toujours été ainsi quand mes pas m’ont ramené sous l’ombre de ces hautes montagnes. Je pense à grand-mère, mais je n’oublie pas le bon poète Lucius Strabo, dont les vers trouvent encore un écho dans mes rêves ; Titus et Volus, ce tendre couple qui s’était promis de faire pousser, germer, de donner vie ; l’énigmatique et grincheux Philos ; Quintus aussi ; et toi, bien sûr.

Ces dernières années, nous avons à plusieurs reprises échangé à propos des Dorsales ; sur son silence et ces absences. Nous nous sommes interrogés sur l’origine de cette pesanteur latente, qui nous saisissait tant le cœur. Nous invoquions alors une œuvre de la Nature pour l’expliquer.

Aujourd’hui, l’atmosphère des lieux a redoublé de lourdeur. Jamais, je n’ai senti une telle masse invisible peser sur mes épaules. L’aridité de ces dernières semaines disculpe l’humidité de toute responsabilité ; au contraire mon oreille imagine l’air crépiter, prêt à s’embraser.

Après deux pénibles journées sous un soleil de plomb, Estus a fait une découverte déterminante. Grâce à sa Nuit, il a remarqué une déformation des lignes d’éther ; une déformation fine et subtile. Les lignes se courbent sous le poids d’une pesanteur croissante ; celle-ci s’intensifie dans une direction précise. Autrement dit, la courbure des lignes d’éther pointe vers une origine, sa source, sa cause. D’après nos premières estimations, l’origine de la déformation se situe dans une cuvette en hauteur, couronnée par de modestes cimes. Plusieurs jours de marche vont nous être nécessaires pour atteindre ce sommet difficile d’accès.

Nous soupçonnons le kosmos orphelin d’être l’origine de ces étrangetés. Nous en sommes même convaincus. Il fait un coupable idéal.

C’est sa lourde présence, l’affirmation de son existence, que tu as ressentie tout le long de notre traversée passée ; que j’ai à mon tour perçue quand la Nuit s’est ouverte à mes sens ; de même que chaque astronome, pour peu que sa mystique s’y prête suffisamment. Jusqu’à peu, ce kosmos devait être caché en un lieu privilégié, là où son influence était entravée ou diminuée d’une quelconque façon. Force est de constater que les barrières ont été brisées. Désormais, son influence a redoublé de présence. Cela signifie qu’une brèche s’est ouverte. À en juger par la pesanteur, de nombreuses étoiles ont dépassé son horizon et ont retrouvé une inquiétante forme de liberté.

Nous avons conscience du danger de la situation. Nous la considérons avec la prudence et l’expérience héritée de l’Astronomïsme. Les astronomes sont familiers des kosmos orphelins. Estus et Solarius ont déjà eu l’occasion d’en manipuler. Ils savent comment braver le poids des antiques étoiles et le feu de leur nova.

Nous cheminons donc en direction de l’origine à pas mesurés sous les indications d’Estus. Ses yeux guettent la courbure des lignes d’éther et suivent l’angle le plus prudent. Nous nous préparons à éprouver une pesanteur plus intense dans les prochains milles. Nous nous protégeons grâce à notre Nuit, comme nous l’avons si bien appris à Imnos.

J’espère que ma lettre ne rajoute pas un inutile poids d’inquiétude à ton fardeau, déjà conséquent, mais t’ouvrira une fenêtre d’évasion sur le monde, au-delà de ce maigre disque creusé dans la chaux.

Sois prudent, mon cher Scævius. Que la Nuit te protège.

Dorsales.

XV. — À Vala Pomponia.

J’échoue à contenir le flot de mes émotions, si bien que mon langage Nocturne en devient confus. À trois reprises, j’ai tenté de réfréner ce déluge, mais à chaque fois, je m’enfonce un peu plus dans le maelstrom. Je me résigne donc à te transmettre un souvenir plus qu’un récit ; le souvenir d’une vérité sur la Singularité.

Une nuit, Vélimna a surgi en plein cœur de ma petite geôle. Elle n’a pas franchi la porte gardée. Elle a émergé d’un espace vide pour le remplir de sa nébuleuse présence. Au premier abord, je croyais que mes yeux m’abusaient. Il n’en était rien. La reine de Vélinia flottait dans une sombre substance étoilée qui épousait le contour de sa silhouette. Un voile d’éther s’enroulait en maintes spirales autour de son torse aux côtes saillantes, la peau tendue sous l’os blanc. Un pan entier de sa mystique lui mangeait le visage, de l’arcade à la mâchoire. Ses étoiles vibraient d’une lueur ancienne, mais forte ; une lumière à l’épreuve du temps. Après une courte inspection des lieux, elle m’a transpercé de son regard étoilé.

— Bonsoir, petit porteur de la Voilée. La bienséance voudrait que je m’excuse de la situation. Néanmoins, celle-ci me satisfait au plus haut point. Depuis notre rencontre lors des pourparlers, je désirais ardemment m’entretenir avec toi sur un sujet qui t’est particulièrement cher : la Singularité.

Après une courte pause, s’assurant de ma bonne compréhension, Vélimna a repris dans son valain fleuri d’intonations astrusques. Moi, je restais silencieux et attentif, aussi poli et respectueux qu’une visite royale l’impose à un prisonnier de guerre.

— Ta capture m’a comblé de joie. Je n’ai jamais autant espéré depuis. Je note tout de même la facilité avec laquelle mes guerriers t’ont ravi. Je te soupçonne de t’être laissé faire. L’occasion était-elle trop belle d’en apprendre plus sur la Singularité auprès tes ennemis ?

J’ai détourné le regard, mal à l’aise d’être accusé d’un méfait que je n’étais pas certain d’avoir commis. Au fond de mon cœur, ai-je brisé le Serment, me disais-je ? Vélimna a ri. Un rire neutre.

— Je ne te blâme pas. Qu’importe ma supposition, l’important est que tu te trouves ici, en ma présence, en mon pouvoir. De cette façon, nous pouvons discuter de choses sérieuses, plus sérieuses que cette guerre absurde. Discuter de ma Singularité.

— Et que souhaitez-vous discuter à ce sujet ? osais-je demander, le cœur fébrile à l’idée de possibles révélations.

— Au nom de la Ligue Astrusque, je veux faire taire l’Appel de la Singularité. Toi, en ton nom propre, tu veux faire taire l’Appel de la Singularité. Nos objectifs convergent.

Cette première révélation ne m’a pas laissé indifférent. Cependant, j’ai maîtrisé ma surprise et j’ai patienté jusqu’au terme de son discours.

— Il se trouve qu’à Vélinia, nous avons hérité d’une précieuse tradition ; un savoir nous enseignant comment conjurer la Singularité et son Appel. Malheureusement, la détention d’un savoir n’en garantit pas la maîtrise. Aucun Astrusque n’est en mesure de conjurer la Singularité selon les conditions que nous connaissons. Pour notre plus grand bonheur, nous n’avons jamais eu besoin de nous défaire de cette entité pour une raison toute simple : aucun Astrusque n’est soumis à la Singularité. Notre mystique est trop modeste pour nous attirer la fureur de ses chants. Pas une Nuit de ce côté-ci de la Mer Intérieure ne menace l’équilibre de la Nature. C’était le cas jusqu’à votre débarquement sur nos côtes, bien entendu.

J’ai accusé ces nouvelles révélations comme la première. Mon sang-froid a pris le dessus après un bref hoquet de stupeur, mais Vélimna n’a pas manqué de le remarquer.

— Ignorais-tu pourquoi la Singularité a été créée ? La Singularité est un garde-fou invoqué par les Sang-d’Or de la belle Lyor ; pour les protéger d’eux-mêmes. Ils avaient eu la sagesse de craindre les possibles de leur mystique, la Tradition Mère, et que son usage pouvait les mener à leur ruine. Ils étaient convaincus qu’en entravant suffisamment la mystique des plus puissants d’entre eux, cela les préserverait de transgresser l’ordre naturel et de briser son équilibre. Une tentative vaine. Malgré la Singularité, le malheur ne manqua pas de les frapper. La Grande Vague a déferlé et enseveli la belle Lyor et ses Sang-d’Or.

Vélimna a marqué une courte pause avant de se recentrer sur le temps présent et la problématique qui nous concernait.

— Seul un être soumis à la Singularité détient le pouvoir de la conjurer. Toute autre personne ne saurait agir à l’encontre d’une entité dont il ne perçoit pas l’existence. La chose possède une certaine logique. Encore que l’on pourrait en débattre. Enfin qu’importe, le monde est ainsi fait. Toi, tu détiens le pouvoir de conjurer la Singularité, mais tu ignores la marche à suivre. Nous, nous pouvons te guider pour accomplir cette quête. Ma proposition est simple : joignons nos forces.

Cette dernière révélation m’a assommé. Mes yeux ont papillonné, comme si mon esprit se trouvait sous l’emprise de l’ivresse. J’ai dégluti, mon sang-froid piégé dans la tourmente de mes questionnements. Je ne savais plus où donner de la tête.

— Pourquoi ? articulai-je la gorge sèche.

— Certainement pas par charité, tu t’en doutes. Avant de te répondre, laisse-moi te poser une question : si tu conjures la Singularité, la conjures-tu pour toi seul ou pour l’ensemble de tes semblables dont les rêves sont hantés par ses sirènes ?

Vélimna a ri devant ma figure béate. Peut-être le rouge m’était-il monté aux joues. Une pointe de honte perçait mon cœur. Je ne m’étais jamais interrogée sur ce sujet. Je n’en avais jamais discuté avec quiconque ; pas même avec Titus Livius.

— Si tu conjures la Singularité, son chant meurt. Ainsi tu libères toutes les âmes qu’elle entravait. Une nouvelle fois, la chose comporte une certaine logique. J’apprécie cette logique, car elle m’est profitable. La Singularité n’est pas qu’une simple question de liberté, c’est surtout une question de pouvoir. Son Appel conjuré, les mystes Valains accéderont à leur plein potentiel et se découvriront les moyens de leurs ambitions ; des ambitions si démesurées que Vale s’effondrera sous leur poids. Cela s’est déjà produit par le passé, comme je te le disais. C’est ainsi que la Grande Vague a submergé la belle Lyor et condamné ses fiers Sang-d’Or. À cette époque, la Singularité a été conjurée par ceux-là mêmes qui l’avaient invoqué des siècles plus tôt. Cependant, la Singularité n’a pas été détruite. Elle a seulement été endormie ou affaiblie au point de ne plus pouvoir influer sur les mystiques. Un beau jour, elle a retrouvé toute sa splendeur et a chanté de toutes ses voix une nouvelle fois. Mon pari est simple : répéter la tragédie de Lyor, jouer les mystes valains contre eux-mêmes et ainsi me débarrasser une bonne fois pour toutes de leur impérialisme.

Figé, j’ignorais quoi dire, quoi penser. Devant mon prévisible mutisme, Vélimna a sobrement conclu notre entretien. Elle m’a accordé un temps de réflexion, plusieurs jours au moins. Elle comprend que son discours ait été un choc. Elle comprend la valeur du temps. Elle comprend les fruits qu’elle peut en tirer. Me contraindre lui est impossible sinon elle aurait agi tout autrement. Voilà la raison de sa résignation à une manière patiente, à défaut d’être douce et bienveillante.

Vélimna s’en est allée, aussi soudainement qu’elle était apparue. Sa silhouette bordée d’étoiles s’est volatilisée, aspirée par une singularité suspendue dans l’espace vide.

Troublé. Perdu. Terrifié.

Cette reine m’a-t-elle offert la vérité ? L’objet de ma quête se trouve-t-il à portée de main ?

À en croire les chants vrombissants de la Singularité où perce la détresse, je touche enfin au but.

XVI. — De Vala Pomponia.

Mon cher Scaevius, les mots me manquent, car je devine les dilemmes auxquels tu fais face. Je ne sais pas quel remède peut apaiser ton cœur. À défaut d’une vaine évidence, peut-être puis-je t’offrir des pistes de réflexion ?

La fin de la Singularité est à portée de main. On te propose même de t’y guider. Une guide intéressée, bien sûr. Pourtant la satisfaction n’est pas au rendez-vous.

Moi non plus je ne m’étais jamais interrogé sur le sens de ta quête : que signifie faire taire l’Appel ? Est-ce briser un lien entre cette entité et toi ? Ou bien détruire l’entité elle-même et ainsi briser tous les liens, quels qu’ils soient ? La reine Vélimna semble convaincue de la seconde hypothèse. Elle n’apporte aucune preuve, sinon sa croyance ; conjurer la Singularité servirait hautement les intérêts de la Ligue.

Imaginer un Titus Livius posséder un imperium plus grand et plus terrible que tu ne me l’as décrit me terrifie. Il posséderait un pouvoir à la mesure de ses ambitions. Le sang coulerait inévitablement et à torrent ; bien plus que si la Singularité perpétue son entrave. Le vœu de Vélimna pourrait aussi se réaliser. D’autres mystes se dresseraient et une guerre civile aux allures divines engloutirait Vale et son empire dans une débauche de mystiques.

Pour autant, serais-tu responsable de cette guerre civile, de ces morts, de ce sang ? Toi, une simple âme qui n’a muselé la Singularité que dans l’intention naïve de retrouver ta liberté.

Tu n’as pas à porter la responsabilité de la folie des autres ; en particulier celle d’un homme qui n’a jamais véritablement voulu faire de toi son fils. Tu mérites d’être délivré de la Singularité, Scaevius. Il en va de ta vie. Bientôt, ton corps ne supportera plus le poids de ce fardeau antique.

Et puis, renoncer à ta quête, ne serait-ce pas troquer une guerre pour une autre ? Des vies perdues pour d’autres ? Un malheur sur lequel tu n’aurais pas plus de prise, ni plus de responsabilités.

Une question demeure. Comment t’arranger du Serment ? Faire taire la Singularité ne va-t-il pas à son encontre ? La réponse est double. Elle dépend de l’horizon temporel que l’on considère.

J’aimerais tant t’apporter une aide plus conséquente que ces ruminations de bas étage. Peut-être que le récit de mon périple saura te distraire et te reposer, même si cela ne constitue qu’un maigre instant.

Grâce aux talents d’Estus, nous avons remonté la piste du kosmos orphelin ; et je peux le dire sans rougir, avec efficacité et succès. À plusieurs reprises, les Dorsales nous ont joué de mauvais tours. De nombreux obstacles en tout genre ont parsemé notre route. Nous les avons franchis, contournés ou détruits selon nos forces et notre goût du détour. Malgré tout, la montagne a su se montrer clémente dans l’absolu ; le ciel aussi. Certaines tribus dorsaliennes nous ont apporté leur aide. Nous avons profité de leur connaissance du terrain, ainsi que de menus ravitaillements. Le réveil du kosmos orphelin suscite parfois plus de peur que de convoitise. La réputation des astronomes d’Imnos nous précède. Peu familier de la Nuit, ces tribus savent toutefois vers qui se tourner au besoin. Ils comptent sur nous pour retrouver ce kosmos et les en débarrasser.

Nous avons partagé cet espoir. Nous le partageons encore.

Aujourd’hui, notre quête a rencontré une difficulté inattendue. À notre approche de l’origine, là où les lignes d’éther se confondent sous l’influence de la pesanteur, nous avons compris que nous étions arrivés trop tard. Nous nous trouvions en présence d’une origine locale, passée, dont les lignes avaient eu quelque temps pour reprendre forme. Vers l’est, la courbure se poursuivait, fraîchement déformée. Le kosmos orphelin avait habité les lieux où nous nous tenions ; il y avait été manipulé, grossièrement d’ailleurs, sans une once de prudence ; et surtout, il avait été emporté, volé, dérobé.

Dans ce lieu ne résident plus que quelques témoins de sa présence, des étoiles ; de très anciennes étoiles. Pâles et hagardes, elles baignent dans une inertie propre au temps long, indéfini. Leur matière s’agite à leur surface, paresseuse, flegmatique, lourde de siècles, de millénaires peut-être même. La forme de certaines oscille jusqu’au grotesque et trahit l’avènement d’une nova prochaine. Nous déambulons dans un tombeau d’étoiles.

Jamais encore, mes yeux n’avaient contemplé d’astres si anciens, si instables au terme de leur existence. Aucun d’entre nous n’a osé les approcher de trop près, de peur, par une simple émotion, de déclencher une malheureuse réaction en chaîne. J’ai renvoyé Solarius à Imnos pour qu’il informe l’Astronomïsme de nos découvertes. Des astronomes spécialisés dans la manipulation des corps anciens s’occuperont de ces ancêtres étoilés et leur offriront un nouveau foyer, un artifice de kosmos où elles brûleront leur dernier fragment de matière d’âme.

Goûter leurs souvenirs et secrets millénaires a été une redoutable tentation. J’admets avoir, l’espace d’un très court instant, envisagé l’impardonnable ; impardonnable, car seul le malheur en aurait été né. Il a toujours été délicat de s’imprégner d’une étoile étrangère, quand bien même sa filiation nous est connue. Toi qui as tant appris sous l’égide de la Voilée, je ne t’apprends rien.

Après de brefs adieux, nous nous sommes séparés. Solarius est reparti pour Imnos ; en compagnie d’Estus, j’ai poursuivi la piste du kosmos orphelin vers l’Est. Ces traces sont plus discrètes, plus tenues, plus légères. À n’en point douter, le ravisseur est un myste de la Nuit. Il a su, d’une manière ou d’une autre, bien qu’imparfaite, combler la brèche de l’horizon. La distorsion des lignes d’éther nous engage sur une route familière ; la destinée de ce kosmos se jouera à Arpa.

Qui ? Et pourquoi ?

Même si le vol a été organisé par ton frère, je doute qu’il prenne toute la mesure du danger auquel il expose sa cité et ses citoyens. De nos échanges, j’ai compris que Pathie ne vous a pas enseigné la Nuit à la manière de l’Astronomïsme. Vous ne possédez ni les talents ni la prudence inculquée par notre ordre. J’accuse Faustus, car il est improbable qu’un autre myste de la Nuit en Olrinie ait l’envergure nécessaire pour accomplir une telle tâche.

Nul ne sait quelle calamité siège au cœur de ce kosmos orphelin. Un horizon brisé ne s’unit jamais de nouveau. Une fois l’équilibre rompu, il ne peut être rétabli complètement. La brèche s’étendra, qu’importe les efforts mis en œuvre pour lui imposer une nature contraire. À Imnos, nous savons tout cela. Nous en avons pleinement conscience, car nos archives, à l’index pourtant mince, rapportent des quantités d’accidents de cette nature. Il paraît même qu’au premier âge de la cité, un kosmos orphelin a manqué d’engloutir la cité en son sein.

Voilà pourquoi je crains tant pour ton frère et les siens. Toute noble que puisse être sa quête, le salut de sa cité ou que sais-je, l’usage de ce kosmos engendrera un plus grand mal qu’un véreux gouverneur valain. Si la force et la chance te sont accordées, je te supplie d’avertir ton frère au plus tôt. Peut-être que dans une fulgurance, tu parviendras à joindre vos kosmos et à lui adresser des mots éthérés.

Je n’ai rien de plus à t’offrir pour soulager ta peine que cette fenêtre sur le monde.

Mon cher Scævius, je puis, seulement encore, t’exprimer tout mon amour, tout le réconfort qu’il m’est permis de t’apporter. Je prie les dieux que la fatalité se lasse de toi, qu’elle cède son règne à un destin plus doux.

Dorsales.

XVII. — À Vala Pomponia.

La bêtise valaine n’aura de cesse de m’étonner. Leurs luttes intestines poussent le vice jusqu’à saboter en profondeur chaque bataille, quitte à transformer cette guerre de conquête en véritable débâcle.

Il y a peu je te vantais la redoutable puissance de Maria. Aujourd’hui, le pouvoir de ma sœur est tombé. Sans elle, Titus Livius se retrouve plus isolé que jamais. Je ne peux m’empêcher de rire. Rien ne fait sens. Tout n’est qu’absurdité. Je revois Titus Livius et toute sa clientèle sous la tente capitoline, de fiers coqs, orgueilleux jusqu’au bout des plumes.

Des femmes et des hommes payent de leur vie la médiocrité de ces personnages d’état dont la légitimité ne s’inscrit que dans l’ancienneté du lignage. Pathétique. Comment ai-je pu croire un seul instant que mon salut se trouvait à Vale ? La Ville n’a pas d’autre ambition que son autosatisfaction.

Comment ai-je appris cela ? Tu l’as peut-être déjà deviné.

Elle m’a rejoint dans la nuit.

Dehors, le ciel grondait gentiment. Un orage s’éloignait. Une pluie légère lui succédait. Le rideau remuait sous le vent, la laine paresseuse. L’allure lasse, mes geôliers sont entrés les bras chargés et ont enchaîné un nouveau prisonnier à mes côtés ; plutôt, devrais-je dire une prisonnière. Muets, les deux soldats ont vidé les lieux aussitôt leur besogne accomplie.

Sous un éclair de chaleur, j’ai reconnu ses traits malgré les contusions. Maria Livia. Ma sœur, inconsciente et prisonnière. J’ai ri nerveusement sous l’emprise d’un violent vertige. Je doutais de ma vision. Cela était-il seulement possible ? Comment Maria, une myste de l’imperium d’envergure, avait-elle pu se retrouver aux mains de l’ennemi ? À la différence de ma capture, je ne crois pas que Maria se soit laissée faire.

Ma sœur n’a pas encore repris connaissance. Je devine plus que des chaînes pour l’entraver. Son souffle lourd sent un étrange parfum floral ; sans doute une drogue, une bride passée autour de l’imperium. Sinon comment la retenir prisonnière de cette geôle une fois sa conscience retrouvée ?

Vala, depuis mon adoption et mon arrivée à Vale le cours des événements m’échappe. Cette guerre en incarne la quintessence. J’ai été utilisé puis jeté lorsque mon service n’a plus satisfait mon père et maître ; le tout sans la moindre considération, ni pour mes succès, ni pour ma personne.

N’est-il pas temps d’allumer un nouveau feu ? N’est-il pas temps de saisir la main qui m’est tendue ? N’est-il pas temps d’arracher ma liberté, et ce à n’importe quel prix ?

Les sirènes de la Singularité m’épuisent. Leur chant incarne une puissante rhétorique. Ils pourfendent ma croyance et ma crainte du Serment. Note après note, je me convaincs un peu plus d’accepter la proposition de Vélimna. Ma malédiction me ronge à tel point que la mort guette aujourd’hui.

Et si la disparition de la Singularité conduit de grands et hauts personnages à la folie, suis-je pour autant responsable de leur appétit ? Je ne guide aucun bras. Je ne souffle aucune intention. Je n’ai à l’esprit que la naïve volonté de vivre libre.

XVIII. — À Vala Pomponia.

J’ai accepté la proposition de la reine Vélimna. Tu n’en seras pas surprise, je présume. La pente des événements inclinait dans ce sens. J’ignore si je trahis le Serment qui me lie à Titus Livius. Un solide argumentaire pourrait défendre les deux parties. J’ai choisi d’écarter la question, de ne plus la prendre en considération. Une seule vérité importe à mes yeux. Je n’aurai pas d’autre opportunité de me libérer de la Singularité ; aucune qui se présentera avant que son Appel achève de me briser. Alors si les dieux me punissent pour avoir trahi le Serment, grand bien leur fasse. J’aurais au moins la satisfaction de subir leur jugement délivré de mes allégeances valaines et de ma malédiction.

Je pars bientôt. Je me rends au Cendre Pays, la terre lointaine où jadis s’élevaient les hautes flèches nacrées de la belle Lyor. Les routes anciennes qui y mènent ont été détruites et oubliées. Les poètes Rhocques et Valains ont préféré chanter les légendes d’une gloire passée, plutôt que de nous instruire de vérités. Néanmoins, ce savoir a traversé les âges en Astrurie sous l’influence d’une antique tradition toujours vivace. Vélimna m’assure qu’elle s’y est déjà rendue. Le Cendre Pays est une terre stérile, imprégnée de mystique. Elle est déroutante et enivrante à plusieurs égards. Il faudra me montrer prudent, m’a-t-elle mis en garde, car dès lors que je foulerai cette terre cendreuse, la Singularité redoublera de puissance. Cette enfant de la Tradition Mère possède une conscience capable de pressentir le cours des événements, dont l’approche de sa propre fin. Son Appel érigera des montagnes pour me détourner de ma route.

Je ne pars pas seul pour le Cendre Pays. Ucar, un myste de la Nuit Astrusque, me tient lieu de guide. Il est familier d’usages semblables à ceux de notre bon Oléastre. Il manipule l’espace à sa guise et l’arpente selon ses désirs. Il s’est déjà rendu au Cendre Pays et m’a instruit du chemin à suivre. Le myste assure mon passage aller comme retour dans le respect des promesses de Vélimna. Puis-je accorder toute ma confiance à sa parole royale ? Non, bien évidemment. Mais ai-je une alternative qui puisse me tirer d’affaire ?

Ma décision a déchaîné l’ire de Maria, prisonnière à mes côtés, son imperium entravé sous le parfum d’une drogue. Elle m’a rejoué la mauvaise comédie familiale, si chère à Titus Livius ; elle ne s’en lasse pas depuis notre arrivée en Astrurie, semblerait-il. Elle m’a accablé des mêmes torts, des reproches en série sur mon individualisme, mon obsession de la Singularité, mon manque de jugement et de loyauté envers notre famille. Tu connais la musique ; ce n’est pas la première fois que je te la récite, tant s’en faut.

J’ai répliqué, une colère sourde au fond de mes mots. C’était la première fois que je m’en prenais ainsi à Maria. Quelque chose se brisait. Toutes ces années, j’avais essayé de préserver notre amitié de nos différends. Je fatiguais d’être le seul à la manœuvre dans cette entreprise. Elle refusait de comprendre mon mal ; elle refusait de voir ce qu’il me faisait subir ; elle refusait que je m’en libère. Tout à l’image de notre père ; de son père.

Maria ne s’est pas démontée pour autant, bien sûr. Elle a contre-attaqué avec autant de fiel que de malhonnêteté dans le verbe. Elle m’a caricaturé à outrance, réduit à un vulgaire caprice d’enfant mon fardeau. À cet instant, un feu déjà bien agité s’est déchaîné.

J’ai haussé le ton. Je l’ai interrompue. Une colère sourde a percé à travers mes réponses cinglantes. Je n’avais pas d’autre choix que de la laisser s’exprimer. Tout s’est déroulé très vite. Alors que Maria continuait sa diatribe, je l’ai saisie au cou malgré mes fers, avec une force que je ne me connaissais pas. J’ai plongé mon regard de Nuit dans le sien surpris et embué d’une torpeur. J’ai cueilli son esprit, j’ignore comment exactement ; et je l’ai contrainte à entrer dans mon kosmos. Je lui ai offert une vue sur les infinis de l’espace et du temps, la transcendance des dimensions de la Nuit. Puis j’ai ouvert les sens de Maria à la Singularité, son Appel, ses chants, ses cris, ses charmes, ses maux, ses déchirures, ses vices.

Enfin, je l’ai libérée, des deux manières, corps et esprit. Elle est retombée mollement sur le sol, tétanisée, mutique.

Avant que les Astrusques ne m’ôtent les fers, Maria n’avait pas quitté la catatonie dans laquelle ma vision l’avait plongée. Malgré ma colère encore bouillonnante, une once de culpabilité m’irrite le cœur. Existe-t-il un mot, un terme ou une expression pour décrire les regrets que ressent une victime d’avoir blessé l’un de ses bourreaux ?

Je regrette mon incapacité à évoquer proprement la Singularité pour qu’ils comprennent mon tourment. Je regrette qu’ils n’aient pas été disposés à m’écouter en toute sincérité. La faute est partagée.

Cependant, ma décision est irrévocable.

Aucune volonté ou Serment ne saurait m’en détourner.

XIX. — De Vala Pomponia.

Mon cher Scaevius, je ne te tiendrai jamais rigueur de m’envoyer des lettres éthérées si vives d’émotions. Un pont s’est érigé entre nos kosmos. Quoi de plus naturel de l’emprunter lorsque l’impérieux besoin de soulager notre peine nous étouffe. En pareil moment, la confiance et le partage sont une nécessité pour nous apaiser. Nous nous sommes soutenus sans faille depuis notre premier malheur commun. Je ne t’abandonnerai pas, quelles que soient les difficultés imposées par les dieux.

Je me réjouis de ta décision. Néanmoins, défie-toi de cette reine. Malgré ses révélations, elle en a tenu au secret beaucoup plus encore. Rien ne t’assure de ses véritables intentions. Une personne, qui porte le poids de tout un peuple, agit sous l’impulsion d’une raison froide et d’une logique toute patriotique. Ses pensées s’articulent comme les mécanismes huilés des machines de guerre ; d’une fluidité et d’une précision mortelles.

Mes mots ont peut-être la bêtise de sous-estimer ta force d’esprit. Toutefois, je suis convaincue que je n’écris pas en pure perte à te rappeler ces essentiels. Il m’apparaît probable que les troubles de ton âme puissent s’en prendre à ces évidences, jusqu’à te les faire oublier.

Mon cher Scaevius, que ta vigilance veille et demeure !

Que dire de la capture de Maria ? Je n’ai rien de pertinent à ajouter. Ton propos se suffit à lui-même. Cette aristocratie valaine est à la fois la force et le désastre de la Ville.

Pour ma part, mon récit sera concis ; les révélations maigres et incertaines.

Guidés par la distorsion des lignes d’éther, avec Estus, nous avons cheminé jusqu’à Arpa. À notre grande stupeur, nous avons trouvé ses portes closes et la population des faubourgs aux abois. Une étrange brume recouvre la cité, une poix épaisse, blanche et scintillante. Les quelques fous qui ont escaladé les remparts ne sont pas revenus. Arpa semble figé dans le temps, déplacé dans un autre espace que le nôtre ; lointain ; inaccessible.

Au plus près de l’enceinte, des agglomérats se sont improvisés sous la veille d’une milice au couleur de la cité. Des huttes de fortune se dressent en branchages et en paille. Femmes et hommes déambulent entre les abris, la patience au bout des lèvres, déformées par le vin ; habitants de la région et voyageurs de tout métier attendent que la cité ouvre ses portes.

Le vivant s’adapte, s’organise et grouille plein d’espoir.

Les rumeurs vont bon train entre les feux. Les uns fustigent la paranoïa du nouveau roi, les autres saluent sa divine prescience. Pour ces derniers, elle est la garantie d’une issue heureuse à cette curieuse situation.

Le bon roi Faustus I. Faustus le Voyant, comme ils se plaisent à le surnommer.

Oui, tu as bien compris mes mots, un roi et non pas un consul.

D’après un informateur, dont la courte chaîne d’intermédiaires invite à une certaine fiabilité, le roi s’adonnait à une mystérieuse science avant la fermeture des portes ; l’une de celles dont le revers se paye au prix fort. Par amour et orgueil, il pratiquait des expériences mystiques promettant la gloire et la fortune à son peuple. Cela confirme mes craintes les plus profondes. Faustus a exploré ce kosmos orphelin et y a fait une découverte. À en juger par l’incroyable distorsion des lignes d’éther, cette découverte est terriblement dangereuse ; plus encore que les hères du tombeau étoilé que nous avons rencontré en chemin. Peut-être un astre si lourd et ancien qu’aucune matière d’âme ne s’en échappe.

La folie se dispute à la lucidité chez ton frère. Cela ne fait aucun doute. Tout myste de la Nuit, d’où qu’il vienne, d’Imnos, d’Arpa ou d’Astrurie, devrait avoir l’intuition des dangers inhérents à de tels astres. Seules la déraison ou la bêtise donnent l’illusion du possible en cette matière.

Par le passé, tu m’as révélé que Faustus possédait une sophia particulièrement prégnante ; qu’il l’utilisait bon gré mal gré en qualité de prescience. Après plusieurs années sous la conduite des avenirs, ton frère n’a-t-il pas perdu l’esprit ? Il est communément admis que certains sophistes s’égarent, alternant tour à tour excès de confiance et paranoïa. Dans la fureur des événements, sous la pression populaire, Faustus n’a-t-il pas basculé ? Abusé par sa mystique et succombé à celle-ci ?

Je ne souhaitais rien te dissimuler, malgré l’absence d’une preuve tangible. J’ajoute encore un poids à ton fardeau, j’en ai bien conscience. Toutefois, le mal n’en serait-il pas plus grand, si le secret dévoilait un malheureux jour sa vérité, toute maquillée de ma trahison ?

Assure-toi de mes amitiés les plus tendres et sincères.

Prends soin de toi sur les routes cendreuses qui t’attendent.

Arpa.

XX. — À Vala Pomponia.

Cendre. Cendre. Cendre.

Des cendres, à perte de vue.

Tantôt blanches, tantôt grises, éprises sous la constance des vents, les cendres dansent. Descendre du ciel en nuées, en harmonies nuageuses, les cendres.

La cendre assèche la gorge, trompe les distances, invoque les déserts. Elle confond l’horizon, se joue de la frontière entre ciel et terre. Sur les collines coiffées des pétales cendre, la blancheur apparente rappelle le Solstice Blanc. Habile illusion, car de mémoire et de raison mortelle, nul n’a jamais foulé une neige chaude, tiède d’un brasier, berceau des cendres incandescentes.

La cendre voltige, colle à la peau moite et dépose dans le sillage de nos coulées de sel la suie noire et profonde. Ainsi en va la cendre sur cette terre qui jadis connut la belle Lyor, sa nacre et son argent.

La cendre, sans cesse, se dépose, se repose, couvre et recouvre le passage du temps. Jamais, en aucune autre terre, celui-ci ne s’efface devant une loi naturelle.

La cendre représente le vestige, la fine poussière de la matière d’autrefois, brûlée, consumée, sous l’avidité d’un brasier. La cendre peut être l’une ou l’autre des choses, bonnes ou mauvaises, un mélange équilibré, ou bien déséquilibré de ces choses. La cendre est la porte des possibles qui ont été ; désormais à jamais fermée.

La cendre tue. La cendre étouffe. Parfois, en des terres propices, la cendre accouche d’un éclat de vie, la fortifie de sa richesse, de sa tendre chaleur, écho nostalgique d’une flambée passée. La cendre, déesse mère nourricière, entretient ses enfants de sa substance. Au cœur de son œil, ceux-ci grandissent, s’épanouissent.

Le remède des uns, le poison des autres, la cendre. Moi, elle me meurtrit. Sous un épais voile de Nuit, de tout mon visage embelli, je contiens son assaut, tempère son ardeur, préviens sa volonté maligne.

Je poursuis ma route. Je suis fidèlement les indications de mon guide resté aux portes du Cendre Pays. Déjà la cendre l’a soustrait à mon regard. En retrait, il garde son artifice ouvert. Notre issue à tous les deux.

Dans la tourmente des flocons incandescents, je remarque une piste de fumée.

La Singularité rugit à travers la cendre.

Cendre. Cendre. Cendre.

XXI. — À Vala Pomponia.

Le Cendre Pays est un monde étrange. Une fine pellicule de cendre blanche le recouvre à perte de vue. Partout l’horizon se fond entre terre et ciel. Certaines plaines évoquent des plages de nacre huileuse, où l’absence de mouvement trouble l’esprit. La lumière est vive, intense, presque agressive. Le ciel se vêt d’une toge grise et le soleil faiblard se voile sous ce lin poussiéreux. Ici, les nuages diffèrent de leurs cousins d’Astrurie ; ils ne se gonflent pas de pluie. La cendre, la terre et la poussière les structurent, les sculptent en formes et constitutions diverses. Leur omniprésence, en plusieurs strates, marque le souvenir. Je ne crois pas qu’un être né au Cendre Pays ne puisse jamais contempler le bleu du ciel. Ou bien, dans une éphémère et rare percée, croirait-il alors avoir rêvé ?

L’air se charge de soufre, de cendre et de poussière. Les particules en suspension alourdissent la respiration. Mes sens m’alertent. Si je n’y prends pas garde, je pourrais bien rendre mon dernier souffle dans une goulée d’air noire de suie. Sous l’impulsion d’une inspiration, je me suis tissé un voile de Nuit, dont j’ai étiré les pans sur chaque parcelle de peau nue. Il me préserve de cet air impur à ma condition d’étranger.

Je ne crains guère les mauvaises rencontres. Cette terre n’est pas propice au règne du vivant. Il se résume à quelques lichens gris et des plantes décharnées. Mes provisions sont encore lourdes dans mon bagage ; l’eau, bien que tiédie par l’air, gonfle mes gourdes. De plus, ma Nuit repousse la faim et la soif, les ralentit dans leur course effrénée au contentement journalier.

J’espère atteindre ma destination avant d’appauvrir mes ressources. Se retrouver piégé au cœur de cette terre inhospitalière à mon espèce constituerait une bien piètre fin.

Je t’abandonne, car j’entends l’Appel de la Singularité hurler son désespoir dans les vents cendrés. Ce cri nourrit mes forces et fortifie ma volonté. Je me rêve déjà libre sous la Voûte d’Imnos à tes côtés.

Bien à toi.

XXII. — À Vala Pomponia.

Nos existences regorgent de curiosités et de douceurs amères. Elles nous poursuivent et nous surprennent jusqu’aux confins du monde.

L’une d’elles m’a cueilli ici, au Cendre Pays ; une rencontre dont la vraisemblance questionne les manœuvres du hasard. Non, je me fourvoie. À bien y réfléchir, l’humain a tissé davantage la trame de ces retrouvailles qu’une quelconque volonté divine.

Je t’écris à la lueur des flammes d’un feu de camp. Je veille sur leurs couleurs et leur chaleur aux côtés d’un fantôme ; le cœur serré, la culpabilité vive, le souvenir des proscriptions sanglant.

Était-ce le matin ou l’après-midi ? Je l’ignore. Le temps se fragmente dans la torpeur de l’air. Il plie sous son poids ; et quand il se rompt, le temps s’éternise, il devient long et nous prive de repère. Seul mon corps m’assure de son passage. Mes muscles brûlent sous l’effort et m’intiment le repos. Cela importe peu. Je m’égare.

Une halte dûment méritée s’imposa à l’appel corporel. Je pris soin d’étirer mes jambes courbaturées. Je n’avais pas autant marché depuis notre périple dans les Dorsales ; et pour ne rien arranger, je m’étais affaibli pendant ma captivité. Je souhaitai éviter les courbatures favorisées par un mon rationnement en eau. Après tout, j’ignorais, et je l’ignore toujours, quand je prendrai la route du retour, victorieux de la Singularité. Je préserve au mieux ce qu’il me reste de santé afin de savourer cette nouvelle vie promise.

Je l’ai aperçu à la nuit tombée. Le gris cédait à l’ombre, la cendre au néant. Non loin, un feu solitaire brûlait, une flambée peu épaisse, pâle et malingre ; le refuge d’un voyageur esseulé. La surprise m’a frappé, mais pas au point de laisser une peur s’immiscer. L’ivresse de mes choix me galvanisait encore ; plus que de raison peut-être.

N’importe où ailleurs sur la Péninsule, la prudence m’enjoindrait à éteindre mon feu et à plier bagage en toute discrétion. Néanmoins, en pareil lieu, dans les profondeurs méconnues du Cendre Pays, mon intuition me soufflait le conseil inverse ; elle me poussait à rejoindre ce brasier, à y apporter mon propre bois pour qu’il y brûle de plus belle aux côtés de ce voyageur solitaire.

Alors, sans frémir, je me suis approché, la silhouette douce et amicale. Le maigre incendie s’accompagnait bien d’une âme dont le corps se parfumait de sueur et de cendre.

La surprise m’a figé quand nos regards se sont rencontrés, car la voyageuse m’est apparue des plus familières ; autrefois avait-elle même été une amie, une amante, une aimée. Les forces du destin nous réunissaient ; ou bien celles de Vale, plus obscures et intéressées que le hasard ou le divin.

Aelia Valia.

L’héritière de la gens Valii, dernière de son nom, se tenait là, devant moi, assise à l’abri des ombres, pareille à un spectre en exil. Son visage n’a montré aucune surprise, aucune émotion de quelque sorte, comme si, le plus naturellement du monde, nous nous étions donné rendez-vous au Cendre Pays.

En la reconnaissant, ma première pensée a été que le Cendre Pays lui convenait bien. Elle se fondait à la perfection dans cette nature morte, orpheline des couleurs. La gorge sèche et le cœur lourd, j’ignorais quoi dire. Je ne pus que sentir poindre ma culpabilité et ma honte. Notre dernière rencontre remontait à la veille des proscriptions. Je m’apprêtais à être empoisonné d’une traîtrise dont je ne pouvais me défaire.

Aelia a changé. Une aura mystique affleure sa peau et imprègne ses traits. Son corps a abandonné l’unicité du temps écoulé. Désormais, il se compose de tissus de tout âge. Aelia paraît à la fois enfant, femme et vieillarde. Cette multiplicité se retrouve dans ses iris, dont les couleurs fluctuent d’un bleu tout juste né à un noir de jais. Son cheveu se parsème de toutes les teintes de vie ; du blond des blés jusqu’au gris tardif en passant par la rousseur typique des contrées nord de la Péninsule. La peau de ses avant-bras s’agglomère de curieuse façon où se mêlent les matières, îlots métalliques, mousses, bois, roche, et tout cela balancé sous la cadence d’un mouvement constant. Jamais encore je n’avais rencontré pareil phénomène.

Le silence a régné longtemps entre nous, se complaisant dans ma stupeur infestée de honte. Dans sa grandeur d’âme, Aelia l’a brisé et a plaidé la clémence. Elle a prononcé une phrase simple et douce, et m’a disculpé de toute responsabilité dans le massacre de sa famille. Ensuite, elle m’a invité à partager son feu. Néanmoins, elle a ordonné le silence pour la nuit. Elle souhaitait encore méditer sur ma venue avant de prendre la moindre décision.

Je respecte son vœu. Je profite de la chaleur des flammes, tandis que je t’écris cette lettre éthérée.

Mon cœur étouffe. Une joie à la saveur amère le submerge ; je ne croyais pas recroiser un jour la route d’Aelia. À l’issue des proscriptions, le nouveau Sénat l’avait exilée. Un autre sentiment s’ajoute, plus viscéral ; une appréhension ou une peur.

Que fait-elle au Cendre Pays, seule, errante aux confins du monde ?

XXIII. — À Vala Pomponia.

Aelia m’a conté sa tragédie, l’horreur de cette sinistre nuit. Il lui tenait à cœur que je sache la vérité sur le massacre, le détail de son déroulement. Au début, elle me parlait d’un ton rude. Sa voix fluctuait entre les âges. Cette dissonance nourrissait ma tristesse et ma compassion ; elle évoquait les violences et les sévices avec le timbre fluet d’une enfant.

Au crépuscule, elle méditait dans le verger bordant sa maison familiale. Elle s’exerçait à une mystique tombée en désuétude ; une forme s’approchant de la Nuit, où l’esprit coure le long des lignes d’éther. Il s’agissait d’un legs de son père, dont la force et la raison l’abandonnaient depuis plusieurs années.

Au cours de sa pratique, Aelia a ressenti les lignes d’éther vibrer plus qu’elles ne le faisaient d’ordinaire. Elle a suivi la propagation des ondes pour remonter jusqu’à sa source. Rapidement, elle a été prise de vertige devant l’ampleur du phénomène. Les ramifications étaient nombreuses. Les ondes éclataient en cascade de causalités. La Ville entière subissait l’offensive d’une folie soudainement déchaînée. Dans un éclair de terreur, elle a compris la signification de ce chaos éthéré ; un chaos bien concret, prêt à répandre le feu et le sang. Aelia a suivi une propagation d’ondes jusqu’à sa maison. Les énergies mises en œuvre étaient telles que les lignes d’éther crépitaient sous la friction. Une certitude l’a alors glacé. La mort frappait en toute impunité. Là. Non loin du verger.

Aelia a accouru jusqu’à sa maison, la respiration lourde de pressentiments et d’impuissance. Son sang brûlait ses veines. Un tambour battait sous ses tempes. Sa langue sèche et pâteuse trempait dans un arrière-goût de bile. La peur. La véritable. Primitive. Fatale.

Au terme de sa course, la maison brûlait déjà d’un feu bien nourri. Il était trop tard, depuis peu. Aujourd’hui, elle n’en ressent aucun regret, car la ponctualité n’aurait en rien détourné le cours des événements. En ce temps, elle ne pouvait pas s’opposer à de si implacables forces de la nature. Sa volonté et son pouvoir n’étaient tout simplement pas de taille.

Aelia a plongé dans les flammes à la recherche des siens. Surtout, elle appela sa jeune sœur Irina Valia ; elle a hurlé son nom jusqu’à ce que la fumée et la cendre étouffent ses cris et sa détresse.

La suie et les larmes la maquillaient quand les proscripteurs l’ont capturée. Résignée, elle croyait son heure venue. Elle se rappelle avoir ressenti un curieux soulagement, car au bout du compte, son calvaire aura été de bien courte durée, un fragment de nuit tout au plus. Sous peu, elle retrouverait les siens dans la félicité d’éternité offerte par delà les Portes d’Argent.

La chute fut rude, quand ses ravisseurs la jetèrent au pied d’un bûcher sur lequel se tortillait Irina, sa cadette. Celle-ci portait les stigmates de la cruauté, l’esprit acculé aux frontières de la conscience. Malgré cela, une flamme brûlait toujours au fond de son regard. Son éclat s’est avivé de plus belle à la vue de sa sœur. Aelia croit qu’à cet ultime instant, bien que l’horreur culminait, Irina remercia les dieux de lui accorder un adieu silencieux à son aînée, une dernière vision aimante, un dernier grain de lumière au terme de cette descente aux enfers. Aelia espère tout cela.

Pour clore cet acte, les proscripteurs ont allumé le bûcher. Irina a subi le tourment de flammes et de fumée sous le regard halluciné et pétrifié d’Aelia, alors incapable d’inverser le cours de leurs destinées.

Lorsque les cris cessèrent enfin, Aelia était brisée ; plus une once de volonté ne peuplait les recoins de son esprit mortifié. À la place, une fumeuse folie fleurissait sur ces braises chaudes. Elle guettait la mort, prête à l’embrasser. Un profond sentiment de déception la saisit quand elle comprit. Les proscripteurs respectèrent leurs ordres à la lettre. Ils l’épargnèrent. Ils abandonnèrent Aelia, non sans quelques brimades, à cet enfer de feu et de sang. Le cadavre d’Irina brûlait encore.

Aelia ignore combien de temps elle resta prostrée devant le bûcher, incapable de décrocher son regard de l’effigie calcinée. Quand le feu se tarit, une obscurité la saisit et l’engloutit.

Après une absence, ses yeux s’ouvrirent et révélèrent une large rue de la Ville ; une vision floue, fragile sous le poids du vertige. Couverte de sang et de suie, Aelia déambulait hagarde, la raison abîmée et de volonté aux jambes. Vale brûlait. Des bandes organisées lançaient des assauts de toute part sur des maisons, des commerces et des villas dans chaque rue. Les proscrits étaient traînés dans la rue, torturés, mutilés, souillés, au regard de tous. Nul n’échappait à l’horreur de cette fièvre dont était atteinte la Ville.

Son errance fébrile et discrète conduisit Aelia dans un quartier reculé de la Ville, près des égouts. Ici, le récit d’Aelia se trouble. Il s’imprègne tant de superstitions que j’ignore quels éléments prennent part à la vérité. Une chose m’apparaît certaine. Pour une raison ou une autre, la mystique d’Aelia a évolué vers une forme moins obscure et bien plus redoutable : la taccio. Cette mystique explore les trames du passé. Elle se rapproche d’une anti-sophia, car elle offre une vision sûre de l’avant, un chemin unique, une certitude du savoir découvert.

Je ne doute pas de sa tactio nouvellement acquise au cours de cette nuit tragique. Elle m’en a d’ailleurs fait la démonstration. D’un simple geste, la plus innocente des caresses, elle m’a confronté à quelques secrets connus de moi seul.

Aelia est frappée d’exil. Dans la plus grande tradition des intrigues valaines, la consule Mucia Pompeia lui a promis de lever la terrible sentence au prix de son obéissance. Une mission lui a été confiée, une tâche qu’elle seule puisse accomplir : museler l’Appel de la Singularité. Un nouveau secret se dévoile. Nous sommes au moins trois à subir la tourmente de la Singularité : Mucia Pompeia, Titus Livius et moi-même. Les deux consuls de Vale et un orphelin apatride. Je comprends mieux la stratégie de la reine Vélimna. Sans aucun doute détient-elle aussi cette information cruciale. Libérés de la Singularité, les deux consuls rivaux ne sauraient agir autrement qu’en s’entre-tuant pour s’assurer la primauté du pouvoir et de la Ville.

Après une longue errance, Aelia a soulevé une piste la guidant jusqu’au Cendre Pays. C’est pour cette raison que nous nous retrouvons aux confins du monde. Nous partageons le même but, mais moi seul peux l’accomplir. Je le lui ai révélé. Je l’ai rassuré sur mes intentions. Un mince sourire fait de tous les âges s’est étiré sur son visage.

Aelia ne rêve que d’une seule chose, une chose simple : rentrer à Vale, arpenter ses rues, gravir la colline menant à sa maison brûlée, fouler la terre de ses ancêtres, s’y allonger, s’y rouler, s’imprégner de la moindre poussière. Sous le dicte de sa tactio, elle y ressuscitera les spectres de sa vie d’autrefois.

C’était le récit d’Aelia.

J’approche de ma destination. Le long de l’horizon, j’aperçois trois arbres brûler.

XXIV. — À Vala Pomponia.

L’Appel de la Singularité déchaînait la puissance désespérée d’une créature acculée, résignée à son sort, mais bien décidée à m’emporter avec elle. Ses chants et ses cris mêlés m’arrachaient des lambeaux d’être qui se perdaient dans la cendre. Je titubais sous l’ire mystique, ma vue voilée et piquetée de pourpre. Mes râles cadençaient mon pas incertain. Aelia me soutenait, prête à me porter si la nécessité s’imposait. Nous approchions de notre destination. Je me trouvais à portée de main de mon salut, à peine plus.

Mes espoirs, solides ou naïfs, je ne savais plus bien, nourrirent mes ultimes forces. Je gravis la dernière marche fébrile, mais ma volonté d’en finir intacte. Peut-être l’avais-je déjà emporté, croyai-je alors.

Trois arbres enflammés se dressaient au sommet du petit tertre. Leurs feuillages brûlaient au contact de l’air. Derrière le passage des fumées, le ciel se troublait. Une respiration chuintait et crépitait au gré du vent. Sous la chaleur de ces ramures, ma vision me jouait des tours. Les troncs me semblaient gonfler et dégonfler sous un battement régulier.

Les arbres ne s’élevaient pas bien haut. Ils me dominaient d’une demi-toise, tout au plus. Ils ressemblaient aux oliviers de la Péninsule Ouest, la silhouette solide et trapue. Leurs épaisses racines s’enfonçaient de curieuse façon. Au lieu de plonger via le plus court chemin dans la cendre, elles serpentaient sur de longues distances et s’enroulaient autour des roches environnantes. Puis, loin de leur tronc, elles piquaient vers les profondeurs de la terre.

Les trois frères étaient touffus, les branches riches et drues. Leur feuillage brûlait d’une flamme vive où s’entremêlaient toutes les couleurs. Sous la caresse d’une fine brise, la cendre s’éveillait et s’en allait semer sa blancheur au loin sur la terre du Pays. Une huile noire perlait le long de leur tronc palpitant, pareille à la résine de nos pins, lourde et paresseuse, presque figée. Leur écorce suintait ainsi, sans qu’aucun orifice ne me soit perceptible.

Aveuglé par la fièvre, je n’avais pas remarqué la créature endormie aux pieds des troncs. Elle reposait au creux d’un berceau de racines noueuses. Tirée de sa torpeur par ma présence, elle se redressa lentement dans une friction boisée. Au-dessus les branches frémirent sous une bourrasque. La chaleur redoubla, nourrie d’une nouvelle envolée incandescente.

Mon œil éthéré croyait contempler le cœur palpitant de la Tradition Mère, la mystique originelle. Jamais je n’avais rencontré pareille présence. Elle ne ressemblait en rien à l’imperium Valain, à la vieille sophia Rhocque ou à la Nuit d’Astrurie. Elle m’apparaissait d’une tout autre nature. Impétueuse, gorgée d’une énergie sauvage. Indomptable, inconsciente de l’éphémère. Une poche de soleil. Un miroir d’étoile. Je la jugeais à la fois plus solide et paradoxalement plus frêle que la Nuit.

Une terrible résignation emplissait son regard aux teintes agitées. L’or, le carmin et l’azur se disputaient l’iris sous la flamme arboricole. Une coiffe plumée ondulait de pareilles couleurs. Elle ceignait son visage d’une oreille à l’autre et lui dévorait le crâne dans des motifs et des formes me rappelant certains oiseaux de proie. Sur ce sommet d’être, nulle trace de notre cheveu si commun.

En l’absence de chair, sa peau olivâtre se tendait sous l’os blanc ; ainsi se composaient, aux angles les plus saillants, d’étranges dégradés cendreux. Ses veines, noir charbon, formaient une géométrie complexe dont les spirales ondulaient sous l’impulsion d’une volonté. Quelques plumes pointaient çà et là, éparses, sur le reste de son corps décharné, desséché, momifié. Elles s’enroulaient en épais bracelets autour de ses poignets et remontaient jusqu’au dos de ses longues mains arquées. Au bout de ses doigts calleux, la serre rapace se disputait à l’ongle banal.

Elle tenait une brique de terre crue, un objet pour le moins incongru. Du moins en apparence. À y regarder de plus près, je remarquai une coulure dorée goutter au coin du pavé. Un liquide épais, aussi flegme que cette huile noire perlant des arbres enflammés. Derrière moi, Aelia murmura dans un souffle : le Sang-d’Or de Lyor.

Hypnotisé je m’avançai et m’inclinai, un genou en cendre. Peut-être m’effondrai-je davantage que je n’ose m’en souvenir. La Singularité rugissait, sa voix déchirée par la terreur ; une bête sauvage affolée d’aller à la rencontre de son destin. Malgré la fatigue et la confusion, je me tenais droit ; droit mais fébrile. J’ignorai devant qui ou quoi je me présentai dans mon habit le plus humble, la faiblesse enracinée jusqu’au cœur. Cependant, je reconnaissais chez cette créature les marques d’une mystique aînée ; une mystique si ancienne qu’elle descendait en droite lignée de la Tradition Mère. De toute mon existence, peut-être n’avais-je encore jamais fait preuve d’une déférence aussi sincère.

Je relevai la tête, incertain de la réception de mes salutations. Je croisai une nouvelle fois le regard de la créature. Cette fois-ci, il m’engloutit sous une violente marée dorée. Littéralement. Le Cendre Pays s’évanouit autour de moi. Aelia, pourtant agenouillée à mes côtés, disparut sous des reflets métalliques. Seule la créature se dressait encore devant moi, prête à recevoir mes doléances. Je les formulai aussitôt. Je l’implorai de mettre un terme à mon supplice. Peu m’importait le prix si elle en exigeait un.

La créature me retourna un long silence ; un véritable silence ; mon premier depuis des années. Un silence qu’atténuait seulement le chuchotis de mes pensées abîmées.

La Singularité n’était plus.

Une visite au Cendre Pays. La submersion sous une vague dorée au fond d’un regard. L’apparence d’une formalité. L’apparence d’une simplicité. Et pourtant la délivrance ; la liberté tant désirée.

Après la compréhension et la première pensée consciente vint le choc. Je versai alors d’abondantes larmes, le corps tout entier secoué de violents spasmes. Je ne cherchai pas à les retenir. Je laissai volontiers mes sanglots me posséder. J’avais tant manqué l’occasion de pleurer ces dernières années. Je voulais m’y confronter de nouveau ; me rappeler le goût doux et amer de mon sel.

Vala.

Ma chère amie, la Singularité n’est plus. Désormais, je suis.

Au Cendre Pays, la liberté me sourit.

XXV. — À Vala Pomponia.

J’ai abandonné la Singularité aux cendres de Lyor.

Ce voyage au Cendre Pays m’a arraché à toute temporalité. Ici la terre enfièvre les esprits. Je ne comprends pas l’étendue du réel, du palpable, du matériel. Tout ne semble que cendre et poussière emportée par les vents. Rien ne persiste en ces lieux, pas même les flammes les plus vigoureuses. Pourtant, il réside une beauté ; la beauté propre au désert, la dernière expression libre de la Nature.

Les trois arbres se sont éteints avec la Singularité. La créature momifiée, elle, s’en est retournée au sommeil duquel je l’avais tirée. Je ne puis m’empêcher de croire que ma requête l’a meurtrie d’une façon ou d’une autre. Comprendrai-je un jour ce qu’il s’est véritablement joué au sommet de ce tertre cendreux ?

Le Sang-d’Or évoque indubitablement la lointaine Lyor. La brique, cette pierre crue si singulière, rappelle Velia, la Jumelle Fondatrice exilée de Vale. La légende veut que sa sœur Valia l’ait frappée au visage avec cette brique. Se pourrait-il…

J’ai effleuré une mystique proche de la Tradition Mère sans m’y brûler. Au contraire, j’en reviens béni, ma malédiction levée. Je me contenterai de ce don. Je respecterai le secret et les mystères des mondes anciens. Un autre que moi, plus fougueux, plus curieux, s’octroiera peut-être la liberté de les démêler et de s’en figurer une vérité. Pour ma part, je retourne à la fraîcheur et à la grisaille de l’Astrurie. J’éprouverai un repos certain à embrasser du regard une terre familière, solide, parfaitement ancrée dans le réel.

Je clopine le cœur léger. J’ai retrouvé le plaisir de sourire. Mes étoiles éclairent mon kosmos plus que jamais. Ma Nuit trépigne sous le couvert de ma volonté. Elle n’attend que de se révéler au monde dans toute sa splendeur. La Singularité conjurée, je me sens la force d’imposer mes constellations au ciel.

J’approche du portail maintenu par Ucar. Aelia m’accompagne. Elle souhaite une audience privée auprès de Titus Livius. Malgré les Astrusques, il s’agit sans doute du plus court chemin. Je devine ses intentions. Je devine les tractations politiques faites dans l’ombre des assemblées. Je devine ses conséquences ; je les imagine aussi peut-être moins périlleuses qu’une longue guerre civile où s’affrontent deux mystes délivrées de la Singularité.

Et toi, ma chère Vala ? Comme je le disais en préambule, ce voyage a rendu confuse ma notion du temps. Pourtant, j’ai la ferme intuition que tu ne m’as pas donné de nouvelles depuis longtemps. Trop longtemps pour que je ne puisse pas m’en inquiéter.

Quels malheurs t’ont accueilli à Arpa ?

Je t’en prie, écris-moi au plus tôt.

XXVI. — À Oléastre.

Marcus Scaevius salue Oléastre, Astronome de la Passe

Des excuses seraient de rigueur ; j’ai délaissé notre correspondance au profit d’une autre, celle de notre bonne amie Vala. Néanmoins, je m’autorise à les repousser, car c’est le cœur inquiet que je t’écris aujourd’hui. Tu partages peut-être déjà mon sentiment. Des astronomes t’ont-ils donné des nouvelles récentes de Vala ?

J’échangeais régulièrement avec elle grâce à un pont établi entre nos Nuits. Je la sais missionnée pour retrouver un kosmos orphelin ; et dans sa dernière lettre éthérée, elle me confiait se trouver aux abords d’Arpa. De façon assez incongrue, la cité baignait sous une mer de brume, conséquence des actes malavisés de son prétendu roi. Depuis ce jour, Vala ne m’a plus répondu. L’horizon de son kosmos échappe à ma vision.

Adresse ta réponse à Fort Astrii. J’y serai de retour bientôt si la Fortune me sourit. Je n’ai ni le temps ni le confort de m’étendre davantage, mais tout de même sache ceci : la Singularité n’est plus.

Bien à toi.

Fort Astrii.

XXII, Solstice Blanc.

XXVII. — À Maria Livia.

Confronté à ton mutisme ou à ta garde rapprochée, je me trouve dans l’obligation d’user d’un moyen détourné pour te parler. J’espère que tu liras ce billet avant de le brûler.

Je ne m’excuserai pas, Maria. Accepter la main tendue de la reine Vélimna était ma seule issue contre la Singularité. Si notre père avait montré plus d’enthousiasme à lutter contre cette malédiction, peut-être aurais-je refusé. Et encore, rien n’est moins sûr.

Il était peu probable que la Ligue attente à ta vie ; tu constituais une monnaie d’échange idéale si nos ennemis en venaient à des négociations. En définitive, je n’ai pas aggravé ton péril en t’abandonnant à cette geôle. De plus, tu as été libérée peu après mon départ. Titus Livius a su débusquer facilement ce petit avant-poste reculé dans la forêt. Ainsi, tu n’as pas eu à trop souffrir de l’hospitalité de la Ligue.

Je ne regrette rien.

Aujourd’hui, je suis délivré de la Singularité. Je recouvre petit à petit la santé et le sommeil. Je garderai des stigmates, d’une façon ou d’une autre, cela est certain, mais rien de comparable à mes tourments des derniers mois.

Je ne t’écris pas ce billet avec l’espoir d’obtenir une réponse ni même amorcer une réconciliation. Je ne crois pas que nous puissions revenir en arrière. Quelque chose a été définitivement brisé lors de notre dispute. Et surtout, je n’ai désormais plus l’obligation de me soumettre à votre bon vouloir, toi ou Titus Livius. J’ai gagné ma liberté. Je t’écris pour te mettre en garde, car malgré nos différends, je ne souhaite pas qu’il t’arrive le moindre mal.

Après mon retour du Cendre Pays et le petit chahutage qui s’en est suivi avec la mort de mon guide Astrusque, j’ai eu un entretien privé avec Titus Livius. Nous avons déjà discuté des instants de faiblesse de ton père ; la façon dont ils ont fait le jeu de ses adversaires de Kos qui intègrent jusqu’à ses conseils restreints. Tu as suffisamment bataillé contre eux ces derniers temps pour te le rappeler.

Notre échange a été particulièrement houleux. Le consul s’emportait facilement dès que je me positionnais contre son avis. Il a aussi eu à plusieurs reprises de longs moments d’absence ; des confusions ; des bégaiements ; et d’autres manquements que nous avions, toi et moi, déjà pu observer. J’ai la conviction que son état s’est fortement dégradé depuis le début de cette campagne militaire. Cette aggravation m’a rappelé un souvenir de mon enfance.

À Arpa, j’ai connu un vieillard qui portait un mal semblable. Du moins, la comparaison me paraît en tout point appropriée. L’ancien s’appelait Fulvius, un potier du quartier ouest. Il fréquentait l’école de Pathie depuis peu et déjà elle avait décelé l’anomalie à travers sa Nuit. Ma mère prenait grand soin de ses élèves. Toujours avec justesse et donc équité.

Elle m’avait demandé d’apporter mon aide à ce pauvre homme, de le servir en tout ce qui serait nécessaire à sa santé. Avant que je ne m’acquitte de ma tâche, ma mère m’avait mis en garde. « Voici un être dont les étoiles s’éteignent. L’esprit sombre et se réveillent les humeurs mauvaises. Viens me trouver si la violence et le danger te dépassent. ». Fort heureusement, nous ne sommes jamais arrivés à de telles extrémités. À plusieurs reprises j’ai su apaiser sa détresse lorsqu’il se surprenait à semer des bribes de souvenir. J’ai essuyé ses larmes gorgées des vestiges de sa pauvre raison, la main tremblante, terrifié par l’élémentarité de ses questions. Je jouais alors un bien mauvais rôle, où le mensonge se conjuguait en vérité dans la prière de l’oubli.

Peut-être semblable destin attend Titus Livius. Il perdra tout repère, du monde et lui-même. Comprends-tu le danger que représenterait un myste de son envergure une fois sa raison et sa volonté brisées ? Je te mets en garde contre cela. Je te suggère de prendre l’initiative et d’agir en conséquence.

Enfin, une dernière chose. Je pars dès lors qu’Aelia aura obtenu son entretien avec Titus Livius. D’ailleurs as-tu eu l’occasion de lui parler ? Je te le conseille. Elle possède un billet à ton adresse, écrit d’une main importante.

Si d’aventure tu souhaites croiser ma route, voyage donc vers l’est et l’Olrinie.

Fort Astrii.

XXIV, Solstice Blanc.

XXVIII. — De Faustus.

Tendre frère.

Aimé frère.

Traître frère.

Es-tu surpris d’entendre ma voix résonner dans ton kosmos ? La peur s’anime-t-elle au fond de ton cœur ? Peut-être t’attendais-tu à la douceur d’une vieille amie absente depuis quelque temps ? Je suis au regret de t’annoncer que ta chère et tendre Vala n’est pas en mesure de subir tes jérémiades habituelles. D’ailleurs, jamais plus elle n’aura à porter ce poids. Je l’ai personnellement libérée de ce fardeau.

Voilà fort longtemps qu’un pénible silence s’était établi entre nous. Rassure-toi, je ne t’en tiens pas rigueur. La responsabilité ou plutôt l’initiative de la situation était la mienne. La cause de celle-ci, en revanche, tu l’incarnes tout entier.

J’ai récemment franchi un seuil, un horizon duquel nul ne revient. Tu lis ma dernière lettre, car l’avenir ne nous réserve aucun autre mot de la sorte, seulement une ultime rencontre, un duel au sommet de notre art dans un théâtre de flammes. Je te tiens toujours en haute estime et te prête une forte intelligence ; je présume que tu suspectes donc déjà une partie du contenu de cette lettre, de mes révélations, de leurs raisons. Après tout, tu es un myste de la Nuit, peut-être davantage aujourd’hui. Tu as senti les remous, la légère secousse, la vibration le long des filins d’éther. Malgré mon introduction suggestive, je vais me jouer de ta patience et conserver le meilleur pour la fin. Je veux entendre ton petit cœur valain s’emballer sous l’inquiétude grandissante.

J’ai tant à te révéler, tant à t’accuser, tant pour te tourmenter. Je profite donc de cette dernière lettre pour conclure sur une parole vraie, pleine et entière. Un fragment de mon âme ; un miroir fidèle de mon être d’aujourd’hui. Je me montre brutal n’est-ce pas ? Après un si long silence, espérais-tu la douceur de tendres retrouvailles ? J’en ai la certitude. Tu as toujours été naïf, trop prompt au pardon. Et pourtant, comme un inévitable paradoxe de l’humain, tu possèdes aussi cette pénible attitude méprisante, ce regard plein de hauteur, ce penchant naturel à considérer l’autre pour plus bête qu’il ne l’est, feignant l’honnêteté et le respect.

Aujourd’hui, je te rends la monnaie de ta pièce. Aujourd’hui, je te meurtris de ma voix, imparable, implacable, qui s’en va sévir jusqu’aux bornes de ton kosmos. Tu comprends déjà comment j’use d’un tel artifice, n’est-ce pas ?

Laisse-moi commencer en douceur. Petit à petit, mes mots vont rougir, briller jusqu’à l’éclat blanc.

Tout d’abord, Arpa.

Tu n’es pas sans savoir que nous avons traversé quelques orageuses péripéties avec notre gouverneur valain. Je voulais me passer de la tutelle Valaine. Je trouvais vos sénateurs lents et capricieux. Il n’était plus raisonnable que le sort d’Arpa et de l’Olrinie repose entre leurs mains. Fort heureusement, j’ai su mettre un terme à notre collaboration, si je puis dire, et désormais mes concitoyens me saluent dieu de l’accalmie. Tu as déjà des bribes de ces histoires, de mes lettres passées, noyées sous tes conseils malavisés.

Depuis ces dernières années, les gouverneurs imposés par votre impérialisme valain nous ont causé bien des torts. Autrefois la présence de Pathie dans l’enceinte de la cité tarissait en partie leur avidité. Douée en matière politique et forte de la Nuit, elle a toujours su protéger au mieux les intérêts d’Arpa et de ses citoyens. Elle s’est montrée à de multiples reprises une excellente conseillère pour les consuls passés de la cité. À la suite de sa disparition, ton père Titus Livius a un temps joué semblable rôle, puis pour des raisons qui lui sont propres, il s’en est tout simplement lavé les mains.

Depuis lors, nous subissons l’oppression, le rapt et la violation de la cité, sans qu’aucune instance valaine n’y mette un terme. Cette année, Caius Licinius, réélu gouverneur d’Olrinie malgré ses exactions passées, a porté ce mal impérialiste à son paroxysme. Jamais le Sénat n’a lu un seul de mes courriers pendant ses sessions. Jamais aucun avocat valain n’a véritablement souhaité entendre et comprendre la détresse de notre cité. Jamais Vale n’a fait le moindre cas d’Arpa et de son peuple spolié. Tes propres conseils étaient ridicules, naïfs, désintéressés. Tu avais la lâcheté de me les répéter encore et encore, avec les mêmes mots bien ordonnés. Pendant ce temps-là, tes sœurs et tes frères souffraient sous le joug de ta Ville. Tu nous as abandonnés pour ta grande quête, l’esprit bien trop occupé à satisfaire tes nouveaux besoins impériaux.

Alors, sans recours légal possible, j’ai décidé d’agir à ma façon. La sophia m’a guidé ; elle m’a montré la voie. Je l’ai entrevue à de multiples reprises, à chaque fois sous une forme semblable et familière. Ma vision de l’avenir était stable, répétée, les déviations mineures. Je pouvais donc m’en saisir sans risque, arpenter le chemin qu’elle m’offrait.

J’ai organisé l’insurrection. Je l’ai menée. J’en arbore les marques gravées dans ma chair et mon âme. D’abord, elle n’était que l’écho d’une rumeur, audible seulement dans les tavernes les plus malfamées. Puis, petit à petit, je l’ai attisée ; elle a enflé sous le souffle de la colère, de la haine impériale. Elle s’est élevé cercle après cercle, jusqu’à atteindre notre noblesse dominée. Je suis devenu leur voix à toutes et tous, petits et grands de la cité ; ma position de consul, mon héritage de Pathie, la sophia, la Nuit, tout cela me légitimait plus que tout autre.

Aujourd’hui, j’ai tout pouvoir sur mes concitoyens, sur leurs actions comme sur le sens de leur volonté. Ils m’adulent, m’honorent à la manière d’un dieu, car jusqu’ici, chaque mot, nom et verbe, de mes prophéties se vérifie. Jamais je n’ai connu une telle stabilité dans mes rêves de sophia. Le doute a été chassé de mes visions d’avenir.

Sur la révélation de l’une d’elles, je suis allé trouver notre bon gouverneur, une nuit sans lune, une nuit étoilée. Comme de coutume, il s’occupait à consommer son plaisir dans la débauche ; une orgie de luxure où l’animal et le végétal joignaient leurs fluides ; un lieu où la volonté d’être et de faire n’était que la sienne propre. Le fer au clair, j’ai libéré les esclaves de son emprise ; lui, je l’ai confronté, je l’ai acculé jusqu’à ce que je constitue son ultime issue. Sa peur suintante a été un nectar des dieux, car ce pauvre imbécile n’avait pas imaginé un seul instant, aveuglé par son arrogance, que nous puissions nous dresser contre lui, nous élever contre l’impérialisme de Vale. Sa terreur était abyssale. Il en a mouillé sa toge. Il se savait condamné, et dans un dernier élan cruel, il a voulu affaiblir ma volonté en me faisant le don de vérité. Avant que je ne lui ôte le poids d’une tête, il a évoqué Pathie. Je ne doute pas un instant de ses mots. Je suis persuadé qu’il en sera de même pour toi.

Ce regretté Caius Licinius a commencé par la traiter de tous les noms. Comme je te l’ai déjà dit, elle avait longtemps intercédé en faveur de notre cité, réfrénant ainsi la cupidité de nos oppresseurs. Elle était respectée et crainte à la fois par les détenteurs de l’imperium. Ils voyaient quelque chose de terrible dans sa Nuit ; quelque chose qu’ils n’ont jamais compris ; quelque chose dont ils n’ont jamais pleinement mesuré le danger.

Puis le gouverneur souillé m’a révélé l’existence d’un serment passé entre Titus Livius et Pathie. La Nuit intriguait l’imperator depuis longtemps. Il y voyait un potentiel pour ses intérêts, sa grandeur et sa gloire futurs. Dans ce serment, elle a troqué une sorte de bonne conscience contre sa liberté. Elle souhaitait partir, se défaire de ses responsabilités ; malgré ce profond désir, elle ne parvenait pas à s’y résoudre, à nous abandonner, nous ses enfants. En échange de ton adoption, elle a obtenu la protection d’Arpa contre l’impérialisme valain. Titus Livius devenait le nouveau gardien. Pour retrouver sa liberté en toute bonne conscience, Pathie t’a vendu à cet homme. Leur accord stipulait que Titus Livius avait toute autorité sur toi dès lors que Pathie disparaissait.

Il reste un point crucial à mentionner dans cette affaire. Ce serment est un Serment. Il a été scellé sous le regard témoin de la Nuit. On ne peut se dérober à une magie aussi profonde, aussi ancienne. Toi-même, tu le comprends mieux que quiconque, car tu es prisonnier du tien, tant que Titus Livius vit.

À la disparition de notre mère, Titus Livius a donc réclamé son dû, nous le savons bien. D’ailleurs, il n’a guère attendu pour cela ; son ordre a été envoyé à peine la nouvelle parvenue à Vale. Pendant les deux années qui ont suivi, l’imperator s’est acquitté de sa part du marché. Il a défendu les intérêts d’Arpa avec honnêteté et sincérité. Cependant, pour une raison que j’ignore, il s’est détourné de sa mission, et ainsi il a trahi sa parole, sa promesse, le Serment formulé sous le lourd regard des étoiles. En conséquence, Caius Licinius a pu, en toute tranquillité, piller notre cité et la soumettre à son bon vouloir. Je présume que l’imperator n’est plus bien portant, qu’il paye le prix de sa trahison. Le Serment est juste. Il ne souffre pas du moindre mensonge. Après trois années ainsi, ton cher père devrait bientôt s’effondrer. Ne l’as-tu pas surpris dans un instant de faiblesse récemment ?

Je dois admettre, mon frère, que je me suis montré particulièrement flou dans mes termes, concernant notre mère. « disparue ». Je n’ai pas été précis, si bien qu’il subsiste une lourde confusion quant au devenir de Pathie. Là réside le paroxysme de cruauté, car vois-tu, Pathie est vivante.

Oui, tu m’as bien compris.

Notre mère, cette femme que nous érigions au statut de déesse, a maquillé sa disparition en suicide. Elle s’est assurée que personne, pas même nous, ses enfants les plus chers, ne la poursuive pour lui demander de rendre des comptes.

Son cœur est bel et bien battant. Le savais-tu ? L’as-tu toujours pressenti ? Ta Nuit te l’avait-elle déjà révélé ? Suggéré ? Pas même la Voilée ? Oh la traîtresse constellation !

Pathie nous a trahi. Nous, ses enfants. Arpa, sa cité. Elle a fait preuve de l’égoïsme le plus banal, le plus humain qu’il ne m’a jamais été donné de voir. Elle nous a abandonnés, nous a laissé croire à la pire des tragédies.

Je sacralisais sa personne depuis le premier jour, et un simple acte l’a fait chuter de son piédestal. Aujourd’hui, j’ancre profondément ses pieds dans la terre ferme, à hauteur du plus vulgaire des mortels.

Je la hais pour cela, autant que je l’ai aimée autrefois.

Alors mon frère ?

Ton valain palet goûte-t-il l’amertume de la nouvelle ?

J’ai un dernier message, une dernière révélation à te partager. Les doutes, même infimes, s’agitent, je l’imagine. Je t’apporte la certitude, une bonne fois pour toutes.

Comme je te le mentionnais plus haut, j’ai eu l’insigne honneur de croiser la route de ton amie Vala Pomponia, ou plutôt a-t-elle croisé la mienne. La présence d’un kosmos orphelin a tendance à resserrer les destinées des mystes de la Nuit. Je rencontrais une astronome d’Imnos pour la première fois. J’ai été déçu, fortement. Je n’ai rien à leur envier. Leurs étoiles sont pâles, silencieuses, sans âme. Son compagnon était le plus pathétique.

La sophia m’avait alerté du danger, du vol qui se préparait. Ta naïve amie a cru pouvoir me dérober mon bien, mon précieux kosmos orphelin. Elle a échoué, cela va sans dire. Et depuis longtemps, car elle arrivait trop tard quand je l’ai surprise à rôder dans l’enceinte de notre cité. Je l’ai maîtrisée avec une telle facilité ; elle me faisait l’impression d’une enfant tombant sous le poids du glaive d’un parent. Néanmoins, je comprends pourquoi ils l’avaient choisie. Sa mystique était prometteuse.

Je lui ai arraché son kosmos ; ses étoiles sont désormais miennes. Elle s’est montrée courageuse ; plus brave encore que son compagnon à qui j’ai infligé la même médecine. Pas un seul instant elle n’a flanché. Jusqu’au terme, elle a lutté de toutes ses forces, de toute son âme. Le ridicule se disputait à la bravoure ; je n’en éprouvais que plus de pitié pour cet être si fragile.

J’ai pris soin de la confiner à l’ombre de nos prisons. Paraît-il qu’elle vagabonde de geôle en geôle, aveugle et désespérée. Peut-être me suis-je montré cruel d’épargner une veuve étoilée ? Peut-être devrais-je lui accorder ma clémence et la délivrer, qu’en penses-tu ?

Pleure mon frère ; pleure ton amie. Célèbre-la, car elle s’est montrée noble et courageuse, piégée sous l’attraction vorace de mon étoile noire.

Tu te retrouves une nouvelle fois seul, mon frère ; comme au premier jour où tes pieds d’enfant ont foulé les quais d’Arpa.

Pathie, Vala, ta famille Valaine que tu exècres et enfin moi. Nous avons tous disparu d’une manière ou d’une autre. T’avons-nous fui ? Nous as-tu fuis ? Saurais-tu me répondre ?

Je te salue une dernière fois, petit frère.

Je t’attends dans le Temple de la Solitude, car ta route te mènera une dernière fois sous les remparts d’Arpa.

Je le sais.

Je le vois.

XXIX. — De Oléastre.

Oléastre, Astronome de la Passe salue Marcus Scaevius

Mon ami, je suis au regret de t’annoncer qu’aucune nouvelle de Vala ne nous est parvenue depuis plus d’une lune. Nous redoutons le pire. De plus, il nous a été confirmé que la cité d’Arpa est le siège d’un mystérieux sortilège. Il est impossible d’y pénétrer. Une épaisse poussière stellaire recouvre les habitations au point qu’elle déborde des remparts. Aucun de nos astronomes dépêchés sur place suite à la disparition de Vala n’en a franchi l’enceinte. Le risque est encore trop grand.

Nous ne nous faisons guère d’illusion. Une utilisation inconsidérée du kosmos orphelin par un myste de la Nuit non initié à cet art est la cause de cette catastrophe. Et si j’en crois les derniers rapports de Vala, il s’agit de ton frère Faustus.

Aussi, je t’en fais la demande officielle. Délivré de la Singularité, et donc porteur d’une Nuit jamais égalée, je te conjure de porter secours à Vala, à Arpa et à ses habitants. Mets un terme à la folie de ton frère. Son usage de ce kosmos orphelin pourrait avoir des conséquences plus grandes encore.

Je t’ai écrit l’essentiel.

Imnos.

XXX. — À Maria Livia.

Je t’écris ce billet, car un témoignage de premier plan ne te sera jamais livré. Le Cercle de Kos l’a emporté ; tu dois t’en douter. La campagne s’est soldée par un véritable désastre. Malgré ma rancœur, j’éprouve une certaine forme de peine à ton endroit. Peut-être goûtes-tu désormais une solitude semblable à celle qui m’a tant accablé ?

Le cours du destin a basculé peu après ton retour à Vale.

La mutinerie a eu lieu une nuit où le ciel était aveugle, dépouillé de ses témoins célestes. L’obscurité avait déjà atteint une belle profondeur quand les premières notes de discorde me sont parvenues. Je me tenais à l’extérieur des remparts de Fort Astrii, méditant sur les solutions à une situation épineuse. J’ai alors entendu des cris, de l’agitation, les prémices du tumulte guerrier. La suspicion du pire m’a arraché à mon état catatonique, une léthargie de l’âme infligée par mon frère Faustus ; car oui, après plus d’une saison sans aucune nouvelle de sa part, il m’a enfin écrit, une dernière fois m’a-t-il confié. Pour l’occasion, il s’est fendu d’une terrible série de vérités, où chacune rivalisait de cruauté et d’intensité. Toutefois, je doute que mes émois t’intéressent de quelque façon, et puis le sujet de ma lettre se focalise sur cette débâcle d’Astrurie.

Troublé j’ai remonté l’allée principale pour gagner la place centrale de Fort Astrii, près de la tente capitoline de ton père. Je cherchais Aelia ; je craignais de la perdre une seconde fois. Titus Livius lui avait enfin accordé un entretien après maintes réserves sur le sort qu’il devait lui réserver ; son entourage, dont tu connais les véritables allégeances pour y avoir récemment prêté toi-même, avait achevé de le convaincre de recevoir les doléances de l’héritière Valii.

Dans Fort Astrii, j’ai croisé la fureur et le sang. Les Valains s’entre-tuaient dans une mauvaise ivresse que je ne connaissais que trop bien. Les proscriptions se répétaient, bien qu’elles présentaient un nouveau visage. À plusieurs reprises, je me suis dissimulé à leur regard sous l’emprise d’une pulsion de vie. Quelque part au fond de moi, je me savais aussi une cible privilégiée de ce massacre. L’objectif était de mettre à bas toute la famille et la clientèle de Titus Livius ; tous celles et ceux qui avaient refusé la main tendue de Mucia Pompeia. Un unique mot d’ordre : noyer dans le sang les vaines ambitions de l’imperator. L’ultime conclusion des proscriptions. L’Appel de la Singularité réduit au silence, Mucia Pompeia a conquis Fort Astrii de la manière la plus profitable pour maintenir sa position à Vale et éliminer le seul adversaire à sa mesure.

Le poids de la trahison pèse-t-il sur tes épaules ? Ou bien as-tu réussi à te convaincre de la moralité de ta décision ? Qu’importe.

Partout les légionnaires croisaient le fer sous le feu des torches. Il m’était pénible de discerner la faction de chacun. La confusion était générale, totale. Le bétail avait été libéré de ses enclos, et terrorisé afin d’ajouter un grain supplémentaire à la folie.

Au cœur du tumulte, j’ai enfin aperçu Titus Livius sortir de sa tente, le visage effaré, ahuri, devant la sinistre scène qui se déroulait sous ses yeux, les pupilles entières, incapable d’invoquer le tonnerre de l’imperium. La peur le broyait. L’imperator était presque nu, vêtu d’un simple linge de nuit, gris et rapiécé. Il tenait son glaive à la main, la lame encore prise dans son fourreau. Il ne paraissait pas l’avoir remarqué. L’incompréhension se lisait sur son visage. Il ignorait où il se trouvait, je le jurerais. Sa démence le frappait de plein fouet, au pire instant. Derrière lui, Aelia a surgi de la tente capitoline. Sans âge, aussi belle que terrible, elle brandissait sa vengeance à bout de bras. En un éclair, elle a allégé les épaules de ton père de leur fardeau. Son corps s’est effondré à la suite de sa tête qui s’en est allée rouler dans les fourrés.

Après son forfait, Aelia a achevé le massacre. Elle était bien aux ordres de la mutinerie, un petit pantin entre les mains de Mucia Pompeia. À travers le chaos, Aelia m’a offert un sauf-conduit pour échapper à la fureur des lieux. C’est sur cette note amère que nous nous sommes fait nos adieux. Jusqu’à la fin, j’avais espéré la convaincre de me rejoindre. À mon tour, je n’ai pas su écouter et comprendre la détresse et les tourments de quelqu’un.

J’ignore comment ce billet te trouvera. Je l’ai confié à l’un des derniers agents fidèles à la gens Livii. Je ne peux rien faire de plus pour toi que t’offrir la vérité sur les événements de cette terrible nuit. Peut-être que cette folie valaine t’ouvrira enfin les yeux sur la véritable nature de la Ville. Je te le souhaite.

Mer Intérieure.

XXVI, Solstice Blanc.

XXXI. — À Faustus.

Quand je ferme les yeux, la Singularité n’écrase plus mes ténèbres ; les mille nuances de noir se mêlent et s’unissent.

Quand je ferme les yeux, une douce quiétude me berce ; un silence propice au sommeil.

Quand je ferme les yeux, je respire un parfum de liberté.

Un feu ancien a consumé la Singularité.

Vieux frère, j’arrive.

XXXII. — À Oléastre.

C’est fait.

Le triomphe goûte une amertume que je ne lui imaginais pas. Nous avons chacun payé un tribut ; tous sans exception, victorieux et défaits. La folie humaine mène à de telles extrémités. Je pensais avoir déjà été témoin de l’essentiel. Force est de constater que les limites peuvent être sans cesse repoussées en cette matière.

J’ai traversé les Dorsales en toute hâte. J’ai infusé tout mon corps de mon kosmos. Une toile d’espace et quelques étoiles bien choisies m’ont élevé à la hauteur des oiseaux, dans les cieux. Voler offre un sentiment de liberté sans pareil. Là-haut, l’horizon se réduit et se touche.

Malgré cette brève ivresse, j’ai rapidement retrouvé mon sang-froid. Sans attendre plus que nécessaire, j’ai volé en direction d’Arpa. Je ne me suis pas perdu en détours inutiles ou vaines acrobaties. Une ligne parfaitement droite pointant vers l’est. J’ai traversé l’entièreté des Dorsales en l’espace d’une courte journée. Le soleil déclinait sous leurs cimes dentelées quand je les ai abandonnées.

Je n’ai pas reconnu ces montagnes qui m’avaient tant intimidé lors de mon premier voyage. Elles m’ont paru frêles, l’ardoise prête à se briser. Aucune d’elle ne dégageait cette mystérieuse et inquiétante saveur d’éternité. Ce sentiment, cette présence, était-ce dû au kosmos orphelin qu’elles abritaient au creux d’un ravin ? Ou bien, ai-je tant changé, libéré de la Singularité, au point de considérer ces monuments de la Nature d’une telle hauteur ? Je l’ignore ; et le temps me manque pour chercher une réponse.

Je suis arrivé aux abords d’Arpa sans encombre, le regard empli des beautés du ciel. À l’approche de la cité, j’ai obliqué vers la porte Montagne. J’y ai constaté les dires de Vala ainsi que les tiens.

La cité tout entière était plongée dans une épaisse brume stellaire, scintillant d’une façon étrange et inquiétante. L’air pesait bien plus lourd qu’à l’ordinaire, comme si la cité s’effondrait sur elle-même et nous emportait à sa suite. Les abords des remparts avaient été vidés depuis longtemps. Confronté à cette cité fantôme, chacun avait fini par partir, rentrer chez lui ou chercher fortune ailleurs.

Pour entrer dans ma cité, j’ai invoqué ma Nuit.

Le ciel avait revêtu sa toge étoilée quand sous ma volonté mystique une onde l’a traversé ; un sursaut timide, une impulsion douce, mais ferme. La brume recouvrant la cité a frémi dans ses replis. Les cieux ont résonné d’une harmonie ; une note grave et sinistre. Je l’entendais pour la première fois. Il s’agissait d’un râle. La Nature abdiquait, défaite par ma mystique. La nuit ordinaire s’est alors emmêlée en milliers de traînées étoilées. Elle s’est ensuite fondue en un flou coloré et opaque, une gigantesque nébuleuse d’inventivité où perçaient en cadence les éclairs silencieux d’une Nature dépossédée. Enfin, dans le sillage d’un vent stellaire, le ciel s’est dégagé et a révélé les constellations d’un autre monde.

Mon kosmos avait conquis le ciel.

J’ai poursuivi mon œuvre. La toile nocturne s’est animée. De fines lignes se sont élancées d’étoile en étoile pour donner corps à une constellation. J’ai frémi quand la créature a poussé son premier grondement, un écho plus pesant que l’entièreté du ciel. La Voilée a vrombi avant de porter ses deux géantes bleues en contrebas sur Arpa. Sous mon ordre, elle a dissipé la brume qui recouvrait Arpa et a enfoncé la Porte Montagne. Ces artifices n’étaient rien pour ma mystique.

Je suis entré dans une cité dévastée, un champ de ruines à perte de vue. Les bâtiments s’étaient effondrés, leurs fondations sciées sous la force d’une attraction à laquelle rien ne résistait. Le paysage se déformait en une spirale irréelle ; toute cette destruction pointait vers une direction particulière, un édifice encore debout, le Temple de la Solitude. Le monument se dressait fébrile au fond d’une cuvette ; le sol s’était enfoncé sous son poids.

Une dernière chose me frappait : aucun corps ne jonchait les ruines. Le peuple de ma cité semblait s’être évanoui.

Arpa était morte.

Du moins était-ce mon sentiment lorsque j’ai franchi les immenses battants en bronze du Temple de la Solitude, la Voilée derrière moi.

Faustus se tenait devant l’autel, toute son attention tournée vers un astre noir qui flottait et crépitait à ses côtés. La silhouette scintillante de mon frère souriait sous l’emprise d’une ivresse. À ma vue, il a dégrisé et son expression s’est durcie. Avait-il compris ? Sa sophia lui avait-elle révélé la fatalité à laquelle il était soumis en ma présence ?

Nous nous sommes affrontés du regard en silence. Tout avait déjà été écrit. Nous n’avions plus rien à nous dire.

J’ai libéré les étoiles de la Voilée. Rendues à leur unicité, je les ai laissées prendre forme, revêtir une silhouette à l’image de leur matière d’âme, et puis je les ai lancées à l’assaut de Faustus. Mes spectres stellaires se sont jetés sur lui, mais n’ont touché que le vide. Son mirage s’était évanoui. L’illusion était habile, j’aurais dû l’anticiper ; j’ignorais que la sophia avait à ce point meurtri mon frère. Ce Faustus n’avait jamais été qu’un fantôme. Le véritable Faustus se trouvait ailleurs ; je savais où. Toute cette mise en scène était le caprice d’un myste de la sophia, prêt à tout pour s’assurer la réalisation de ses visions, même les plus futiles.

J’ai donc rejoint l’ancienne maison de Pathie, elle aussi miraculeusement préservée de la ruine. Sans m’annoncer de quelque manière, je suis entrée.

L’atmosphère empestait les drogues et les vapeurs humides. Ces effluves m’ont confirmé l’ampleur d’une folie que je suspectais depuis l’illusion. Après avoir monté l’escalier, j’ai découvert Faustus endormi dans une petite chambre sans fenêtre. Son corps décharné suait à grosse goutte dans la chaleur produite par d’imposants braseros. Sa peau frémissait sous les tremblements. Son visage se crispait sans cesse. Ses paupières clignaient en saccade sous le rythme de ses gémissements.

Sa sophia le tuait.

Ma présence l’a réveillé, l’esprit confus, embourbé dans les drogues songeuses. J’ai invoqué l’étoile de Pathie logée dans la constellation de la Voilée. J’ai épousé ses formes et ainsi j’ai revêtu les traits spectraux de notre mère. L’intention était cruelle, mais s’est révélée d’une efficacité redoutable. Faustus est resté béat devant cette vision, le corps parcouru de spasmes incessants, la respiration lourde, la goutte noirâtre au nez.

— Mère, a-t-il murmuré dans un souffle.

Je l’ai alors serré dans mes bras. J’ai pris soin d’imiter notre mère, telle que j’en avais conservé le souvenir. Je l’ai consolé des meilleurs mots. Il n’a pas protesté. Sa maigre part de raison croyait vivre un rêve éveillé. Il a déposé une main douce sur ma joue, et délicatement, il a essuyé mes larmes. À cet instant, je plongeais tout entier dans son kosmos en quête des étoiles de Vala et des âmes perdues d’Arpa.

D’abord, rien.

Seulement les ténèbres. Enfin, pas seulement. Un malaise imprégnait cet espace. Le kosmos d’un être à la Nuit froide et terne. Cet espace éthéré ressemblait à un champ de bataille hanté, où subsistent des sortes d’échos, de spectres étoilés qui ont autrefois bercé ces lieux de leur douce matière plasmatique.

J’ai erré longtemps en quête d’une lueur, d’un infime grain de lumière. Puis, je l’ai deviné à travers une subtile ondulation du néant ; une étoile noire et insatiable trônait en plein cœur du kosmos. Sa lourdeur m’a tout d’un coup été révélée, comme si elle venait de choisir de se montrer. Sa présence écrasait tout, attirait tout vers elle, dans une furie de déchirements et de compressions. Ce monstre stellaire avait dévoré les constellations de mon frère depuis bien longtemps. Chaque once de lumière, de matière d’être et de vécu avait été avalée par cette chose de la Nuit.

Un trou noir.

D’où était née une telle aberration de la Nuit ? Du kosmos orphelin conquis par Faustus ? Ou bien, Faustus avait-il nourri à tel point l’une de ses étoiles qu’il en avait perdu toute maîtrise sur sa croissance et son devenir ? J’ai échoué à lui arracher cette réponse.

Mais elles étaient bien là, les étoiles de Vala, piégées dans ce monstre de gravité. J’ai déchaîné toute la puissance de ma Nuit ; j’ai dominé cet astre jusqu’à le briser, déchirer ses frontières et son horizon, et ainsi libérer toutes ses étoiles captives. J’ai redonné vie aux âmes d’Arpa ; j’ai rendu sa matière à Vala, qui errait depuis lors dans les rues de la cité.

Pour finir, j’ai arraché son kosmos à Faustus. Je l’en ai dépossédé en appliquant toute la douceur qu’il m’était possible. Je le redoutais. Rien n’y a fait. Le choc a été tel que son cœur a cessé de battre sur l’instant. L’emprise des drogues était de trop pour qu’il supporte pareil traitement. Toutefois, je n’avais pas d’autre choix. Je devais m’emparer de son kosmos. Je le devais. Sinon, jamais la cité ne pourrait se reconstruire.

Faustus est mort dans mes bras, bien loin de nos rêves d’enfance.

J’ai abandonné son corps à sa gens et à son peuple ravivé. Ils traiteront avec déférence la dépouille de leur roi. Ils le pleureront et inscriront sa légende à la mémoire de cité. Je n’avais pas le cœur à leur ôter cela.

J’ai retrouvé Vala. Je la porte. Elle me sourit. Nous rentrons à Imnos, chérir une vie tranquille sous les douceurs de la Voûte.

Arpa.

I, Équinoxe Fleuri.

XXXIII. — À Maria Livia.

Je t’écris un dernier billet. Je te fais mes adieux. Nous ne nous reverrons pas de ce côté-ci des Portes d’Argent. Peut-être t’attendrais-je le long de la route pavée d’opale ; quand mon temps viendra, peut-être t’aurai-je pardonné les torts que tu m’as causés ?

Aujourd’hui, je suis un homme libre. J’ai brisé mes chaînes et je me suis affranchi de mes serments. J’ai décidé de vivre selon les préceptes d’une douce ambition, quelque chose à hauteur de mortel, loin des extravagances d’un orgueil valain. Pour d’évidentes raisons, je ne t’en révélerai pas davantage dans ce pli.

Adieu, ma sœur, ces mots sont mes derniers

J’ai rendu Arpa à Arpa. Mon rôle sur la Péninsule se termine ici. Il serait en mon pouvoir de participer aux grands conflits à venir ; je ne doute pas qu’ils surgiront tant que la Singularité ne retrouvera pas sa voix. Je pourrais ordonner la Péninsule selon mon idée, et même les terres au-delà jusqu’en Astrurie. Cependant, aucun de ses fantasmes d’ambition n’a ma faveur. Mon feu intérieur n’a jamais brûlé de ce bois-là.

À bien y réfléchir, je n’ai jamais aspiré à autre chose qu’une vie simple, libre et paisible. Avant la Singularité, ma naïveté, ma curiosité et mon innocence me satisfaisaient pleinement. La vie m’était bonne et douce en ce temps-là. Bien qu’elle n’ait jamais été de tout repos, car il fallait travailler dur chaque jour pour gagner son pain, elle me correspondait. Chaque action, chaque décision avait un but précis et raisonnable. En ce temps, nous nous satisfaisions de la simplicité des lendemains, sans nous inquiéter de rêver d’un horizon plus lointain. Une ambition à petite échelle, une émotion partagée entre nous, ma famille, ma mère, mon frère et les nôtres, les mystes de la Nuit d’Arpa. Notre pensée s’inscrivait dans l’instant présent. Nous ressentions pleinement cet instant. Rien de plus.

Depuis Vale, tout n’a été que folie et démesure. La Ville conduit le sens des actions vers des horizons au pire illusoires, au mieux inatteignables ; en cela ce sens s’oublie en chemin. Pour moi, cette perte de repère a été aussi définitive que violente. La simple présence de Titus Livius suffisait à annihiler le peu de résolution que je parvenais bon gré mal gré à raviver.

Vous exploitez à outrance, insatiables et insatisfaits permanents. Vous vous roulez dans le sang de vos esclaves comme des cochons dans leur propre fange. Libre, je refuse de participer une nouvelle fois à vos mauvaises manœuvres qui mettent à rude épreuve une Nature épuisée par votre existence.

J’ai conscience de ma personne, de l’étendue de mes possibles. Je pourrais jouer un rôle crucial pour la survie de Vale, si jamais un ennemi se présentait à vos frontières. Je pourrais aussi déclencher une guerre civile et l’emporter, si l’envie m’en prenait.

Non. Je vous tourne le dos et sans regret. Vous êtes nuisibles. Car cela n’est pas dans ma nature, je ne chercherai ni vengeance ni querelle contre la main qui m’a nourri un temps. Toutefois, je disparais à jamais de votre regard, le cœur léger, l’âme en paix.

Mes mots sont brusques. Mes mots sont durs. Après toutes ces années, j’ai appris que le bruit et la fureur sont les seuls langages que vous parlez.

Alors, allez en guerre Vale ! Puisqu’il s’agit de votre unique et misérable raison d’exister, d’assurer la survie de votre nom à travers l’Histoire. Le vol, le rapt et le viol se réécrivent si bien dans la mémoire des vainqueurs sous le prisme de l’hypocrisie patriotique.

Adieu Maria. Je te souhaite un jour de te libérer de cet enfer urbain et politique, de t’émanciper de cette emprise qui n’est nullement inscrite dans ton sang.

Adieu.

XXXIV. — À Faustus.

Vieux frère, aujourd’hui mon texte est vain, car il est trop tard pour que celui-ci t’atteigne. Seul le silence traverse les Portes d’Argent. Toute autre forme, vocable ou pensée, demeure sur leur seuil.

Malgré nos rancœurs mutuelles, nos colères fraternelles peut-être même, ma peine n’en est pas moins profonde. Je ne sais pas si je m’en déferai un jour. Tu as été ma famille si longtemps ; ma véritable famille. Nous étions frères avant que Pathie ne franchisse les remparts d’Arpa.

Je te voyais si grand et si fort, bien plus que tu ne l’étais en vérité. Moi, malingre et chétif, je t’admirais. Je te confondais avec un jeune titan. Pathie m’a montré qu’il n’en était rien, mais j’ai tout de même conservé une part de mon admiration, jusqu’à ce que nos maux la perdent.

Le choc a été terrible de te découvrir ainsi diminué, réduit à une condition inférieure ; le corps inerte, impuissant parmi tes linges souillés, l’esprit noyé sous l’écume d’un bien mauvais sommeil.

Pourquoi Faustus ? Pourquoi as-tu cédé aux sirènes de la sophia, toi qui en maîtrisais si bien la distanciation ? Que t’est-il arrivé pour que tu te résolves à plier l’échine ? Je ne crois pas que la force ne t’ait jamais manqué. Je persiste à penser qu’il s’agissait d’un choix délibéré, d’une volonté propre et assumée.

Toute cette souffrance en valait-elle la peine ? Toute cette énergie, tout ce talent gâché sous l’impulsion d’une ambition vaine. Tu aurais pu accomplir tant de choses en une vie longue et douce, ou bien peu, qu’importe, cela n’avait aucune espèce d’importance. Seul comptait le fait d’exister et de bâtir selon les lois naturelles.

J’ai dérobé à mon tour ton kosmos. Cette étoile noire, ce maelstrom stellaire, quelle est-elle ?

Je devrais éprouver une profonde frustration à ne jamais connaître les réponses à ma question. Tu as emporté avec toi tous tes secrets. Tu ne m’as rien laissé. Pourtant, c’est un sentiment de plénitude qui m’habite aujourd’hui. Je me sais libre et cela me suffit amplement. J’ai abandonné toute forme de responsabilité envers la Péninsule, Vale et leurs enjeux. J’ai trouvé refuge à Imnos, sous la bienveillance d’Oléastre et des Astronomes. J’y vivrai en paix, reclus, loin du bruit et des ambitions du monde.

Ce soir l’Oeil Stellaire orne le ciel de ses nuées écarlates. Les étoiles se taisent. Sous son regard témoin, je contemple les Dorsales. En concertation avec les dignitaires de l’Astronomïsme, nous avons décidé d’y cacher ton kosmos devenu orphelin. La montagne saura prendre soin d’un héritage de ce poids.

Il me reste encore une dernière lettre à écrire.

Adieu, vieux frère.

XXXV. — À Pathie.

Plus de cinq années se sont écoulées depuis que je t’ai adressé une lettre vaine, un caprice de mon âme, une volonté naturelle de clore, en quelque sorte, un chapitre de mon existence. Je venais alors d’atteindre Vale, et dans le même temps, ma Nuit s’exaltait dans une splendeur que je ne lui soupçonnais pas. Ces mots, jetés au silence, car je te croyais à l’abri derrière les Portes d’Argent, je les ai conservés dans mon tablinum, à Imnos. Ils rejoindront ma Correspondance, quand le courage et la volonté ne me manqueront plus pour la rassembler et la léguer à la postérité.

Aujourd’hui, je compose à ton adresse une lettre éthérée. Je ne doute pas de ma Nuit pour ériger un pont entre nos kosmos. Après tout, ne suis-je pas le dernier maître de la Voilée, l’héritage stellaire des mystes de la Nuit ?

Qu’éprouves-tu au son de ma voix ?

La vérité à ton sujet m’a été révélée. Tu es vivante ; du moins, ton suicide a servi d’illusion pour dissimuler une fuite, une soif de liberté et l’abandon de toute forme de responsabilité, aussi bien envers Arpa que nous ses orphelins, tes élèves, tes enfants. Depuis lors, peut-être la vie t’a-t-elle été arrachée ? Je gage que non. Tu es tout autre que le commun. Tu as toujours caressé le fil de la divinité. J’en ai la certitude. Tu es vivante. Quelque part. Au loin.

Faustus m’a ouvert les yeux à ton sujet. Pour cela, il n’a usé d’aucun artifice verbal, si bien que je n’en ai pas douté un seul instant. L’objectif, atteint avec force et brio, était de me blesser, d’affaiblir les fondations de mes repères les plus fondamentaux. Autrefois mon frère le plus proche et le plus cher, je l’ai désormais perdu ; Faustus est mort, de ma main et de la sienne associées. J’en suis profondément attristé. Ma peine est lourde. Je n’avais pas le choix. Il n’existait pas d’autres issues possibles. Tu le pleureras certainement. Je sais combien tu l’as aimé.

Faustus s’est oublié dans la sophia, les songes de l’avenir ont pris le dessus sur sa raison.

Tu seras peut-être heureuse d’apprendre que Titus Livius chemine sur la route pavée d’opale, prêt à franchir les Portes d’Argent. Votre Serment, prêté en secret, l’a rattrapé. Il en a perdu l’esprit, à tel point que le destin de Vale en sera éclaboussé. Le tribut humain et de gloire sera lourd pour la Ville. Il n’aura pas profité longtemps d’une vie libérée de la Singularité.

Te voici délivrée de son emprise toi aussi. Son écho a cessé de bourdonner dans le creux de tes oreilles. Vas-tu réapparaître sur la Péninsule, forte d’une Nuit libre et grandie, et peser sur le destin de Vale ?

Depuis que j’ai appris ton mensonge, j’ai reconsidéré toute l’étendue de notre relation. Privée de l’aura sacrée que je te prêtais, tes paroles et tes actes ont pris une dimension moindre, une dimension faillible.

Une question me taraude l’esprit.

Pourquoi m’avoir abandonné alors que nous portions le poids de la même malédiction ? Si je t’érigeais toujours au statut divin, je te trouverais une légion de raisons. Aujourd’hui, je te reconnais simple mortelle, sensible à l’arrogance, l’orgueil, la bêtise et la peur.

Au fond, je crois que tu as fui sous le coup de cette dernière.

La peur.

FIN